LOGINPOV Inès
Le récit que je fais à Thomas, ce soir-là, dure près de deux heures, assis face à face à la table de la cuisine, le dîner refroidissant sans que ni l'un ni l'autre n'y touche. Je lui parle de la clause testamentaire évoquée par Ruslan au téléphone avant son départ précipité, de cette histoire d'héritage et de succe
POV InèsJe relis la page d'Irina quatre fois dans ma chambre, assise sur le bord du lit, puis je la glisse dans la poche de mon pantalon, contre ma cuisse, là où elle pèse comme une pierre de rivière.Je n'ai rien dit.Trois mots, ajoutés d'une encre plus claire. Je ne parviens pas à décider si j'y lis un aveu, une absolution demandée ou un reproche. Dehors, la neige a cessé. Le ciel est d'un blanc laiteux, sans relief, et les toits des écuries fument doucement sous un soleil qui n'ose pas se montrer. À neuf heures et quart, on frappe. C'est Léna, rouge d'avoir couru dans l'escalier, qui me tend un bol de thé que je n'ai pas demandé et qui murmure, en regardant ses chaussures :
POV InèsPersonne ne bouge.Le déclic de la serrure a laissé dans la pièce un silence de cave, et dans ce silence j'entends tout : la bûche qui s'effrite dans l'âtre, le thé qui fume dans les tasses intactes, la respiration courte d'Andreï près du piano. Elizaveta retire la clé de la porte, la fait glisser dans la poche de son manteau gris perle, puis s'avance jusqu'au guéridon. Elle pose ses gants côte à côte, doigts alignés, comme on dresse un couvert.« Vous avez fermé une porte à clé, dit Ruslan, dans la maison de mon grand-père.— Dans une maison où il se dit trop de choses à la mauvaise heure. Je me permet
POV InèsJe ne dors pas. Je m'allonge, c'est tout, tout habillée sur le couvre-lit, les yeux ouverts sur le plafond où la neige dessine, à travers les rideaux, des losanges pâles qui tremblent.Ligne neuf.Je me la récite trois fois, comme on vérifie une addition qu'on voudrait fausse. Ces relations ont eu lieu dans la nuit suivant la célébration du mariage de mon frère Ruslan, auquel j'ai été substitué après la cérémonie, à l'insu de la mariée. Chaque mot tient debout. Chaque mot, pris seul, est inoffensif, et c'est la phrase entière qui s'abat sur moi comme un plafond.
POV InèsLe téléphone sonne à dix-neuf heures pile, au moment où je renonce à finir mon assiette.Je décroche dans le couloir, adossée à un radiateur de fonte qui tique comme un petit cœur. Une voix minuscule, enrouée de fatigue et de bonheur, m'annonce sans préambule que mamie Claire a fait des crêpes à la confiture de mûres, que Thomas a perdu au jeu du « qui est le plus dangereux », que le tricératops a battu le tyrannosaure par K.O. Derrière lui, j'entends ma mère rire, ce rire un peu haut, précipité, qu'elle a depuis que mon père ne l'accompagne plus aux dîners. Je devine, à travers le combiné, le beurre qui grésille, le sucre qui caramélise, la bouilloire qui
POV InèsLe hall sent le froid. Pas l'air frais d'une porte entrouverte, mais ce froid dense, minéral, qui s'installe dans les pierres quand la neige a tenu toute la nuit et que personne n'a rallumé les poêles. Je descends l'escalier à six heures dix, pieds nus dans mes chaussures, le pull gris enfilé à l'envers, et je vois la scène d'en haut comme on regarde un tableau de genre : un homme en pardessus mouillé au milieu des dalles, une serviette de cuir sous le bras, Nikolaï en robe de chambre rayée tenant une lampe-tempête, et Ruslan, chemise ouverte, cheveux en désordre, qui signe un registre sur un guéridon.L'huissier a le visage de ceux qui ont réveillé trop de monde pour en garder des remords. Il tend un pli bleu à Ruslan, rabat sa s
POV InèsL'après-midi appartient à Maître Rousseau.Elle s'installe dans la bibliothèque comme on prend possession d'un champ de bataille, son manteau sur le dossier d'une chaise, ses dossiers étalés en éventail, un thermos de café noir qu'elle a rapporté de l'aéroport et qu'elle refuse de remplacer par le thé de la maison. Elle est petite, brune, les cheveux coupés court, avec des lunettes carrées derrière lesquelles ses yeux ne cessent jamais de calculer. Je lui raconte tout, cette fois. La nuit du mariage, la terrasse, le croissant de la cicatrice, la phrase interrompue devant le feu, la lettre de Mariya, la page huit que je n'ai pas lue et celle qu'Irina garde dans son tablier. Je parle pendant quarante minutes, sans reprendre mon souffle, et ell







