Mag-log in
Claire
Je regarde la photo de Ryan Cole sur l'écran de mon ordinateur, et je sens mon ventre se nouer.
C'est absurde. C'est juste une photo. Un homme en costume, la cinquantaine débutante, des yeux gris, un sourire de circonstance. Rien de particulier. Rien qui devrait me faire cet effet-là. Mais il y a quelque chose dans la façon dont il penche la tête, dans la ligne de sa mâchoire, dans l'ombre au coin de son sourcil gauche. Une ombre qui ressemble à une cicatrice. Une cicatrice que je connais. Une cicatrice que j'ai embrassée, il y a longtemps. Une cicatrice qui appartient à un homme qui n'existe plus.
Je ferme l'onglet. Je respire. Je compte jusqu'à dix.
— Claire ?
Je sursaute. Mon assistante, Sophie, passe la tête par la porte de mon bureau. Elle a vingt-cinq ans, des lunettes rondes, une énergie qui me fatigue rien qu'à la regarder.
— Le conseil d'administration est dans la salle de réunion. Ils veulent te voir avant l'arrivée de Cole.
Je hoche la tête. Je me lève. Je lisse ma jupe — une jupe droite, gris anthracite, stricte. Mon chemisier est boutonné jusqu'au cou. Je ne veux pas qu'on me regarde. Je ne veux pas qu'on me désire. Je ne veux pas être vue. Je veux juste travailler.
Novatech est une start-up prometteuse, spécialisée dans l'intelligence artificielle appliquée à la santé. Enfin, prometteuse, c'est ce qu'on disait il y a deux ans. Aujourd'hui, c'est une entreprise au bord du gouffre. Des dépenses somptuaires, des contrats mal négociés, une direction qui a fui avec la caisse. Je suis arrivée il y a six mois, comme directrice financière, pour redresser la barre. J'ai trente-quatre ans, un divorce derrière moi, et une réputation de tueuse. On m'appelle la veuve — pas parce que mon mari est mort, mais parce que je laisse derrière moi des entreprises exsangues mais sauvées. Je ne sais pas si c'est un compliment.
Dans la salle de réunion, les membres du conseil m'attendent. Il y a Bertrand, le président, un homme de soixante ans qui sue dans son costume trois-pièces. Il y a Hélène, l'actionnaire majoritaire, une femme froide qui me regarde toujours comme si j'allais lui voler quelque chose. Il y a Marc, le directeur marketing, trente-huit ans, beau garçon, trop sûr de lui, qui me fait des avances depuis mon premier jour. Je l'ignore. Je l'ignore toujours.
— Claire, asseyez-vous, dit Bertrand en agitant sa main moite.
Je m'assois. Je croise les jambes. Je pose mes mains sur la table.
— Ryan Cole arrive dans une heure, dit-il. Il a accepté de prendre la direction générale. Il apporte avec lui un tour de table de dix millions d'euros. C'est notre dernière chance.
Je hoche la tête. Je connais les chiffres. Je les connais par cœur. Sans cet investissement, Novatech dépose le bilan dans trois mois. Avec, on a une chance de survivre. Une chance infime, mais une chance.
— Qui est ce Ryan Cole ? je demande.
Hélène hausse les épaules.
— Un investisseur providentiel. Il a redressé une dizaine d'entreprises en Asie. Il est réputé pour être impitoyable. Il arrive de Singapour. Il ne connaît rien à la santé, mais il connaît les affaires.
— Pourquoi Novatech ?
— Parce qu'il aime les défis, apparemment.
Je hoche la tête. Je ne pose pas d'autres questions. Je n'en ai pas besoin. J'ai lu son dossier. J'ai lu tout ce qu'il y avait à lire. Et ce que j'ai lu ne m'a pas rassurée. Ryan Cole est apparu dans le monde des affaires il y a huit ans. Avant, il n'existe pas. Pas de trace. Pas d'école. Pas de famille. Pas de passé. C'est comme s'il était né à trente ans, avec un costume et un chéquier.
Je sais que je devrais m'en ficher. Je sais que ce n'est pas mon problème. Mais quelque chose dans cette photo, dans cette cicatrice, dans cette ombre au coin du sourcil, me dit que ce type n'est pas un inconnu. Quelque chose me dit que je le connais. Quelque chose me dit que je l'ai aimé.
Je chasse cette pensée. Je la range dans un coin de ma tête, avec les autres. Avec les souvenirs que je ne veux pas regarder. Avec la bague que je garde dans un coffret, au fond d'un tiroir. Avec la lettre que je n'ai jamais relue.
— Claire ? Vous êtes avec nous ?
Je cligne des yeux. Bertrand me regarde, inquiet.
— Oui. Pardon. Je suis fatiguée.
— Vous devriez dormir plus.
Je souris. Un sourire froid. Un sourire qui ne veut rien dire.
