LOGINChapitre 5
Elena
Le premier matin au manoir Veyne se lève dans un brouillard cotonneux qui noie les pelouses et s'accroche aux branches noires des chênes comme des lambeaux de soie grise. La lumière peine à traverser les vitraux de ma chambre, des vitraux sombres représentant des scènes de chasse médiévale, des cerfs aux abois, des lances et du sang figé dans le verre. Je me réveille dans des draps de lin trop froids, trop lisses, qui ne portent aucune odeur, aucune mémoire. Le plafond au-dessus de moi est un ouvrage de boiseries sculptées, si haut qu'il se perd dans l'ombre. Je suis une naufragée échouée dans un château de contes de fées, mais le conte a mal tourné, la princesse est un lot de consolation et le prince est un fantôme qui hante ses propres couloirs sans jamais les habiter vraiment.
Je m'assois au bord du lit, les pieds nus sur le tapis d'Aubusson. La chambre est immense, meublée avec un luxe ostentatoire et impersonnel, comme une suite d'hôtel cinq étoiles qu'on aurait vidée de toute âme. Un secrétaire en marqueterie. Un miroir vénitien au cadre d'argent noirci. Une cheminée de marbre si grande que je pourrais m'y tenir debout. Tout est beau, tout est précieux, et tout est mort. La seule note personnelle, c'est ma valise, posée près de la porte, que je n'ai pas encore eu la force de défaire. Je la regarde, ce petit bagage qui contient les derniers vestiges de ma vie d'avant, et je la trouve dérisoire, pathétique, comme un animal de cirque qu'on aurait enfermé dans une cage trop dorée.
La salle de bain attenante est un temple de marbre blanc veiné de gris. Une baignoire à pieds griffus trône au centre, assez profonde pour s'y noyer. Je fais couler l'eau, brûlante, jusqu'à ce que la vapeur embue les miroirs et efface mon reflet. Je ne veux pas me voir. Je ne veux pas croiser le regard de cette femme qui a signé deux contrats en trois jours, qui a échangé sa liberté contre un nom, qui s'est laissée conduire dans ce mausolée sans protester. L'eau est une brûlure purificatrice qui ne purifie rien. Je ferme les yeux et je repense aux sanglots d'hier soir, ces sanglots que je n'ai pas pu retenir une fois la porte refermée, ces hoquets de désespoir que j'ai étouffés dans un oreiller qui sentait la lavande et l'amidon. Il m'a entendue. Je suis certaine qu'il m'a entendue. Et il n'est pas venu. Ce silence, cette absence, valent tous les aveux de mépris.
Quand je descends pour le petit-déjeuner, le manoir est une ruche silencieuse où s'affairent des abeilles en uniforme. Je traverse le grand hall au sol de marbre en damier, passe devant l'escalier monumental aux rampes de fer forgé, longe des couloirs tapissés de portraits à l'huile. Mes pas sont étouffés par l'épaisseur des tapis, et je me surprends à marcher sur la pointe des pieds, comme une intruse. La salle à manger est une caverne lambrissée de chêne, dominée par une table capable d'accueillir trente convives. Trente couverts sont disposés, alors que je suis seule. Seule face à un service en porcelaine de Limoges, des couverts en argent massif, des verres en cristal qui scintillent sous la lumière tamisée d'un lustre monumental. Le silence est tel que j'entends le tic-tac d'une horloge comtoise à l'autre bout de la pièce, un battement lent et pesant qui scande mon abandon.
Une domestique entre, poussant un chariot roulant chargé de cloches en argent. Elle est jeune, à peine vingt ans, les cheveux tirés en un chignon si serré que la peau de ses tempes en paraît étirée. Son uniforme est noir, strict, amidonné. Elle pose devant moi une assiette où sont disposés des fruits rouges et une brioche tiède, avec des gestes précis et mécaniques. — Bonjour, Madame, dit-elle. Sa voix est atone, sans inflexion. Ses yeux ne croisent pas les miens. Elle me sert du thé dans une tasse si fine qu'on voit la lumière au travers, et je remarque que ses mains tremblent légèrement. Je voudrais lui sourire, la remercier, engager une conversation, n'importe quoi pour briser ce mur de glace protocolaire. Mais avant que je puisse ouvrir la bouche, une autre femme entre dans la pièce.
