FAZER LOGINMariusJe rentre chez moi à une heure du matin, après ma tournée de garde, et Elena est encore debout, comme toujours quand je suis de faction la nuit, assise dans la cuisine de notre petite maison à l'orée du domaine, avec deux tasses de tisane et cette façon qu'elle a de ne pas poser de questions tant que je n'ai pas déposé mon ceinturon sur le buffet.Nous avons soixante ans tous les deux, ce qui, pour des loups, nous place à peine au seuil de la maturité, et nous sommes liés depuis trente-quatre ans, et je peux compter sur les doigts d'une main les choses que je lui ai cachées dans ces trente-quatre années. Cette nuit-là s'ajoutera à la liste si je ne parle pas. Alors je parle.Il lui dit tout, ce soir, dis-je en m'asseyant en face d'elle. Dans la bibliothèque. Le lien, la meute, Mélisandre, Balthazar. Tout.Elena glisse ma tasse vers moi. Elena est une louve discrète, guérisseuse de la meute, pas guerrière, pas politique, une femme
DorianIl y a des noms qu'on prononce facilement et des noms qu'on doit dérouler comme des bobines de fil barbelé. Balthazar est du deuxième genre.Balthazar a cent quatre-vingt-douze ans, dis-je. Il a connu mon arrière-grand-père. Il a formé mon grand-père. Il a servi mon père pendant toute sa longue vie d'Alpha, et il m'a regardé grandir, et c'est lui qui m'a appris à me battre, quand j'avais huit ans, dans la cour d'armes qui est aujourd'hui couverte de glycine. Je te dis cela d'abord pour que tu comprennes que ce que je vais te dire ensuite n'est pas simple. Il n'est pas un ennemi. Il n'est pas un traître. C'est quelque chose de beaucoup plus compliqué : c'est un homme qui m'aime à sa manière, qui aime cette meute par-dessus tout, et qui est convaincu, sincèrement, profondément, de toute la force de ses cent quatre-vingt-douze ans, que tu es le début de sa fin.De ma fin à moi ? demande-t-elle.De la fin de la meute. De la fin de l'o
AlyssonIl a commencé par le commencement, et le commencement a un nom : les Loups de Provence, l'une des plus anciennes meutes de France, fondée au seizième siècle par un petit groupe de familles traquées qui ont trouvé refuge dans les Alpilles, dans ces collines de garrigue et d'oliviers où j'ai passé la nuit dernière sans savoir que je dormais au sommet de cinq siècles d'histoire.Nous ne sommes pas les plus nombreux, dit-il, adossé à la cheminée, la lumière du feu lui découpant le visage en zones d'ombre et de cuivre. Nous ne sommes plus les plus riches non plus, même si le domaine pourrait le laisser croire. Mais nous sommes les plus anciens de la région, et dans notre monde, l'ancienneté est une monnaie qui ne se dévalue jamais. Les autres meutes du sud, les Sablon, les Corvin, les Vieuxpont, que tu entendras nommer, nous reconnaissent une forme de suzeraineté. Pas une soumission. Une primauté. Quand il y a un conflit entre elles, c'est ici qu'on vi
AlyssonLa bibliothèque du manoir est une pièce qui impose le silence rien que par son existence, trois murs entiers couverts de livres du sol au plafond, une échelle de bibliothécaire en chêne patiné, une longue table de lecture sous une verrière, et au fond, une cheminée monumentale où brûle un feu bas qui fait danser des ombres rousses sur les tranches des volumes. J'y entre à la nuit tombée, et Dorian est déjà là, debout près de la cheminée, une main sur le manteau de pierre, dans une pose qui voudrait paraître décontractée et qui ne l'est pas du tout.Je m'assois dans le fauteuil de cuir qu'on a disposé face au feu. Je croise les bras. Je me donne une contenance, parce que j'ai besoin d'une contenance pour ce qui vient, parce que si je m'affale dans ce fauteuil moelleux avec ce feu doux et cette lumière ambrée, je vais m'attendrir, et je n'ai pas le droit de m'attendrir avant d'avoir entendu ce que j'ai exigé d'entendre.Je veux tout savoir, dis-je, e
DorianJe passe la journée entière enfermé dans mon bureau, et personne ne vient m'y déranger, parce que j'ai fait passer le mot, parce que Marius a fait passer le mot, parce que tout le manoir a compris que l'Alpha prépare quelque chose et que quand l'Alpha prépare quelque chose, on ne frappe pas à la porte de l'Alpha.Mais la vérité, c'est que je ne prépare rien de matériel. Je n'écris pas de discours. Je ne rédige pas de notes. Je n'énumère pas de points à aborder. Je reste assis dans mon fauteuil, face à la fenêtre qui donne sur les collines, et je remonte le cours de ma propre vie comme on remonte un fleuve à contre-courant, et je regarde passer les berges de mes erreurs, une par une, en me demandant lesquelles je vais devoir nommer à voix haute, ce soir, devant elle.Parce que ce soir, je vais tout lui dire. Je le lui dois. Elle l'a exigé dans le noir de ce bureau, à l'aube, avec cette voix qui ne tremblait pas malgré l'épuisement, cette vo
Il parle du lien. Ce qu'il sait. Ce qu'il ne sait pas. Les cas anciens, les archives, les légendes. Il me dit que le lien entre nous est plus fort que la normale, plus profond, plus dangereux. Il me dit qu'il ne sait pas où cela nous mènera. Il me dit qu'il a peur, peur pour moi, peur de ce que je deviens, peur de ce que je pourrais devenir. Il me dit qu'il ne veut pas me perdre. Il me dit qu'il ne veut pas me faire de mal. Il me dit qu'il ne sait pas comment faire autrement.Il parle longtemps. Des heures. La nuit s'étire, les bougies brûlent, le whisky diminue dans la bouteille. Je l'écoute. Je ne l'interromps pas. Je pose parfois une question, pour préciser, pour comprendre, pour creuser. Il répond. Il ne se dérobe pas. Il ne ment pas. Il ne cache rien. Pour la première fois depuis que je le connais, il s'ouvre complètement, sans armure, sans masque, sans protection. Il se met à nu devant moi, et c'est plus intimidant, plus bouleversant, plus intime que n'importe qu