— Je dormirai quand Novatech sera sauvée.
La réunion se termine. Je retourne dans mon bureau. Je m'assois. Je regarde par la fenêtre. Paris s'étend devant moi, grise, bruyante, indifférente. Je pense à Ryan Cole. Je pense à sa cicatrice. Je pense à Nathan Reed. Je pense à la nuit où il est parti. Je pense à la lettre. Je pense à la bague.
Je pense à tout ce que je m'étais juré d'oublier.
Et je sens mon corps se souvenir. La chaleur de ses mains. Le poids de son corps. Le goût de sa peau. La façon dont il murmurait mon nom en jouissant. Je serre les cuisses. Je ferme les yeux. Je respire.
— Tu es pathétique, Claire, je murmure.
Je rouvre les yeux. Je prends mon téléphone. Je compose un numéro. Inès répond à la deuxième sonnerie.
— Claire ? Qu'est-ce qui se passe ?
— J'ai besoin que tu enquêtes sur quelqu'un.
— Qui ?
— Ryan Cole. Le nouveau PDG de Novatech.
— Qu'est-ce que tu veux savoir ?
— Tout. Son passé. Ses sociétés. Ses associés. Je veux savoir qui il est vraiment.
— Pourquoi ?
Je marque une pause. Je regarde la photo de Ryan Cole sur mon écran. La cicatrice. L'ombre. Le sourire.
— Parce que j'ai l'impression de le connaître.
— Tu le connais ?
— Je ne sais pas. C'est ce que je veux savoir.
— D'accord. Je m'en occupe. Je te rappelle.
— Merci.
Je raccroche. Je me lève. Je vais à la fenêtre. Je regarde Paris. Je regarde les gens qui marchent, qui courent, qui vivent. Je les envie. Je les envie de ne pas avoir de fantômes. Je les envie de ne pas avoir de cicatrices.
Je regarde l'heure. Ryan Cole arrive dans quarante minutes. Je dois me préparer. Je dois être prête. Je dois être la veuve. Froide. Efficace. Impitoyable.
Mais quand je retourne à mon bureau, quand je regarde à nouveau la photo, je sens quelque chose se fissurer en moi. Quelque chose que je croyais mort. Quelque chose que je croyais oublié.
Je sens mon cœur battre. Je sens mon corps s'embraser. Je sens une chaleur monter entre mes cuisses.
— Non, je murmure. Non, non, non.
Je ferme les yeux. Je respire. Je compte jusqu'à dix. Je compte jusqu'à vingt. Je compte jusqu'à cent.
Quand je les rouvre, Ryan Cole est là. Dans le hall. Je le vois depuis la mezzanine. Il est grand. Il est large. Il porte un costume bleu nuit, une chemise blanche, pas de cravate. Il marche comme s'il possédait le monde. Il marche comme Nathan marchait.
Claire---Inès m'envoie un message en fin de journée. Une photo. Je l'ouvre. Je la regarde. Je m'arrête. Je m'assois. Je respire. Je respire encore. Je respire toujours.C'est une photo de presse. Elle date de dix ans. Nathan Reed, vingt-quatre ans, aux côtés de son père. Ils sortent du tribunal. Le père de Nathan a les menottes aux poignets. Nathan a le visage fermé. Il a les yeux rouges. Il a la cicatrice au sourcil. Il a l'air brisé. Il a l'air d'un homme qui a perdu tout ce qu'il avait. Il a l'air d'un homme qui a perdu son père. Il a l'air d'un homme qui a perdu sa vie. Il a l'air d'un homme qui a perdu son âme.Je regarde cette photo longtemps. Je me souviens de ce jour. Je me souviens de la une des journaux. Je me souviens des accusations. Je me souviens de la honte. Je me souviens de la façon dont Nathan m'a appelée ce soir-là. Il pleurait. Il me disait qu'il était désolé. Il me disait qu'il m'aimait. Il me disait de ne pas l'attendre. Il me disait de vivre ma vie. Il me disa
ClaireLe lendemain, je me plonge dans les comptes. Je ne veux pas penser à Ryan. Je ne veux pas penser à Nathan. Je veux travailler. Je veux oublier. Je veux me concentrer sur les chiffres. Les chiffres ne mentent pas. Les chiffres ne disparaissent pas. Les chiffres ne vous brisent pas le cœur. Les chiffres ne vous font pas jouir. Les chiffres ne vous font pas pleurer. Les chiffres sont froids. Les chiffres sont morts. Les chiffres sont tout ce qu'il me reste.Je passe la journée à éplucher les bilans. Je découvre des choses étranges. Des mouvements de fonds. Des transferts vers des sociétés-écrans. Des noms qui reviennent. Un en particulier : Groupe Kessler.Je note le nom. Je fais des recherches. Le Groupe Kessler est une holding basée au Luxembourg. Elle a des participations dans plusieurs entreprises. Elle a approché Novatech il y a quelques mois. Via une société-écran. Une société qui n'a aucun lien apparent avec notre activité. Une société qui n'existe que sur le papier. Une so
