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CHAPITRE 151 — LA RÉVÉLATION

last update Veröffentlichungsdatum: 02.11.2026 03:49:40

— Lucas

J'entre chez Adam à vingt-deux heures avec de la neige fondue dans les cols, et sur la table du bureau, sous la lampe, il y a une enveloppe liée de ficelle, et Adam me la montre sans un mot, et je comprends tout avant qu'il parle, à sa façon de ne pas se lever, à ses épaules. Il me tend les photographies.

— Assieds-toi. Et regarde d'abord ça, et ensuite je te dis un nom.

Je regarde ; le poupon sur la couverture, la main d'homme, l'écriture penchée, cette écriture qui a signé nos vies en
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  • MARIÉE PAR ERREUR AU FRÈRE DE MON FIANCÉ    CHAPITRE 158— LE PROCÈS D'ÉLÉONORE 2

    Il y a un moment, avant mon tour, où le président lit des pièces, et où la salle s'endort à demi, et où je sens, dans mon dos, à trois rangées, le poids du regard d'Adam, ce poids qui ne pèse pas, qui tient, et je m'appuie dessus sans me retourner ; et je pense à la première fois que j'ai vu cette femme, dans ma boutique, avec son manteau de fourrure et son sourire de lame, et je me dis que ce jour-là j'avais peur, et qu'aujourd'hui je n'ai plus peur, et que c'est toute l'histoire, et que c'est peut-être bien tout ce que j'ai à dire, au fond. On m'appelle à quatorze heures ; la salle se tue comme une église, j'entends mes talons sur le parquet, trois pas, quatre, et je pose mes mains à plat sur la barre, sur le bois lisse et froid, pour donner à ma voix quelque chose à tenir ; le bois est frais, la seule fraîcheur de la pièce, je m'y appuie un demi-centimètre, et je respire une fois, une grande fois, du fond du ventre, celle qu'on m'a apprise à la maternité et q

  • MARIÉE PAR ERREUR AU FRÈRE DE MON FIANCÉ    CHAPITRE 157 — LE PROCÈS D'ÉLÉONORE

    Je ris, la nuit, en silence, pour ne pas réveiller la maison, et ce rire étouffé me fait plus de bien que les longs discours ; voilà la vie d'un couple, quelque part, entre un papier de convocation et un thé infusé quinze minutes. La veille, je dors mal, je rêve de portes qui s'ouvrent sur des couloirs de tissu, et je me réveille à cinq heures avec la sensation très nette d'avoir oublié de coudre quelque chose d'important, et je reste allongée dans le noir, à écouter le souffle d'Adam, à me répéter les cinq choses, et à me dire que le trac, au fond, c'est de l'attention qui n'a pas encore trouvé sa couture. Le jour du procès, il fait une chaleur de plafond de métro, cette chaleur collée à la peau qu'aucun souffle ne déplace ; je mets la robe sombre que Chloé a coupée pour moi l'hiver dernier, celle qui tient les épaules, pas une épingle de trop, un vêtement pensé pour les jours où il ne faut pas se laisser aller, et je le lui dis en partant, elle hoche la tête, e

  • MARIÉE PAR ERREUR AU FRÈRE DE MON FIANCÉ    CHAPITRE 156— LE PROCÈS D'ÉLÉONORE

    — Camille La convocation arrive un matin de juin, à une heure où la boutique ne compte encore que les odeurs, le lin froissé, le café de Manon qui fume près de la caisse, et je tiens le papier gras à deux mains comme on tient une chose brûlante ; on me cite à témoigner, moi, au procès d'Éléonore, et le papier est si mince, si officiel, si blanc, qu'il semble impossible qu'il contienne tout ce qu'il va faire peser sur les semaines qui viennent ; je le lis trois fois, assise sur un tabouret de coupe, la boutique encore fermée, la rue dehors qui se réveille en deux bruits de volets, et je m'entends dire, à voix haute, dans le vide : — Bon. Bon, voilà. C'est le temps des comptes, à ce qu'il paraît. Le papier tremble entre mes doigts, un tremblement minuscule qui vient du fond du bras, et je le pose à plat sur le bois de la table de coupe, je lisse les plis avec la paume, comme on repasse un ourlet à la main, et je reste là

