LOGINLa porte de la petite salle claqua doucement derrière le père de Julia. Le père de Gabriel resta seul, immobile, les yeux fixés sur la table grise. La proposition tournait dans sa tête comme un poison lent. Il avait encore du mal à croire ce qu'il venait d'entendre. Un mariage. Une vie entière. Tout cela en échange d'une moelle osseuse.
Il sortit de la pièce quelques minutes plus tard. Son visage était fermé, plus dur encore qu'à son habitude. Il traversa le couloir sans regarder personne, les poings serrés, et poussa la porte de la salle d'attente.
La famille se tourna vers lui aussitôt. La mère de Gabriel se leva, les yeux rouges, les mains tremblantes. Camille cessa de marcher. Les autres retinrent leur souffle.
— Alors ? demanda la mère. Qu'est-ce qu'il voulait ?
Le père de Gabriel ferma la porte derrière lui. Il prit une longue inspiration, puis parla.
— Il est compatible.
Un murmure traversa la pièce. La mère de Gabriel porta une main à sa bouche. Camille s'avança.
— C'est vrai ? Il peut sauver Gabriel ?
— Oui. Mais il pose une condition.
Le silence retomba.
— Quelle condition ? demanda Camille.
Le père de Gabriel regarda sa femme, puis sa fille. Il hésita une seconde, puis lâcha :
— Il veut que Gabriel épouse sa fille. Julia.
La phrase tomba comme un coup de tonnerre.
— Quoi ? cria Camille. C'est une blague ?
— Ce n'est pas une blague.
La mère de Gabriel se rassit, abasourdie. Camille s'avança vers son père, le visage déformé par la colère.
— Il est venu ici pour ça ? Pour nous faire du chantage pendant que Gabriel est entre la vie et la mort ?
— Il dit qu'il est prêt à donner sa vie pour sauver Gabriel. Mais en échange, Gabriel devra épouser Julia. Et pas un mariage de façade. Un vrai engagement.
Camille éclata.
— C'est de la folie ! On ne peut pas vendre la vie de Gabriel ! On ne peut pas le forcer à épouser cette fille !
— Et si on refuse ? demanda une tante assise près de la fenêtre. Qu'est-ce qui se passe ?
Le père de Gabriel baissa les yeux.
— Si on refuse, il ne donne rien. Et Gabriel meurt.
Le silence qui suivit fut terrible. Même Camille ne trouva plus rien à dire. Elle recula, les bras croisés, le regard perdu. La mère de Gabriel se mit à pleurer doucement, les mains jointes sur ses genoux.
— On ne peut pas accepter ça, murmura Camille. C'est monstrueux.
— C'est peut-être monstrueux, dit le père de Gabriel, mais c'est la seule chance qu'on a.
— Tu ne peux pas dire ça, papa. Tu ne peux pas décider de la vie de Gabriel sans lui.
— Gabriel n'est pas en état de décider. Et si on ne décide pas vite, il n'y aura plus rien à décider.
Camille secoua la tête, les larmes aux yeux.
— C'est injuste. C'est dégueulasse. On ne peut pas lui imposer un mariage avec cette femme. Il ne l'aime pas. Il aime Diana.
Le nom claqua dans la pièce.
Le père de Gabriel ferma les yeux un instant.
— Je sais. Mais Diana n'est pas là. Et Julia, elle, est là. Avec son père qui peut sauver Gabriel.
La mère de Gabriel releva la tête.
— On ne peut pas faire ça à notre fils. On ne peut pas vendre sa vie, son bonheur.
— Et on ne peut pas non plus le laisser mourir.
Le ton du père de Gabriel était dur, presque froid. Il regarda sa femme, puis sa fille, puis les autres membres de la famille.
— On n'a pas le luxe de discuter des heures. Le médecin a été clair : sans donneur, Gabriel ne passera pas la nuit. Ce père est compatible. C'est notre seule chance.
— Alors on accepte ? demanda Camille, la voix étranglée. On accepte de le marier à cette femme ?
Le père de Gabriel baissa la tête.
