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Chapitre 5

作者: Lire
last update 公開日: 2026-08-31 01:53:18

Chapitre 5

Élina

La porte claque doucement derrière moi, et le monde extérieur s’efface. Je pose mon sac, retire mes chaussures, respire enfin. L’appartement est petit, usé, mais il sent le propre et le sommeil d’enfant. Une odeur de lessive et de biscuits. Mon refuge.

— Maman !

Théo surgit du couloir, pieds nus, cheveux en bataille, un sourire immense sur le visage. Il se jette contre mes jambes, m’enlace de toutes ses forces. Je m’accroupis pour le serrer contre moi, enfouir mon visage dans son cou. Son odeur, sa chaleur, sa vie. Tout ce qui compte est là, dans mes bras.

— Tu m’as manqué, mon cœur.

— Toi aussi, maman. Madame Rosa m’a donné un bonbon et j’ai dessiné un dragon.

Il me tire par la main vers le salon, où une feuille couverte de traits rouges et verts trône sur la table basse. Je m’agenouille devant son œuvre, fais mine d’admirer, pose des questions. Théo raconte avec passion, les yeux brillants, la voix fluette. Je l’écoute, le cœur gonflé d’un amour si violent qu’il me coupe le souffle.

Mais mon regard dérive malgré moi. La lumière du soir caresse son visage, souligne la courbe de ses sourcils, la forme de sa mâchoire, ce pli au coin des lèvres quand il sourit. Et soudain, je ne vois plus seulement mon fils. Je vois l’autre. Démétrian. Le même regard sombre, la même intensité, la même arrogance en germe dans la manière de pencher la tête.

Je détourne les yeux, la gorge serrée. Théo continue de parler, insouciant, confiant. Il ne sait rien. Il ne doit jamais savoir. Du moins, pas maintenant. Pas tant que je peux le protéger.

— Tu es triste, maman ?

Sa petite main se pose sur ma joue. Ses yeux, si semblables à ceux de son père, me fixent avec une gravité soudaine. Je force un sourire.

— Non, mon ange. Maman est fatiguée, c’est tout.

— Tu travailles trop. Moi, je vais m’occuper de toi.

Il grimpe sur mes genoux, m’entoure de ses bras courts. Je ris doucement, le serre contre moi, respire ses cheveux. Il sent le shampoing pour enfants, le savon, l’innocence. Je ferme les yeux et je jure, une fois de plus, que personne ne détruira ce que nous avons construit. Ni Démétrian, ni le passé, ni la peur.

Théo reprend son récit, m’explique le dragon, la princesse, le chevalier. Je hoche la tête, souris, le questionne. Le temps s’étire, doux, précieux. La nuit tombe dehors, mais nous sommes bien, tous les deux, dans notre bulle fragile.

Plus tard, je le borde dans son lit. Il est déjà à moitié endormi, ses paupières lourdes. Je reste assise au bord, le regarde respirer. Ses traits se détendent, redeviennent flous dans la pénombre. Et encore, je vois Démétrian. Pas dans la dureté, mais dans ce calme souverain, cette beauté froide qui m’avait attirée avant de me briser.

Je me lève, embrasse son front, murmure un « bonne nuit » que je voudrais éternel. Puis je sors, referme la porte sans bruit.

Dans le salon, je m’effondre sur le canapé. Les larmes montent, mais je les retiens. Je ne veux pas pleurer devant lui, même pas à travers la cloison. Je serre un coussin contre ma poitrine, les yeux fixés sur le dessin du dragon. Une colère sourde monte en moi, mêlée d’une peur glacée.

Que se passera-t-il si Démétrian se souvient ? S’il reconnaît en moi la femme de cette nuit oubliée ? S’il devine, en croisant Théo, que cet enfant est le sien ? Je n’ose pas imaginer la suite. Les avocats, les menaces, la bataille pour la garde. Mon fils deviendrait un sujet de dispute entre deux adultes qui ne se connaissent même pas officiellement. Et moi, je devrais affronter cet homme, lui avouer la vérité, alors qu’il me regarde aujourd’hui comme une étrangère.

Je me redresse, essuie mes yeux. Non. Je ne laisserai pas cela arriver. Je me bats depuis cinq ans pour offrir à Théo une vie digne, loin de la violence et du mépris. Je continuerai à me taire, à sourire, à encaisser les humiliations, tant que cela protégera mon fils.

Mais au fond de moi, une question, sourde, insistante, me torture : et si le destin en décidait autrement ? Et si, un jour, Démétrian croisait le regard de Théo et y trouvait son propre reflet ?

Je frissonne. La peur me glace le sang, mais je refuse de céder. Je suis une mère. Et une mère ne recule devant rien.

Demain, je retournerai là-bas. Je croiserai son regard froid, j’obéirai à ses ordres, je subirai ses reproches. Et je rentrerai ici, retrouverai mon fils, et je sourirai.

Comme toujours.

Mais cette nuit, avant de m’endormir, je prie pour que Démétrian ne se souvienne jamais. Parce que s’il se souvient, je ne sais pas si je pourrai continuer à faire semblant. Ni si je survivrai à la guerre qui s’ensuivra.

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