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Chapitre 4

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last update Tanggal publikasi: 2026-08-31 01:51:38

Chapitre 4

Démétrian

Elle frappe à ma porte à huit heures précises.

Je le sais car j’ai les yeux fixés sur l’horloge murale depuis cinq minutes, dans l’attente de ce moment. Je ne devrais pas être aussi impatient. Ce n’est qu’une employée. Une erreur mineure dans un dossier. Rien qui justifie une convocation en personne. Et pourtant, j’ai saisi ce prétexte avec une facilité déconcertante, presque une hâte que je refuse d’analyser.

— Entrez.

La porte s’ouvre lentement, comme si elle espérait encore qu’on lui annonce une erreur de planning. Elle entre, la tête haute mais les épaules trop raides. Son chemisier blanc est impeccable, ses cheveux tirés en arrière, sa jupe sombre strictement coupée. Elle a tout fait pour paraître solide. Mais je vois la faille dans ses yeux. Cette lueur de bête traquée qui me suit depuis notre première rencontre.

Elle s’arrête à deux pas de mon bureau, les mains jointes devant elle, comme une écolière convoquée chez le directeur. Son regard fuit le mien, glisse sur les étagères, sur la fenêtre, partout sauf sur moi. Cela m’agace plus que de raison.

— Regardez-moi, madame Marchetti.

Elle obéit, lentement. Ses pupilles gris-bleu se posent sur moi, et je retrouve cette sensation étrange, ce vertige lointain qui me prend à chaque fois que je la vois. Je serre la mâchoire et chasse cette pensée.

— Savez-vous pourquoi je vous ai convoquée ?

— Non, monsieur.

Sa voix est basse, presque un murmure. Elle ment. Elle sait. Ou peut-être pas. Peu importe.

Je jette le dossier sur le bureau, entre nous. Le geste est brusque, sonore. Elle sursaute. Parfait.

— Une erreur. Page douze. Un chiffre mal reporté. C’est minime, n’est-ce pas ?

Elle baisse les yeux vers le document, puis revient à moi. Ses lèvres tremblent légèrement.

— Je ne l’ai pas vu, monsieur. Je suis désolée.

— Désolée ? C’est tout ce que vous trouvez à dire ?

Je me lève, contourne le bureau. Mes pas résonnent sur le parquet. Elle recule d’un pas, puis s’arrête, comme si elle refusait de me montrer sa peur. Mais je la vois. Elle transpire de trouille, et cela éveille en moi une cruauté que je ne me connaissais pas.

— Ici, une seule erreur peut coûter des millions. Des emplois. Des réputations. Et vous arrivez avec votre petit regard tremblant et votre « je suis désolée » ?

— Je ferai plus attention, monsieur. Je vous le promets.

Sa voix craque. Un filet d’émotion qui s’infiltre malgré elle. Je m’approche encore, jusqu’à ce que nos visages ne soient plus qu’à quelques centimètres. Son souffle s’accélère. Le mien reste calme, froid, implacable.

— Vous manquez d’assurance, madame Marchetti. Et votre manque d’assurance est une menace pour cette entreprise. Alors dites-moi : comptez-vous réellement rester ici ?

Elle ne répond pas tout de suite. Ses yeux s’embuent, brillent de larmes retenues. Sa poitrine se soulève trop vite. Je devrais m’arrêter, la renvoyer, mettre fin à cette scène inutile. Mais je reste. Quelque chose en moi veut voir jusqu’où elle peut encaisser.

— Répondez.

— Oui, monsieur. Je veux rester.

Sa voix est ferme, malgré les larmes qui menacent. Elle me fixe, et dans son regard, je lis autre chose que la peur. Une détermination brute, farouche, qui me surprend. Une femme prête à tout pour ne pas tomber. Cela ne m’apaise pas. Cela m’attire.

— Alors prouvez-le. Corrigez votre erreur. Et ne remettez plus jamais un dossier dans cet état.

— Oui, monsieur.

Elle baisse la tête, et une larme coule enfin, roule sur sa joue, rapide, aussitôt essuyée d’un geste rageur. Elle ne veut pas que je la voie pleurer. Trop tard.

— Vous pouvez disposer.

Elle hoche la tête, recule vers la porte, la main sur la poignée. Avant de sortir, elle murmure un « merci » si bas que je pourrais croire l’avoir rêvé. Puis elle disparaît.

La porte se referme. Le silence retombe, lourd, chargé de mon propre trouble.

Je reste debout, immobile, les yeux fixés sur le battant. Cette femme me déstabilise d’une manière que je ne comprends pas. Son visage triste, ses larmes retenues, cette façon qu’elle a de se battre tout en semblant si fragile. Aucune autre employée ne m’a fait cet effet. Aucune femme, en vérité.

Je retourne à mon bureau, m’assieds lourdement. Je devrais me concentrer sur mes dossiers, mais l’image de ses yeux gris s’impose encore, tenace, obsédante. Pourquoi ce visage me hante-t-il ? Pourquoi cette tristesse me touche-t-elle, moi qui ne suis pas touché par grand-chose ?

Je me répète que j’ai fait mon travail. Que je n’ai fait que mon devoir. Qu’elle doit apprendre, s’endurcir, ou partir. Mais au fond de moi, une vérité dérangeante s’insinue : je n’ai pas été dur avec elle seulement pour l’entreprise. Je l’ai été parce que quelque chose en elle m’échappe, et que cela me rend vulnérable.

Je déteste être vulnérable.

Demain, je l’observerai encore. Je la testerai. Je découvrirai ce qu’elle cache.

Car ce n’est pas une simple erreur de chiffres que je veux corriger. C’est le mystère d’Élina Marchetti. Et je ne lâcherai pas prise tant que je n’aurai pas compris pourquoi son regard me poursuit jusque dans mes nuits.

Je me lève, me dirige vers la baie vitrée. Paris scintille sous le soleil. Dans le reflet, mon visage est sombre, déterminé, presque menaçant.

Elle croit pouvoir garder ses secrets. Elle se trompe. Je les lui arracherai un à un. Et si elle pleure encore, je serai là pour essuyer ses larmes. Pas par bonté. Parce que je veux savoir ce qui se cache derrière cette douleur.

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