— Je ne sais pas encore.
À cet instant, la porte du bloc s'ouvrit.
Un médecin entra dans la salle d'attente, le visage défait. Tous les regards se tournèrent vers lui.
— Famille NLE, dit-il. L'état de monsieur NLE s'est encore détérioré. Sa tension chute. Ses reins sont en train de lâcher.
La mère de Gabriel poussa un cri. Camille se figea.
— On a peut-être moins d'une heure, reprit le médecin. Si un donneur compatible n'est pas trouvé immédiatement, nous ne pourrons plus rien faire.
Le silence retomba, écrasant.
Le père de Gabriel regarda la porte du bloc, puis sa femme, puis sa fille. Il serra les poings si fort que ses jointures blanchirent.
— Il faut se décider. Maintenant.
Camille pleurait en silence. La mère de Gabriel sanglotait, effondrée. Les autres m
embres de la famille se regardaient, impuissants.
Le temps s'épuisait.
Et Gabriel, lui, s'en allait.
Ils partirent le lendemain matin.Le jet privé les attendait sur le tarmac. Julia n'avait jamais pris l'avion. Elle monta les marches lentement. Elle s'assit dans un fauteuil de cuir. Elle regarda par le hublot.Le vol dura longtemps. Julia regarda le ciel tout le temps.***Los Angeles. Les palmiers. Les collines. La mer au loin.Le chauffeur les conduisit à l'hôtel. Un palace. Des colonnes. Des marbres. Un hall immense.Julia traversa le hall. Elle regardait partout. Elle n'avait jamais mis les pieds dans un endroit pareil.Gabriel prit une clé au comptoir. Il la guida jusqu'à l'ascenseur. Le dernier étage. La porte s'ouvrit sur une suite immense. Des baies vitrées du sol au plafond. La ville en dessous.Julia s'avança. Elle posa la main sur la vitre. Elle ne dit rien. Elle regarda longtemps.Gabriel s'approcha. Il passa un bras autour d'elle.Ils restèrent là. Sans parler. À regarder la ville.***Les jours passèrent.Ils visitaient la ville. Hollywood. Beverly Hills. Santa Monica.
Le jour du mariage, le ciel était clair.Julia se réveilla tôt. Elle resta un moment allongée, les yeux ouverts, à regarder le plafond. Puis on frappa.— Mademoiselle ? C'est l'heure.Elle se leva. Elle ouvrit. Une femme entra. Elle portait une mallette. Elle la posa sur la coiffeuse.Julia s'assit. La femme ouvrit la mallette. Des pinceaux. Des fards. Des épingles. Elle commença. Julia ferma les yeux.Quand elle eut fini, Julia se regarda dans le miroir. Elle ne se reconnut pas.La femme l'aida à enfiler la robe. La robe de soie. Simple. Fluide. Julia se regarda encore. Elle ne dit rien.***La mairie était un vieux bâtiment en pierre, au centre-ville. Des marches. Des colonnes. Des drapeaux. Devant l'entrée, une foule. Des invités. Des photographes. Des badauds. Des voitures noires garées le long du trottoir.Le chauffeur ouvrit la portière à Julia. Elle descendit. Les photographes se pressèrent. Les flashs crépitèrent. Elle ne les regarda pas. Elle monta les marches.Dans la salle
La maison blanche sentait la cire et le tissu neuf. Julia n'avait jamais mis les pieds dans un endroit pareil. Les murs étaient blancs, les miroirs immenses, les lumières douces. Des femmes en tailleur allaient et venaient avec des robes sur les bras, comme si elles portaient des mariées endormies.Gabriel s'assit dans un fauteuil, près de la vitrine. Il ne dit rien. Il attendait.Une femme s'approcha de Julia.— Vous êtes venue pour la robe ?Julia la regarda. Elle ne comprit pas.— Quelle robe ?La femme sourit. Elle se tourna vers Gabriel. Gabriel reposa sa tasse. Il se leva. Il s'approcha de Julia.— Ta robe de mariée.Julia le regarda. Elle ouvrit la bouche. Aucun mot ne sortit. Elle regarda autour d'elle. Les robes. Les miroirs. Les femmes. Les tissus. Les perles. Les dentelles.— Ma robe de mariée ?— Oui.— Ici ?— Oui.Julia porta une main à sa bouche. Elle n'avait jamais mis les pieds dans un endroit comme ça. Elle ne savait même pas que ça existait. Des maisons entières. Ri
