LOGINChapitre 4
Démétrian
Je n'arrive pas à détacher mon regard du dossier. Il est là, ouvert sur mon bureau, comme une blessure qu'on rouvre. Le nom de Sélyane Moreau danse devant mes yeux. Je le connais par cœur. Je l'ai répété des milliers de fois, dans le silence de mes nuits, dans la fureur de mes réveils. Sélyane. Un prénom qui portait la lumière, la chaleur, l'insouciance. Aujourd'hui, il pèse comme une pierre au fond de ma poitrine.
Je me lève, je marche vers la fenêtre. La ville s'étend sous mes yeux, grise et indifférente. Mon reflet se dessine dans la vitre, ombre élégante aux épaules larges, au visage dur. J'ai passé sept ans à me construire une armure, à devenir plus froid, plus puissant, plus intouchable. Mais il a suffi d'un nom sur un papier pour tout fissurer. Elle est là, quelque part, vivante, réelle. Et moi, je brûle.
Je ferme les yeux un instant. Les souvenirs remontent, malgré moi. Je revois son visage, ses yeux en amande, sa bouche qui souriait toujours un peu trop. Je revois ses mains, fines, nerveuses, qui dessinaient des formes dans l'air quand elle parlait. Elle était belle, oui, mais ce n'était pas seulement sa beauté qui m'avait envoûté. C'était sa manière de me regarder, de me parler, de me défier. Elle n'avait pas peur de moi. Elle semblait même s'amuser de mon pouvoir, de ma réputation, de mes silences. Elle me voyait autrement, et cela me bouleversait.
Nous nous sommes aimés avec une intensité que je n'avais jamais connue. Je l'emmenais partout, je la couvrais de cadeaux, je la protégeais du monde. Elle était à moi, et je croyais qu'elle le savait, qu'elle l'acceptait, qu'elle le désirait autant que moi. Nos nuits étaient longues, fiévreuses, inoubliables. Nos matins étaient doux, paisibles, remplis de rires et de promesses. Je m'étais surpris à imaginer un avenir, une maison, des enfants, une vie entière à ses côtés. Moi, l'homme qui ne croyait en rien, j'avais commencé à croire en elle.
Et puis, le vide. Un matin, je me réveille, elle n'est plus là. Pas de message, pas de lettre, pas une trace. Je me souviens du froid des draps, du silence de l'appartement, de cette sensation d'irréalité qui m'a saisi. J'ai appelé, cherché, fouillé chaque pièce. Rien. Elle avait disparu. Je me suis assis sur le lit, les mains sur les genoux, et j'ai attendu. J'ai attendu qu'elle revienne, qu'elle m'explique, qu'elle me dise que c'était une erreur. Mais elle n'est jamais revenue.
Les jours ont passé, puis les semaines, puis les mois. J'ai engagé des détectives privés, remué ciel et terre, offert des récompenses. Elle restait introuvable. Comme si elle n'avait jamais existé. Comme si notre histoire n'avait été qu'un rêve. L'humiliation s'est ajoutée à la douleur. Moi, Démétrian Argyros, abandonné comme un vulgaire amant de passage. Moi, l'homme que tout le monde redoutait, brisé par une femme qui s'était volatilisée.
L'orgueil blessé s'est transformé en rancœur, puis en haine. Je me suis jeté dans le travail, dans les affaires, dans la conquête. J'ai bâti un empire, écrasé des concurrents, séduit des femmes que j'oubliais le lendemain. Chaque victoire était une revanche, chaque succès une manière de lui prouver que je n'avais pas besoin d'elle. Mais au fond, je savais que c'était faux. Elle me manquait. Elle me manquait d'une manière insupportable, viscérale, dévorante.
Je rouvre les yeux, je respire lentement. Mon poing se serre contre la vitre froide. La colère est là, intacte, prête à exploser. Je ne suis plus l'homme brisé d'il y a sept ans. Je suis plus fort, plus dur, plus déterminé. Elle va devoir s'expliquer. Elle va devoir me dire pourquoi elle est partie, pourquoi elle m'a abandonné, pourquoi elle a fait de moi un fou qui la cherche dans chaque visage.
Je retourne à mon bureau, je saisis le dossier, je le referme d'un geste sec. Le nom disparaît, mais il reste gravé dans ma tête. Sélyane Moreau. Elle croyait m'avoir échappé pour toujours. Elle se trompait. Le hasard l'a remise sur mon chemin, et cette fois, je ne la laisserai pas fuir. Cette fois, c'est elle qui viendra à moi. Et je ne sais pas encore si je veux la détruire ou la reconquérir. Peut-être les deux.
La nuit est tombée sur la ville. Les lumières scintillent, lointaines. Je reste debout, immobile, le cœur en feu. Demain, je la verrai. Demain, tout recommencera. Et cette fois, j'aurai les réponses. Elle me devra bien ça. Après sept ans de silence, elle me devra tout.
Chapitre 38DémétrianJe suis assis dans mon bureau, un verre de whisky à la main. Basile est en face de moi, silencieux, attendant mes instructions. Mais je n'arrive pas à me concentrer sur le travail. Mon esprit est ailleurs, prisonnier d'un visage, d'un regard, d'une évidence que je refuse d'admettre depuis trop longtemps.— Tu es déjà tombé amoureux, Basile ? je demande soudain.Il me regarde, surpris.— Oui, monsieur. Une fois.— Et qu'est-ce que tu as fait ?— Je l'ai laissée partir. Et je l'ai regretté toute ma vie.Je hoche la tête, le cœur lourd. Lui aussi, il sait. Lui aussi, il a connu cette douleur, ce manque, ce regret. Et moi, je suis là, à me débattre avec un amour que je croyais mort, avec une femme que je croyais haïr, avec une vérité qui m'explose en plein visage.
