Mag-log inChapitre 6
Kaelor
Minuit. Le manoir est une bête endormie, ses flancs de pierre parcourus de frissons de vent, ses entrailles plongées dans une obscurité que troublent seuls les halos bleutés des veilleuses le long des couloirs. Ma montre, une Patek Philippe au cadran noir, affiche douze heures et trois minutes. Je suis dans mon bureau, l'unique pièce de l'aile ouest où la lumière reste allumée, et je viens d'enfiler une tenue qu'aucun de mes conseillers d'administration n'a jamais vue. Un pull à col roulé noir, un pantalon cargo de la même couleur, des chaussures à semelles de gomme qui ne laisseront aucune empreinte sur le gravier. Mes mains gantées de cuir souple vérifient le contenu d'un sac étanche : un téléphone crypté, une liasse de billets de différentes devises, un passeport qui ne porte pas le nom de Veyne. L'homme qui se tient devant le miroir n'est plus Kaelor Veyne, le milliardaire aux trente-cinq couvertures de Forbes. C'est quelqu'un d'autre. Quelqu'un dont le nom n'apparaît dans aucun registre, dont le visage n'est connu que d'une poignée d'individus qui, pour la plupart, préféreraient le voir mort.
J'éteins la lampe de bureau. L'obscurité est immédiate, totale, mais je connais ce manoir comme un aveugle connaît son labyrinthe. Je longe le mur à tâtons, descends l'escalier de service, cette volée de marches étroites réservée autrefois aux domestiques et que j'ai fait condamner à tous les étages sauf au mien. La pierre est humide sous mes doigts, couverte d'une mousse fine qui sent le salpêtre et les siècles. L'escalier aboutit à une porte blindée dissimulée derrière une tapisserie représentant Diane chasseresse, le visage de la déesse à demi mangé par les mites. Le code que je compose sur le clavier digital est une suite de chiffres que je change chaque semaine. Le déclic de la serrure est un chuchotis à peine audible. La porte s'ouvre sur les anciennes cuisines, désaffectées depuis la rénovation de 1923, une cathédrale de pierre brute encombrée de fourneaux à charbon et de chaudrons de cuivre vert-de-gris. Je traverse la pièce sans un bruit, mes semelles de gomme absorbant le moindre choc. Une porte battante, un couloir voûté, une autre porte. L'air change, devient plus vif, chargé d'odeurs de terre mouillée et de feuilles mortes. Je suis dehors.
Le garage clandestin est une ancienne remise à calèches dissimulée dans un bosquet de sapins, à trois cents mètres du manoir principal. Aucune route n'y mène. On y accède par un sentier de terre battue que le jardinier croit abandonné. La voiture qui m'attend n'est pas une Bentley ni une Maybach. C'est une Subaru banale, gris métallisé, immatriculée dans le Vermont, avec des pneus usés et une antenne radio tordue. Une voiture fantôme qui se fond dans le paysage comme un caméléon. Je démarre sans allumer les phares, roulant au pas jusqu'à la sortie secondaire du domaine, une grille rouillée qui grince sur ses gonds et donne directement sur une route forestière. Ce n'est qu'après le deuxième virage que j'allume enfin les feux de croisement. La forêt défile, mur d'ombres percé de temps à autre par les yeux phosphorescents d'un animal. Mon téléphone crypté vibre sur le siège passager. Un message. Des coordonnées GPS. Une adresse à Hartford. Une heure d'arrivée estimée.
C'est ainsi depuis sept ans. Depuis que j'ai accepté cette mission qui n'aurait jamais dû être la mienne. Depuis que j'ai endossé un nom qui n'était pas le mien à la naissance, un nom que j'ai volé à un mort, un nom qui me protège autant qu'il me condamne. La plupart des gens croient connaître Kaelor Veyne. L'orphelin recueilli par le patriarche Elias Veyne, l'héritier prodige qui a bâti un empire sur des ruines, le loup solitaire de Wall Street. Un conte de fées moderne. Un mythe soigneusement entretenu par une armée de communicants. Personne ne connaît l'autre version. La version où Kaelor Veyne, le vrai, est mort à dix-sept ans dans un accident de voiture sur une route de montagne, une nuit d'orage, avec ses parents et sa petite sœur. La version où j'étais le seul survivant, le seul témoin, un adolescent brisé qu'on a extrait des tôles fumantes avec un nom gravé au fer rouge dans la conscience : le nom de celui qui avait saboté la voiture. La version où j'ai accepté de devenir Kaelor pour infiltrer l'organisation responsable de ce sabotage, une organisation aux ramifications infinies, nichée au cœur du pouvoir économique et politique, qui a fait des Veyne ses ennemis depuis trois générations.