Julia le regarda longtemps. Puis elle baissa la tête, comme si la réponse se trouvait au sol.— Gabriel, je ne veux pas te cacher mes sentiments. Je t'aime tellement que j'ai peur de souffrir. Comme je te l'ai dit hier, tu n'es pas obligé de faire ce que tu es en train de faire.Gabriel se leva. Il s'approcha d'elle.— Je pensais qu'on s'était déjà compris sur ce point, Julia. Tu sais quoi ? Je t'aime aussi.Les yeux de Julia s'agrandirent. Elle avait l'impression d'avoir mal entendu.— Écoute, si…— Non, Julia. Coupa-t-il. J'ai toujours été amoureux de toi. Mais je n'ai jamais su que c'était réciproque. Crois-moi, si je ne t'aimais pas, je ne serais pas ici. Personne ne m'obligera à épouser une femme que je n'aime pas. Tu comprends ? Alors viens. Rentrons chez nous.Il lui tendit la main.Julia le regarda. Longuement. Puis elle tendit la main à son tour. Il la prit. Il l'attira contre lui. Elle pleura contre sa poitrine.— J'ai tellement eu peur quand j'ai appris que tu allais mourir
Trois jours passèrent.Gabriel ne sortait plus de sa chambre. Il ne descendait pas manger. Sa mère laissait des plateaux devant sa porte. Il les rentrait, les reposait, intacts. Il restait assis sur le bord du lit, les yeux fixés sur le mur, ou debout devant la fenêtre à regarder les arbres sans les voir.Il n'arrêtait pas de penser à cet homme. Celui qui avait donné sa vie pour lui. Celui qu'il n'avait jamais vraiment regardé. Il pensait aussi à Julia. À la douleur qu'elle devait porter. Seule. Dans un appartement vide.Le quatrième jour, il descendit.En sortant de sa chambre, il croisa son père dans le couloir.— Papa.— Oui, fiston.— Peux-tu me donner l'adresse de Julia, s'il te plaît ?Son père s'arrêta net. Il fixa son fils, les sourcils froncés.— L'adresse de Julia ? Tu es sérieux ?— Papa, veux-tu me donner l'adresse, ou veux-tu que j'aille la chercher moi-même ?— Excuse-moi, fiston. Je pensais rêver.— Rue des Lilas, c'est ça ?— Deuxième appartement. Le 214.Gabriel hocha
Son père posa ses couverts. Il regarda sa femme. Sa femme baissa les yeux.— Quand tu étais à l'hôpital, il te fallait un donneur. Aucun de nous n'était compatible. Un donneur s'est présenté. Il a posé une condition.— Quelle condition ?— Tu dois épouser sa fille.Gabriel se leva d'un coup. Sa chaise racla le sol.— Quoi ?— Gabriel, assieds-toi.— Quoi ? répéta Gabriel. Tu es en train de me dire que quelqu'un a donné sa moelle osseuse pour moi, et qu'en échange, je dois l'épouser ?— C'est plus compliqué que ça.— Plus compliqué ? C'est quoi ça, papa ? Un marché ? On m'a vendu ? On m'a acheté ?— Gabriel…— Qui est cette fille ? Qui est ce donneur ? Pourquoi personne ne m'a rien dit ?— Le donneur est mort, Gabriel. Pendant l'intervention.Le silence tomba sur la table.Gabriel regarda son père. Il regarda sa mère. Il regarda Camille. Aucun ne bougea.— Il est mort ?— Oui.— Pour moi ?— Oui.Gabriel recula d'un pas. Il s'appuya contre le dossier de sa chaise.— Et sa fille ?— Ell