  • MARIÉE PAR ERREUR AU FRÈRE DE MON FIANCÉ    CHAPITRE 155— LA FUSION

    — Adam La signature a lieu un jeudi de mai, dans le salon de soieries, sous les portraits des ancêtres tisseurs, et j'écris ce chapitre le soir même, l'encre du jour sur les doigts, parce qu'il y a des journées qu'on peut perdre en les racontant trop tard. La vieille dame a signé d'une main ferme qui n'a pas tremblé, et elle a tenu à ce que les deux maisons entrent ensemble dans le nom, la soierie et l'enseigne, et le conseil a été constitué, et quand tout a été fait, les paraphes, les cachets, le champagne tiède qu'on a bu à onze heures du matin, elle m'a pris à part, elle, la doyenne, et elle m'a dit, bas : — Maintenant, monsieur Reinhardt, allons chercher vos ennemis. Nous n'avons pas eu à aller bien loin ; la nouvelle a couru le soir même, et le lendemain matin, deux des clients repris par Moreau ont demandé leur retour, la banque, qui a un nez de punaise pour les vents, a rouvert les lignes en s'excusant de la révision, et l'en

  • MARIÉE PAR ERREUR AU FRÈRE DE MON FIANCÉ    CHAPITRE 154 — L'IDÉE DE CAMILLE

    — CamilleL'idée m'est venue un mardi, entre deux essayages, et comme toutes mes bonnes idées elle n'a pas l'air d'une idée, elle a l'air d'une souvenance ; je repensais à Chloé qui me disait, des mois plus tôt, en épinglant une doublure, que sa grand-mère, sa doyenne, son aïeule du côté maternel, tenait encore, à quatre-vingt-dix ans, une maison de soieries fondée en 1892, une maison de famille, solide comme une arche, des entrepôts, des ateliers de tissage, une maison sans dettes, sans un liard de dettes, que la vieille dame refusait de vendre aux groupes depuis quarante ans.J'ai laissé la doublure où elle en était, j'ai appelé Chloé, et j'ai dit :— Ta grand-mère, sa maison, son conseil. Je sais que c'est énorme ce que je vais dire, et je le dis quand même : et si on fusionnait.— Fusionner, Camille, avec la maison de ma grand-mère. Tu sais qu'elle a refusé Léonie Vasseur elle-même, en personne, avec les lunettes noires.— Justement ; elle a refusé tout

  • MARIÉE PAR ERREUR AU FRÈRE DE MON FIANCÉ    CHAPITRE 153 — L'ALLIANCE D'ÉLÉONORE ET DAMIEN

    — CamilleC'est encore le hasard qui a la mauvaise habitude de faire son travail mieux que nos enquêtes ; je traversais le quartier avec Lily dans le porte-bébé, un midi de mars, pour chercher des boutons de nacre chez le vieux fournisseur de la rue de Bretonvilliers, quand je l'ai vue ; la voiture longue, sombre, lavée de l'intérieur, stationnée devant l'immeuble de verre de la maison Moreau, et Éléonore en descendait, appuyée au bras de Marcel, et sur le seuil, pour la recevoir, il y avait un homme en costume sombre, grand, bâti sur les mêmes épaules qu'Adam, les mêmes que Lucas, et je n'avais jamais vu son visage en vrai, seulement dans les pages économiques, mais le sang se reconnaît, il paraît, avant même les photographies ; je me suis collée contre un mur de parking, le cœur battant dans les oreilles, Lily qui tétait son poing, et j'ai regardé ces deux-là se serrer la main.Je n'ai rien dit pendant deux jours ; deux jours à retourner la scène, à me dire que je voy

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