Aujourd'hui, cette double vie est une seconde peau. Le jour, je suis le milliardaire impitoyable, l'homme d'affaires que les marchés financiers redoutent. La nuit, je suis une ombre, un agent infiltré, un traqueur qui remonte une piste vieille de presque vingt ans avec la patience d'un prédateur. Chaque rencontre, chaque information, chaque pièce du puzzle me rapproche de la vérité et m'éloigne un peu plus de toute possibilité d'une existence normale. Elena. Son nom s'impose à mon esprit comme une écharde. Je l'ai épousée pour des raisons qui n'avaient rien à voir avec l'amour. Une couverture supplémentaire. Un alibi en béton. Un milliardaire fraîchement marié attire moins les soupçons qu'un célibataire solitaire dont les nuits sont un mystère. C'était un calcul glacial, purement stratégique. Je ne m'attendais pas à ses yeux. Je ne m'attendais pas à sa douleur. Je ne m'attendais pas à ce qu'elle pleure, la nuit de nos noces, et que ces pleurs me poursuivent comme une malédiction.
L'autoroute défile, macadam noir sous un ciel sans lune. Le message codé m'attend au péage, dissimulé dans une borne de recharge électrique. Je le récupère sans ralentir, un geste rodé, des centaines de fois répété. Il confirme ce que je redoutais : l'organisation a détecté une anomalie dans mes transactions récentes. Ils surveillent le manoir. Ils savent que j'ai une femme. Mon sang se glace, mais mon pied reste ferme sur l'accélérateur. C'est pour cela que je dois rester cruel. C'est pour cela que je dois la tenir à distance. Chaque geste de tendresse, chaque mot doux, chaque instant d'abandon serait une faille qu'ils exploiteraient sans pitié. Si Elena savait la vérité, elle deviendrait une cible. Si elle m'aimait, elle deviendrait une victime. Mon indifférence est sa seule protection. Mon apparente froideur est la seule armure que je puisse lui offrir contre des ennemis qu'elle ne peut même pas concevoir.
La mission de cette nuit est une extraction. Un informateur, un comptable terrorisé qui veut sortir du réseau, m'attend dans un entrepôt désaffecté du port d'Hartford. Il a des documents. Des preuves. Un nom, surtout, un nom que je traque depuis dix-sept ans : celui de l'homme qui a ordonné le sabotage de la voiture des Veyne, l'homme qui a fait de moi ce que je suis. Je me gare à deux pâtés de maisons de l'entrepôt, coupe le moteur, descends dans la nuit glaciale. L'air sent le gasoil et l'eau croupie. Une sirène de police hurle au loin, déchirant le silence. Je m'enfonce dans les ombres portuaires, une main sur le pistolet dissimulé sous mon pull, le cœur battant à un rythme que je contrôle de haute lutte. Kaelor Veyne n'existe plus. Il ne reste que l'ombre que je suis devenue, l'ombre qui doit retourner au manoir avant l'aube, se glisser entre des draps froids, et regarder le soleil se lever sur le visage d'une femme qui ne saura jamais qui elle a vraiment épousé. Une femme que je protège en la condamnant à me haïr. Une femme dont l'ignorance est la seule chose qui la maintient en vie.