Elle est plus âgée, la cinquantaine sévère, vêtue non pas d'un uniforme mais d'un tailleur anthracite qui lui donne l'allure d'une gouvernante de prison. C'est Madame Harlowe, l'intendante que Kaelor m'a présentée hier soir. Elle tient à la main un dossier en cuir qu'elle pose près de mon assiette avec un geste sec, presque militaire. — Le planning de votre semaine, Madame Veyne, annonce-t-elle sans préambule. Monsieur Veyne souhaite que vous soyez présentée aux cercles philanthropiques locaux. Un déjeuner avec le Women's Club est prévu jeudi. Une visite de la fondation Veyne vendredi. La couturière passera cet après-midi pour vos nouvelles tenues. Vous trouverez la liste des fournisseurs agréés en annexe. Le tout est débité d'un ton monocorde, sans chaleur, comme on lirait les clauses d'un contrat d'assurance-vie.
Je la remercie d'un signe de tête, la bouche pleine de brioche qui a soudain le goût du carton. Elle ne part pas immédiatement. Elle reste là, debout, à m'observer pendant que je mange, et son regard est un scalpel qui dissèque chacun de mes gestes. La jeune domestique s'est éclipsée, me laissant seule avec ce Cerbère en tailleur. — Y a-t-il autre chose, Madame Harlowe ? demandé-je en reposant ma tasse avec un calme que je suis loin de ressentir.
— Non, Madame. Puis elle ajoute, dans un souffle, en se tournant vers la porte, une phrase qui n'était peut-être pas destinée à mes oreilles mais qui les atteint avec la précision d'une flèche empoisonnée : — Après tout, vous n'êtes que la femme sous contrat.
Le sang se retire de mon visage. La femme sous contrat. C'est donc ainsi qu'on m'appelle. C'est mon nom, ma fonction, mon identité dans cette maison. Pas Madame Veyne. Pas l'épouse de monsieur. La femme sous contrat. Un objet qu'on a signé, tamponné, classé dans un dossier. La domestique a disparu derrière la porte battante de l'office, et je reste là, pétrifiée, ma cuillère en argent suspendue au-dessus de la tasse, reflétant une silhouette déformée, grotesque. Mon appétit s'est envolé. L'humiliation est une nausée qui monte, un goût de bile que je ravale avec difficulté. Je repousse l'assiette, me lève, quitte la salle à manger sans regarder en arrière.
La journée se traîne dans un brouillard cotonneux. La couturière prend mes mesures avec des mains froides et impersonnelles, m'enveloppe de soies et de cachemires qui glissent sur ma peau comme des promesses vides. Le manoir est un labyrinthe de couloirs et d'escaliers dérobés, de bibliothèques poussiéreuses et de salons glacials où personne ne vient jamais. Chaque pièce que j'explore est un tombeau, meublé avec une opulence figée, orné de fleurs fraîches qu'on remplace chaque matin comme on fleurit une sépulture. Je croise d'autres domestiques. Un valet aux gants blancs qui astique l'argenterie sans lever les yeux. Une femme de chambre qui change les draps d'une chambre d'amis vide. Le jardinier, aperçu par la fenêtre, qui taille des rosiers sous la bruine. Aucun ne me parle. Aucun ne croise mon regard. Ils glissent autour de moi comme des poissons dans un aquarium, indifférents à ma présence, comme si je n'étais qu'un meuble de plus, livré récemment, qu'on n'a pas encore appris à contourner.
Le soir tombe, gris et mouillé, noyant le parc dans une brume qui monte du lac artificiel. Je dîne seule, encore une fois, dans la salle à manger démesurée, servie par la même jeune domestique aux gestes tremblants. J'essaie de capter son regard, de lui offrir un sourire. Elle détourne les yeux précipitamment, comme si ma bienveillance était une maladie contagieuse. Madame Harlowe supervise le service, debout près du buffet, les mains croisées sur son ventre plat, statue de sel et de réprobation. Le bruit de mes couverts contre la porcelaine est un tintement grêle, ridicule, qui souligne l'absence. L'absence de Kaelor. L'absence de chaleur. L'absence de tout ce qui fait d'une maison autre chose qu'un décor de théâtre.
Je ne l'ai pas vu de la journée. Pas une fois. Il n'est pas venu prendre le petit-déjeuner. Il n'est pas apparu pour le déjeuner. Il ne viendra pas pour le dîner. Où est-il ? Que fait-il ? Le contrat stipule que je n'ai pas le droit de poser de questions. Alors je me tais. Mais les questions, elles, tournent dans ma tête comme des oiseaux en cage, heurtant mes tempes, griffant mon crâne de l'intérieur. Je suis une étrangère dans la maison de mon propre mari. Pire qu'une étrangère : une marchandise. Une acquisition qu'on a rangée dans l'aile est, sous cloche, pour qu'elle ne dérange pas. L'argent a remplacé le cœur. L'argent dicte chaque geste, chaque parole, chaque silence. Et dans ce silence, il n'y a aucune place pour moi.
