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Chapitre 5

Author: Lire
last update publish date: 2026-08-26 14:44:30

Chapitre 5

Sélyane

Le soir est tombé sur la maison, un voile sombre qui enveloppe chaque pièce d’une tranquillité trompeuse. J’ai refermé les rideaux depuis longtemps, vérifié les serrures, allumé les petites lampes qui diffusent une lumière douce et rassurante. Dans la cuisine, l’odeur du dîner flotte encore, mêlée à celle de la lessive et des crayons de cire. Les jumeaux sont là, tout proches, leurs voix s’élèvent du salon où ils jouent sur le tapis. J’entends Maëlys inventer une histoire de princesse et de dragon, et Naël corriger patiemment les incohérences du récit.

Je m’appuie contre le chambranle de la porte, une tasse de thé brûlant entre les mains, et je les observe. La lumière les caresse, dessine les contours de leurs visages, éclaire leurs expressions. Maëlys gesticule, ses cheveux bruns s’échappant de la barrette que je lui ai mise ce matin. Naël, plus calme, tient son livre ouvert sur les genoux, mais ses yeux suivent sa sœur avec une indulgence amusée. Ils sont magnifiques, vivants, insouciants. Et ils ignorent tout du danger qui rôde.

Je m’approche, pose ma tasse sur la table basse, m’assois en tailleur près d’eux. Maëlys grimpe aussitôt sur mes genoux, ses bras autour de mon cou.

— Maman, tu joues avec nous ?

— Bien sûr, mon cœur.

Naël se pousse pour me faire une place, son épaule contre la mienne. Je respire leur odeur, ce mélange de savon, de biscuits et d’enfance. Mon cœur se serre, se gonfle, se tord. Je voudrais les enfermer dans une bulle, les protéger de tout, les garder à l’abri pour toujours. Mais je sais que la bulle est en train de se fissurer.

— Maman, demande Naël en levant les yeux vers moi, pourquoi tu es triste ?

Je me force à sourire, je caresse ses cheveux. Ses yeux, trop perspicaces pour son âge, me scrutent avec une intensité qui me donne envie de pleurer.

— Je ne suis pas triste, mon ange. Juste fatiguée.

Il ne me croit pas, je le vois bien. Maëlys pose sa tête contre ma poitrine, suce son pouce, apaisée. Naël, lui, continue de m’observer, et je sens qu’il attend autre chose, une explication que je ne peux pas lui donner.

— Écoutez-moi tous les deux, dis-je d’une voix douce mais ferme. Quoi qu’il arrive, maman est là, d’accord ? Les problèmes des adultes ne vous concernent pas. Vous n’avez pas à vous inquiéter.

Maëlys hoche la tête, déjà retournée à son jeu. Naël plisse légèrement les yeux.

— C’est quoi, les problèmes des adultes ?

Je déglutis. Ma gorge est sèche. Je choisis mes mots avec soin, comme si je marchais sur un fil.

— Des choses compliquées, des décisions difficiles. Mais vous n’avez pas à vous en faire. Votre seul travail, c’est d’être heureux, d’apprendre, de jouer.

Naël semble réfléchir, puis il incline la tête.

— D’accord, maman.

Je les serre contre moi, un instant. Maëlys se blottit, Naël laisse tomber son livre et s’accroche à mon bras. Mes paupières se ferment, et je savoure ce moment, cette chaleur, cet amour qui me submerge. Mais derrière mes paupières, une image s’impose : celle de Démétrian, son regard sombre, sa colère. Et je sens la peur ramper le long de ma colonne vertébrale, froide, tenace.

Je me redresse, je tapote les épaules des enfants.

— Allez, au bain maintenant. Ensuite, je vous lis une histoire.

Ils se lèvent en riant, se chamaillent dans le couloir. Je les suis, le cœur lourd. Dans la salle de bain, la vapeur embue le miroir, l’eau chaude coule dans la baignoire. J’aide Maëlys à se déshabiller, je règle la température, je savonne les cheveux de Naël. Leurs éclats de rire résonnent contre le carrelage, leurs petites mains éclaboussent. Je souris, je joue avec eux, mais mon esprit est ailleurs, piégé dans une boucle de terreur.

Et s’il découvrait leur existence ? Et s’il les voyait, avec leurs yeux, avec ses traits mêlés aux miens ? Et s’il comprenait, en un regard, que ces enfants sont les siens ? La menace d’il y a sept ans revient, lancinante. Si tu lui annonces la grossesse, les enfants mourront. Je n’ai jamais su qui se cachait derrière ces mots, mais je les ai pris au sérieux. J’ai fui, j’ai tout abandonné, j’ai reconstruit une vie dans l’ombre. Et voilà que le hasard me rattrape.

Après le bain, je les enveloppe dans de grandes serviettes moelleuses. Maëlys réclame son pyjama à licornes, Naël veut celui avec les fusées. Je les habille, je les coiffe, je les embrasse. Ils courent dans leur chambre, sautent sur le lit. Je les arrête, je les borde, je m’assois entre eux. Le livre est ouvert sur mes genoux, mais je ne vois pas les mots. Je sens seulement leur présence, leur confiance, leur innocence. Et je me promets, dans un silence intérieur, de tout faire pour que cette innocence ne soit jamais brisée.

— Maman, dit soudain Maëlys, les yeux déjà lourds, tu crois qu’un jour on aura un papa ?

Mon sang se fige. Naël se tourne vers elle, puis vers moi. La question flotte dans l’air, lourde, inattendue.

— Pourquoi tu demandes ça ?

Maëlys hausse les épaules, son doudou serré contre sa joue.

— À l’école, les autres ils ont un papa. Moi, j’en ai pas.

Naël fronce les sourcils.

— On n’a pas besoin de papa. On a maman.

Je pose une main sur la joue de ma fille, l’autre sur celle de mon fils. Ma voix tremble légèrement, mais je la force à rester douce.

— Vous n’avez pas besoin de papa pour être heureux. Vous m’avez, et je vous aime plus que tout au monde. Promis.

Maëlys sourit, rassurée. Naël hoche la tête, mais son regard reste grave. Je les embrasse, je borde les couvertures, j’éteins la lumière. Dans le couloir, je m’arrête, je m’appuie au mur, les jambes coupées. La question de ma fille résonne encore, comme une lame qui s’enfonce.

Ils ont un père. Un père qui ne sait rien, un père qui est là, tout près, à quelques rues peut-être. Un père qui pourrait tout leur offrir, mais aussi tout leur reprendre. Et moi, je suis là, figée dans l’ombre, à prier pour que le destin ne les mette jamais sur son chemin.

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