Chapitre 36KaelorLe bureau de Marcus Hale est une bunkerisation de verre et d'acier dissimulée au troisième sous-sol d'un immeuble anonyme du centre-ville de Hartford, un bâtiment sans plaque, sans enseigne, sans aucune indication qu'il abrite le quartier général de l'organisation de sécurité la plus secrète et la plus efficace de la côte Est. J'y suis descendu aux premières lueurs de l'aube, après avoir reçu un message crypté qui ne contenait que trois mots : Réunion urgente. Menace.Marcus m'attend dans la salle de conférence principale, une pièce aux murs de béton brut couverts d'écrans holographiques qui affichent des cartes, des relevés bancaires, des photographies de suspects et des organigrammes complexes où des noms sont reliés par des flèches rouges comme les s
Chapitre 35ElenaLa Bentley file dans la nuit, silencieuse et douce comme un vaisseau de luxe glissant sur une mer d'asphalte. Les lumières de la ville défilent derrière les vitres teintées, éclats fugaces qui illuminent l'habitacle par intermittence, et je suis assise sur la banquette de cuir, les mains croisées sur mes genoux, le cœur encore battant des émotions de la soirée. Kaelor est à côté de moi, silencieux, le visage tourné vers la vitre, le profil ciselé par les lueurs orangées des lampadaires. Il n'a pas dit un mot depuis que nous avons quitté le Ritz-Carlton. Il n'a pas commenté son intervention, il n'a pas cherché à s'en glorifier, il n'a même pas semblé en tirer la moindre satisfaction. Il est redevenu le Kaelor Veyne de toujours, l'homme froid et impénétrabl
Chapitre 34CassandraLa salle de bal du Ritz-Carlton s'est vidée depuis une heure, les derniers invités se sont éclipsés dans un froissement de soie et un murmure de commérages, et je suis encore là, debout près de la fontaine de champagne, les doigts crispés sur une flûte vide que je n'ai pas lâchée. Les serveurs débarrassent les plateaux d'argent autour de moi, éteignent les candélabres, replient les nappes de lin blanc, mais je ne bouge pas. Je ne peux pas bouger. L'humiliation est une gangue de glace qui m'enserre tout entière, qui fige mes membres, qui paralyse mes pensées. Il l'a fait. Kaelor Veyne, l'homme que je connais depuis quinze ans, l'homme que j'ai failli épouser avant que mon père ne juge qu'il n'était pas assez bien pour les Whitmore, cet homme m'a humiliée. Publiquement. Devant toute l'&
Chapitre 33KaelorLa soirée de charité organisée par la Fondation Whitmore bat son plein dans la salle de bal du Ritz-Carlton, un déluge de cristaux et de dorures qui ruisselle des lustres monumentaux comme une pluie de lumière figée. Les femmes portent des robes qui coûtent plus cher que le salaire annuel de la plupart des gens présents dans cette salle, et les hommes arborent des smokings noirs identiques, comme une armée de manchots bien nourris qui paradent en se disputant des parts de marché. Elena est à mon bras, et elle est resplendissante dans une robe de velours émeraude qui épouse ses formes avec une élégance discrète, une robe qu'elle a choisie elle-même sans l'aide des stylistes que j'avais engagés. Ses cheveux sont relevés en un chignon lâche d'où s'échappent quelques mèch
Chapitre 32ElenaLa réception de charité organisée par la Fondation Whitmore est l'un de ces événements mondains où il est impératif de se montrer, même quand on préférerait être n'importe où ailleurs. Julian m'a prévenue que Cassandra Whitmore, la fille du fondateur, serait présente, et qu'elle n'avait jamais accepté notre mariage. Il m'a conseillé de rester près de lui, de ne pas répondre aux provocations, de ne pas lui donner l'occasion de m'humilier.— Cassandra est une femme dangereuse, Elena, m'a-t-il dit ce matin, avant de partir pour une réunion urgente. Elle a passé des années à essayer de me séduire, et elle n'a jamais supporté que je la repousse. Depuis qu'elle a appris notre mariage, elle est furieuse, et je sais qu'elle cherchera à
Chapitre 31CassandraL'avion privé a atterri sur le tarmac de l'aéroport international de Boston à seize heures précises, et j'ai posé le pied sur le sol américain avec la démarche assurée de celle qui revient chez elle après une trop longue absence. Quatre ans. Quatre longues années passées à l'étranger, à gérer les affaires de la famille en Europe, à oublier les souvenirs douloureux, à tenter de reconstruire ma vie loin de lui. Quatre années pendant lesquelles je me suis convaincue que j'avais tourné la page, que Kaelor Veyne n'était plus qu'un chapitre fermé de mon existence, que je pouvais vivre sans lui.Mais aujourd'hui, je rentre. Et aujourd'hui, tout va changer.La voiture qui m'attend devant l'aérogare est une limousine noire aux vitres te