ClaireIl est dix-neuf heures. Les bureaux se vident. Les lumières s'éteignent une à une. Les pas s'éloignent. Le silence s'installe. Je suis dans mon bureau, à travailler sur un rapport. Je ne veux pas rentrer chez moi. Je ne veux pas me retrouver seule avec mes souvenirs. Je ne veux pas me retrouver seule avec la bague. Je ne veux pas me retrouver seule avec la lettre. Je ne veux pas me retrouver seule avec lui.On frappe à ma porte. J'ouvre. C'est lui.— Madame Delorme, dit Ryan. Vous avez un moment ?— Bien sûr.Il entre. Il ferme la porte. Derrière lui. Le clic de la serrure résonne dans le silence. Un clic qui me fait trembler. Un clic qui me fait peur. Un clic qui me fait espérer. Je me lève. Je reste debout derrière mon bureau. Je ne veux pas être trop près de lui. Je ne veux pas sentir son parfum. Je ne veux pas sentir sa chaleur. Je ne veux pas sentir mon corps réagir.— Je voulais m'excuser pour ce matin, dit-il. J'ai été dur.— Vous avez été vous-même.Il sourit. Un sourir
ClaireJe retrouve Inès dans un café près de la gare de Lyon. Elle est en retard, comme toujours. Elle commande un double expresso, s'assoit en face de moi, pose son sac sur la banquette. Elle me regarde. Elle me connaît depuis quinze ans. Elle sait quand quelque chose ne va pas. Elle sait quand je mens. Elle sait quand je souffre.— Alors, me dit-elle. Tu m'as demandé d'enquêter sur un certain Ryan Cole. J'ai fait quelques recherches. Tu vas me dire pourquoi tu t'intéresses à lui ?— C'est mon nouveau PDG.— Et ?— Et c'est tout.Inès lève un sourcil. Elle ne me croit pas. Elle ne me croit jamais quand je dis que c'est « tout ». Parce que ce n'est jamais « tout ». Parce que je suis incapable de dire « tout » quand il s'agit de lui. Parce que je suis incapable de dire « tout » quand il s'agit de Nathan.— Ryan Cole, dit-elle. Apparu dans le monde des affaires il y a huit ans. Avant, rien. Aucune trace. Pas de naissance, pas d'études, pas de diplôme. Comme s'il était né à trente ans.J
Bois de santal et vétiver.Le même. Exactement le même. Mon corps réagit avant ma raison. Mes tétons durcissent sous mon chemisier. Mon ventre se contracte. Une chaleur monte le long de mes cuisses. Une humidité que je maudis. Je croise les bras pour cacher mes seins. Je serre les jambes. Je respire lentement. Je me maudis. Je me maudis de réagir comme ça. Je me maudis d'être encore sensible à son parfum. Je me maudis de le désirer encore. Je me maudis de l'aimer encore.— Madame Delorme, dit Ryan doucement, si vous avez une meilleure solution, je suis preneur. Mais je ne vois pas comment nous pouvons survivre sans réduire la voilure.— En augmentant les revenus, dis-je. En trouvant de nouveaux clients. En innovant. Pas en coupant les bras de ceux qui font tourner la boutique.— C'est une vision idéaliste.— C'est une vision d'entreprise. Pas une vision de comptable.Le ton monte. Je le sens. Les autres retiennent leur souffle. Ryan me fixe. Ses yeux sont plus noirs que jamais. Mais s
Je pense à la façon dont il me faisait jouir. Il savait toujours quoi faire. Où appuyer. Quand ralentir. Quand accélérer. Il me connaissait par cœur. Il connaissait mon corps mieux que moi. Il savait que j'aimais quand il embrassait mon cou. Il savait que j'aimais quand il me parlait. Il savait que j'aimais quand il me regardait. Il me murmurait des mots à l'oreille. Des mots qui me faisaient trembler. Des mots qui me faisaient crier. Des mots que je n'ai jamais oubliés. Des mots que je n'ai jamais retrouvés.Je gémis. Je suis au bord. Je pense à sa voix. À la façon dont il disait mon nom. Claire. Avec cette intonation grave, profonde, qui me retournait l'intérieur. Claire. Comme s'il me suppliait. Claire. Comme s'il me vénérait. Claire. Comme s'il me possédait.Je jouis. Fort. Longuement. En pleurant.Les larmes coulent sur mes joues. Je ne les essuie pas. Je reste là, nue, tremblante, le souffle court. Je me déteste. Je me déteste d'avoir joui en pensant à lui. Je me déteste d'avoir