Chapitre 37SélyaneJe me tiens dans l'embrasure de la porte, immobile. Démétrian est assis par terre, entouré des enfants. Maëlys est blottie contre lui, Naël est à ses côtés, un livre ouvert sur les genoux. Ils ne m'ont pas vue.— Encore une page, papa, supplie Maëlys.— Encore une, dit Naël.— D'accord. Mais après, au lit.Il reprend la lecture, sa voix grave caresse les mots. Les enfants écoutent, captivés. Mes yeux se remplissent de larmes.Cette famille, je l'avais sacrifiée. J'avais fui, j'avais caché, j'avais protégé. Et aujourd'hui, elle est là, sous mes yeux, réunie. Mon cœur se serre si fort que je dois m'appuyer contre le chambranle.Démétrian lève les yeux, me voit. Il ne dit rien, mais son regard s'adoucit. Il continue de lire, comme si ma présence ne changeait rien.Les enfants applaudissent quand l'histoire se termine. Maëlys se jette à son cou, Naël pose sa main sur son épaule. Je ravale un sanglot.— Maman ! crie Maëlys en me voyant. Papa nous a lu une histoire de dr
Chapitre 36DémétrianLa maison de Sélyane est chaleureuse, bien plus que mon appartement. Les murs sont couverts de dessins d'enfants, les étagères débordent de livres et de jouets. Une odeur de biscuits flotte dans l'air. Je suis assis sur le canapé, mal à l'aise, mais étrangement ému. Maëlys est blottie contre moi, un livre ouvert sur les genoux. Naël est assis en tailleur à mes pieds, attentif.— Tu nous lis une histoire, papa ? demande Maëlys.— Bien sûr.Je prends le livre, je commence à lire. Ma voix est grave, peut-être trop sérieuse pour une histoire de princesse et de dragon. Mais les enfants ne semblent pas s'en plaindre. Maëlys suit du doigt les illustrations, Naël m'interrompt parfois pour poser des questions.— Pourquoi le dragon est méchant ?— Parce qu'il a
Chapitre 35SélyaneLe silence de la maison est lourd, presque oppressant. Les enfants dorment, paisibles, dans leur chambre. Démétrian est parti il y a une heure, après m'avoir avoué qu'il ne supportait pas l'idée de me perdre encore. Ses mots résonnent dans ma tête, précis, douloureux, bouleversants.Je suis assise sur le canapé, les jambes repliées sous moi, une tasse de thé refroidie entre les mains. Je fixe le mur, sans le voir. Ses aveux ont fissuré mes défenses, et je ne sais pas quoi faire de cette brèche. Je voudrais lui pardonner, tout lui pardonner. Mais la peur est là, tenace, qui me retient.Peur de souffrir encore. Peur de revivre l'abandon, la solitude, les nuits sans sommeil. Peur de m'ouvrir, de lui faire confiance, de me laisser aimer. Peur de tout perdre, encore une fois, si la menace revient, si la vérité &
Chapitre 34DémétrianLa pluie frappe les vitres du salon, légère, presque silencieuse. Les enfants dorment à l'étage. Sélyane est assise face à moi, les mains croisées sur ses genoux, le visage fermé. Nous venons encore de nous disputer, à propos de Julien, de ma jalousie, de mon besoin de tout contrôler. Et je sais que j'ai tort. Je le sais, mais je ne peux pas m'en empêcher.— Je ne supporte pas l'idée de te perdre encore, dis-je enfin, la voix rauque.Elle lève les yeux vers moi, surprise.— Quoi ?— Tu m'as quitté une fois, Sélyane. Tu as disparu, sans un mot, sans une trace. Et j'ai cru devenir fou. Alors oui, je suis jaloux. Oui, je veux tout contrôler. Parce que j'ai peur. Peur de te perdre encore, peur de perdre mes enfants, peur de revivre cet enfer.Elle me regarde, silencieuse. Et je
Chapitre 33SélyaneLe salon est plongé dans une pénombre lourde. Les enfants sont couchés, la maison est silencieuse. Démétrian se tient debout près de la fenêtre, les bras croisés, le visage fermé. Je suis assise sur le canapé, les mains serrées sur mes genoux, le cœur battant.— Tu n'as pas à me dire qui je peux voir, dis-je enfin, la voix tremblante.— Je ne te dis pas qui voir. Je te demande de faire attention.— C'est la même chose. Tu débarques après sept ans, et tu voudrais contrôler ma vie ?Il se tourne vers moi, les yeux sombres.— Ce n'est pas ce que je fais.— Alors quoi ? Tu me suis, tu m'espionnes, tu me reproches de parler à un ami. Comment tu appelles ça ?— Je m'inquiète pour toi. Pour les enfants.— Tu t'inquiètes ? Tu as disparu pendant sept ans, Démétrian. Sept ans sans un mot, sans une trace. Et maintenant, tu voudrais t'inquiéter ?Sa mâchoire se serre, mais il ne répond pas. Je me lè







