MasukAdamLundi 8 juinJ'attends que Lily soit endormie. C'est ma stratégie, et j'en suis conscient, et j'en ai un peu honte : les grandes conversations, avec Camille, se mènent mieux quand elle a dans les bras une petite fille endormie qui sent le lait tiède. C'est lâche. C'est de la stratégie domestique. J'assume.Elle est dans le fauteuil du salon, pas le fauteuil toscan, celui-là appartient à Victoria par droit de conquête, le vieux fauteuil club, celui qu'on a traîné d'appartement en appartement, et elle berce Lily sans même s'en rendre compte, ce balancement que son corps a appris tout seul et qu'il ne désapprendra jamais.Je pose deux tasses de thé sur la table basse. Elle lève un sourcil.— Trois litres, comme d'habitude ?— Deux tasses. J'ai fait des progrès.— Adam Reinhardt a préparé une quantité raisonnable de thé. Appelle la presse.— J'ai quelque chose à te proposer.Elle arrête
CamilleLundi 15 juinLe jour de l'ouverture, il pleut.Je tiens à le noter, parce que dans les films, il ne pleut jamais le jour de l'ouverture, et que la vie, décidément, ne lit pas les scénarios. Il pleut depuis cinq heures du matin, une pluie fine et têtue, et à huit heures, quand j'arrive rue des Archives avec Lily dans le porte-bébé et un parapluie déjà retourné par le vent, le trottoir devant la vitrine est un lac.Chloé est déjà là. Bien sûr qu'elle est déjà là. Elle est arrivée à six heures, je le sais, je l'ai vue partir de chez elle par la fenêtre, on s'est relayées au téléphone jusqu'à une heure du matin pour vérifier la liste, et à six heures douze, elle m'a envoyé une photo : la façade, l'enseigne, et son pouce levé devant.L'enseigne. Je m'arrête sous la pluie pour la regarder. CAMILLE & CHLOÉ, en lettres sobres, laiton mat, et en dessous, plus grand, plus simple : l'esquisse d'une robe, une seule ligne de couture
AdamAvrilIl faut que je décrive précisément ce qui s'est passé, parce que personne ne me croira sinon.Victoria Reinhardt, ma grand-mère, quatre-vingt-six ans, femme qui a fait trembler trois générations de dirigeants, femme qui n'a jamais porté un enfant de sa vie, pas même les siens, il y a des gens pour ça, disait-elle, cette femme-là est entrée dans la chambre de Lily le lendemain de la naissance, a pris le bébé dans ses bras avec une dextérité que personne ne lui connaissait, et n'a plus jamais été la même.— Elle a les yeux de la famille, a-t-elle déclaré.— Grand-mère, elle a quatre jours, elle a les yeux plissés.— Ne discute pas.Et depuis, Victoria a élu domicile chez nous. Pas officiellement, officiellement, elle passe en visite. En pratique, sa voiture arrive à huit heures du matin et repart après le dîner, et elle a installé, dans notre salon, sans demander la permission à personne, un fauteuil. Son fauteuil. Livré par deux employés de sa maison, un mardi, pendant que C
Camille Samedi 4 avril On me l'a posée sur la poitrine hier à seize heures quarante-trois, et je n'ai pas dormi depuis. Pas parce qu'elle pleure, parce que je ne peux pas m'arrêter de la regarder. Lily. Trois kilos deux. Des poings minuscules serrés comme si elle avait déjà des revendications. Une touffe de cheveux noirs improbable. Et ce visage, ce visage que tout le monde décrit comme un miracle et qui est, en vérité, la chose la plus ordinaire et la plus extraordinaire du monde : un visage. Adam est endormi sur le fauteuil convertible, dans une position qui lui vaudra trois semaines d'ostéopathe. Il ronfle doucement. Il a pleuré hier, il a pleuré comme je ne l'ai jamais vu pleurer, debout au pied du lit, Lily dans ses bras tremblants, répétant je suis là, je suis là, je suis là, comme si ces trois mots pouvaient suffire à une vie entière. Peut-être qu'ils suffisent. Je ne sais plus rien, ce matin, de ce qui suffit et de ce qui ne suffit pas. Vers sept heures, il se réveille e
AdamJeudi 22 janvierLa salle de presse est pleine à craquer. Quarante journalistes, des rangées de caméras, ce bourdonnement particulier des matinées où quelqu'un va saigner, et pour une fois, je sais que ce ne sera pas moi.Je monte sur l'estrade. Je n'ai pas de notes. Camille me l'a interdit : — Un homme qui lit des notes a quelque chose à cacher. Un homme qui regarde la salle a quelque chose à dire.— Bonjour, commencé-je. Vous avez tous lu les documents publiés cette semaine au sujet de Reinhardt. Je ne vais pas les commenter. Je vais faire mieux : je vais les confirmer.Le silence qui suit est un silence de cathédrale. Puis les stylos s'affolent.Je raconte tout. Les montages de mon père. Les comptes. Ma signature, innocente, sur une reprise que je n'avais pas auditée. J'annonce l'audit indépendant, le fonds de régularisation, le mandataire externe. Je donne des dates, des noms, des chiffres. Je regarde chaque journaliste dans les yeux, un par un, et je ne baisse la voix sur r
AdamMardi 13 janvierJe lis le dossier trois fois. Devant moi, sur le bureau, le passé de mon père étalé en photocopies, des montages que je soupçonnais, des chiffres que je refusais de voir, et ma propre signature, là, en bas d'un document de reprise, innocente et coupable à la fois.Camille est debout près de la fenêtre. Elle m'a tout raconté hier soir, et nous n'avons presque pas dormi.— Je peux lui céder le marché, dis-je enfin. Verlande, c'est quatre-vingts millions. Ce dossier, si elle le sort, c'est la fin de tout. La fin de la maison. La fin de…— Non.Un seul mot. Net. Je lève les yeux.— Adam. Si tu cèdes une fois, tu cèdes pour toujours. Elle reviendra. Il y aura un autre marché, un autre dossier, une autre exigence. Le chantage n'a qu'une règle : il ne s'arrête jamais de lui-même.— Camille, tu n'as pas vu le contenu. Si c'est authentique…— C'est authentique. Je l'ai vu dans tes yeux quand tu l'as lu. Elle s'approche, prend le dossier, le referme. Et je te dis quand mê







