FAZER LOGINMélisandreL'exil n'est pas une fin. L'exil est une école. J'ai mis un an à l'apprendre, cette leçon, un an dans les terres froides où personne ne me connaît, un an à marcher, à regarder, à écouter ce que le monde dit quand on a cessé d'être une reine. J'ai appris des choses. J'ai appris que le silence est un professeur. J'ai appris que la solitude est un miroir.Et j'ai trouvé.Ils étaient là, ils ont toujours été là, je n'avais jamais daigné les regarder : les marges. Les meutes brisées que la victoire de Dorian a laissées sur le carreau, les exclus de l'Étoile Noire que la paix a condamnés à l'errance, les rancuniers de toutes les meutes, ceux qui ont perdu un frère à la porte ouest, un cousin dans la vallée, un titre dans les réformes, ceux qui grondent dans les tavernes des territoires frontaliers que l'Alpha des Loups de Provence est devenu trop tendre, trop humain, trop mêlé. Ceux qui disent qu'il a trahi la pureté, qu'il a vendu les traditions, qu'il a mis une humaine sur le t
Alysson Ils me regardent tous. Des centaines de visages levés vers moi sous les lanternes, et il y a un an, cette vue m'aurait fait fuir, m'aurait fait reculer, m'aurait fait chercher une porte de sortie. Et aujourd'hui je monte sur l'estrade, et je prends la parole. — On m'a demandé de dire quelques mots, commencé-je, et ma voix porte, portée par la nuit calme, par le silence attentif, par le souffle de trois cents personnes qui écoutent. Ceux qui me connaissent savent que c'est dangereux. Je parle trop. Je pose trop de questions. Et je ne sais pas faire les discours courts. Des rires. Bons. Chauds. Des rires qui me portent. — Il y a un an et demi, j'étais étudiante en médecine. Je passais mes nuits à l'hôpital et mes journées à éviter le monde. J'avais vingt-trois ans et j'étais déjà vieille, vous comprenez, vieille de cette vieillesse qui n'a rien à voir avec l'âge, celle qu'on attrape quand on a appris trop tôt que les gens font mal, qu'on ne peut compter sur personne, qu'il
DorianJ'organise la cérémonie au premier anniversaire de la victoire, parce que certaines dates se choisissent. Un an jour pour jour après la chute de la Dame du Nord, sous la même pleine lune que celle qui a vu la défaite de Mélisandre, je rassemble la meute entière et les délégations alliées sur la colline, et cette fois il n'y a pas de torches de guerre, il n'y a pas de tambours, il n'y a pas de visages tendus vers la bataille. Il y a des lanternes de fête, des centaines, accrochées aux arbres comme des étoiles qui auraient accepté de descendre, comme des promesses suspendues.Alysson ne sait rien. C'est le plus beau secret que j'ai jamais gardé, et il a fallu toute la meute pour me le tenir, ce qui chez nous est un exploit historique. Marius a failli parler deux fois. Inès a failli parler quatre fois. Alessio, qui ne parle jamais, a failli parler une fois, ce qui est proportionnellement énorme. Mais nous avons tenu. Nous avons tenu parce que nous savions ce que ça représenterait
AlyssonUn an.Trois cent soixante-cinq jours depuis cette nuit de tempête, depuis cette nuit où tout a failli s'arrêter, depuis ce premier cri qui a tout remis en marche, et le bébé rouge et furieux est devenu un petit être blond qui se tient debout en s'accrochant à tout ce qui passe et qui dit quatre mots : maman, papa, loup et non. Surtout non. Non est son préféré. Il le dit à tout propos, avec conviction, avec autorité, avec cette petite moue des lèvres qui est la copie exacte de celle de son père, et il est impossible de lui résister quand il dit non, impossible de ne pas éclater de rire, ce qui, je suppose, est une très mauvaise façon de l'éduquer.La meute a préparé la fête pendant une semaine. Je n'ai rien vu venir. Rien. C'est un miracle absolu, parce que j'ai vécu un an dans cette meute, parce que je connais chaque recoin du manoir, chaque habitude, chaque regard, et ils se sont tous entendus pour me cacher l'ampleur de la chose, soixante-dix personnes complices, et pas une
AlyssonCela commence par un rêve.Je rêve que j'ai faim. Une faim immense, déraisonnable, une faim qui n'a pas de fond, une faim de nourrisson, cette faim totale qui est le premier sentiment du monde, celle qu'on a avant de savoir qu'on a un corps, et je me réveille en sursaut à trois heures du matin, le ventre creux, la bouche sèche, et au même instant, dans la chambre à côté, Gabriel se met à pleurer pour sa tétée.Je ne dis rien. Je note. Je suis médecin, je note. C'est ce que je fais, je note. Coïncidence, me dis-je. Il avait faim, j'ai rêvé de faim, c'est le lien qui fait ça, il est encore jeune, il est encore en train de s'étendre, il m'envoie des choses, c'est normal, c'est tout à fait normal.La deuxième fois, c'est une douleur. Un dimanche après-midi, je lis dans le salon, les fenêtres ouvertes, le soleil sur les pages, et soudain une douleur vive me prend la gencive, en haut, à gauche, une douleur précise, localisée, une douleur qui n'est pas à moi, je n'ai jamais eu mal au
Inès vient toutes les deux semaines. Elle débarque avec des sacs entiers de choses inutiles et adorables, des grenouillères avec des oreilles, des livres en tissu, des doudous à formes improbables, et elle prend Gabriel dans ses bras avec une autorité de tante de choc, et elle nous ordonne d'aller dormir, et nous obéissons, parce qu'on obéit à Inès quand elle a ce ton-là, ce ton qui ne supporte pas la réplique, ce ton de celle qui a décidé de vous sauver la vie et qui ne vous demande pas votre avis.— Vous êtes pires que des étudiants en première année, dit-elle en nous poussant vers l'escalier. Allez. Dormez. Six heures. Minimum. Je gère.Et elle gère. Elle gère admirablement. Gabriel, qui ne dort jamais, dort pour Inès. Gabriel, qui hurle pour nous, gazouille pour Inès. C'est injuste. C'est profondément injuste. Alysson en rit, moi moins.Marius, lui, apporte autre chose. Il apporte la meute. Les guérisseuses qui se relaient pour qu'Alysson puisse dormir un après-midi entier, sans s