Chapitre 36KaelorLe bureau de Marcus Hale est une bunkerisation de verre et d'acier dissimulée au troisième sous-sol d'un immeuble anonyme du centre-ville de Hartford, un bâtiment sans plaque, sans enseigne, sans aucune indication qu'il abrite le quartier général de l'organisation de sécurité la plus secrète et la plus efficace de la côte Est. J'y suis descendu aux premières lueurs de l'aube, après avoir reçu un message crypté qui ne contenait que trois mots : Réunion urgente. Menace.Marcus m'attend dans la salle de conférence principale, une pièce aux murs de béton brut couverts d'écrans holographiques qui affichent des cartes, des relevés bancaires, des photographies de suspects et des organigrammes complexes où des noms sont reliés par des flèches rouges comme les s
Chapitre 35ElenaLa Bentley file dans la nuit, silencieuse et douce comme un vaisseau de luxe glissant sur une mer d'asphalte. Les lumières de la ville défilent derrière les vitres teintées, éclats fugaces qui illuminent l'habitacle par intermittence, et je suis assise sur la banquette de cuir, les mains croisées sur mes genoux, le cœur encore battant des émotions de la soirée. Kaelor est à côté de moi, silencieux, le visage tourné vers la vitre, le profil ciselé par les lueurs orangées des lampadaires. Il n'a pas dit un mot depuis que nous avons quitté le Ritz-Carlton. Il n'a pas commenté son intervention, il n'a pas cherché à s'en glorifier, il n'a même pas semblé en tirer la moindre satisfaction. Il est redevenu le Kaelor Veyne de toujours, l'homme froid et impénétrabl
Chapitre 34CassandraLa salle de bal du Ritz-Carlton s'est vidée depuis une heure, les derniers invités se sont éclipsés dans un froissement de soie et un murmure de commérages, et je suis encore là, debout près de la fontaine de champagne, les doigts crispés sur une flûte vide que je n'ai pas lâchée. Les serveurs débarrassent les plateaux d'argent autour de moi, éteignent les candélabres, replient les nappes de lin blanc, mais je ne bouge pas. Je ne peux pas bouger. L'humiliation est une gangue de glace qui m'enserre tout entière, qui fige mes membres, qui paralyse mes pensées. Il l'a fait. Kaelor Veyne, l'homme que je connais depuis quinze ans, l'homme que j'ai failli épouser avant que mon père ne juge qu'il n'était pas assez bien pour les Whitmore, cet homme m'a humiliée. Publiquement. Devant toute l'&
Chapitre 33KaelorLa soirée de charité organisée par la Fondation Whitmore bat son plein dans la salle de bal du Ritz-Carlton, un déluge de cristaux et de dorures qui ruisselle des lustres monumentaux comme une pluie de lumière figée. Les femmes portent des robes qui coûtent plus cher que le salaire annuel de la plupart des gens présents dans cette salle, et les hommes arborent des smokings noirs identiques, comme une armée de manchots bien nourris qui paradent en se disputant des parts de marché. Elena est à mon bras, et elle est resplendissante dans une robe de velours émeraude qui épouse ses formes avec une élégance discrète, une robe qu'elle a choisie elle-même sans l'aide des stylistes que j'avais engagés. Ses cheveux sont relevés en un chignon lâche d'où s'échappent quelques mèch
Chapitre 32ElenaLa réception de charité organisée par la Fondation Whitmore est l'un de ces événements mondains où il est impératif de se montrer, même quand on préférerait être n'importe où ailleurs. Julian m'a prévenue que Cassandra Whitmore, la fille du fondateur, serait présente, et qu'elle n'avait jamais accepté notre mariage. Il m'a conseillé de rester près de lui, de ne pas répondre aux provocations, de ne pas lui donner l'occasion de m'humilier.— Cassandra est une femme dangereuse, Elena, m'a-t-il dit ce matin, avant de partir pour une réunion urgente. Elle a passé des années à essayer de me séduire, et elle n'a jamais supporté que je la repousse. Depuis qu'elle a appris notre mariage, elle est furieuse, et je sais qu'elle cherchera à
Chapitre 31CassandraL'avion privé a atterri sur le tarmac de l'aéroport international de Boston à seize heures précises, et j'ai posé le pied sur le sol américain avec la démarche assurée de celle qui revient chez elle après une trop longue absence. Quatre ans. Quatre longues années passées à l'étranger, à gérer les affaires de la famille en Europe, à oublier les souvenirs douloureux, à tenter de reconstruire ma vie loin de lui. Quatre années pendant lesquelles je me suis convaincue que j'avais tourné la page, que Kaelor Veyne n'était plus qu'un chapitre fermé de mon existence, que je pouvais vivre sans lui.Mais aujourd'hui, je rentre. Et aujourd'hui, tout va changer.La voiture qui m'attend devant l'aérogare est une limousine noire aux vitres te







