Mag-log inL'ascenseur. Le couloir. La porte blindée qui se referme avec son déclic sécurisé. Le penthouse est une cage de verre suspendue au-dessus de la ville, immense et vide, trop propre, trop lisse, comme une salle d'exposition où personne ne vit vraiment.
Je vais vers la baie vitrée. Dos à lui. J'entends le cliquetis de ses clés sur la console en marbre, le froissement de son manteau qui tombe, le bruit mat de ses chaussures qu'il retire. Puis le silence. Un silence différent, plus dense, plus lourd.
— Naomi.
Sa voix est juste derrière moi. Je ne l'ai pas entendu approcher. Ses mains se posent sur mes épaules, ses doigts s'enfoncent dans mes muscles à travers le tissu de ma robe. Je retiens mon souffle. Mon pouls s'accélère. Ma peau se souvient de toutes les fois où ces mains m'ont touchée, possédée, sauvée, détruite.
— Regarde-moi.
Un ordre ? Une supplique ? Les deux, peut-être. Kael ne sait pas donner un ordre sans y mettre toute son âme, ni supplier sans y mettre toute sa fierté. Je pourrais résister. J'en ai la force. J'ai passé ma vie à résister , aux hommes, au destin, à mes propres faiblesses. Mais ce soir, devant lui, je ne veux pas être forte.
Je me retourne. Je lève les yeux vers lui. Et ce que je vois me foudroie.
Ses yeux sont des abysses. Des gouffres noirs où se mêlent l'amour et la terreur, le désir et l'adieu, la passion et le chagrin. Il me regarde comme on regarde une terre qu'on va quitter pour toujours, comme on grave dans sa mémoire le visage de l'être aimé avant de monter au front. Il me regarde comme s'il savait quelque chose que j'ignore. Comme s'il portait un secret assez lourd pour l'écraser.
— Kael, qu'est-ce que...
Sa bouche sur la mienne désespérée. Il ne m'embrasse pas, il me dévore. Sa langue force le passage, ses mains descendent dans mon dos, agrippent mes hanches, me plaquent contre lui avec une force qui me coupe le souffle. Mon corps répond avant ma conscience. Mes bras s'enroulent autour de son cou, mes doigts s'enfoncent dans ses cheveux, tirent, griffent. Je gémis contre ses lèvres et ce gémissement est à la fois un abandon et une capitulation.
Il me pousse contre la baie vitrée. Le froid du verre contre mon dos contraste avec la brûlure de son corps pressé contre le mien. Sa bouche descend dans mon cou, mord, suce, marque ma peau comme on marque un territoire qu'on va devoir abandonner. Je halète, tête renversée, les yeux mi-clos sur les lumières de la ville qui dansent derrière la vitre embuée.
— Kael... attends...
Il n'attend pas. Ses mains remontent mes cuisses, froissent ma robe, l'arrachent presque. Ses doigts me trouvent, s'enfoncent en moi sans préambule, et je crie. Un cri bref, étranglé, que j'étouffe contre son épaule. Il me travaille avec une urgence fébrile, presque brutale. Ce n'est pas du désir. C'est du désespoir. Il me prend comme on se noie, comme on s'agrippe à une épave dans la tempête, comme on murmure un adieu qu'on n'ose pas prononcer.
Je m'agrippe à lui. Mes ongles labourent sa peau à travers sa chemise. Je ne comprends pas. Je ne comprends pas cette frénésie, cette douleur dans chacun de ses gestes, cette façon qu'il a de s'enfouir en moi comme s'il cherchait à s'y perdre, à s'y dissoudre, à s'y anéantir.
Quand il jouit, le visage enfoui dans mon cou, je sens quelque chose de chaud et d'humide couler sur ma peau.
Des larmes.
Kael pleure. Lui, le Glaive, l'homme qui a brisé des poignets et tranché des gorges sans sourciller, l'homme dont le nom seul fait trembler les caïds les plus endurcis. Il pleure en silence contre mon épaule, le corps secoué de spasmes, les doigts encore crispés sur mes hanches.
Je ne dis rien. Je le tiens contre moi. Mes doigts caressent ses cheveux, lentement, comme on apaise un enfant après un cauchemar. Je fixe le plafond sans le voir, les yeux secs, le cœur en miettes.
Quelque chose est en train de se briser. Quelque chose de fondamental, d'essentiel, d'irréparable. Je le sens dans le poids de son corps contre le mien, dans la chaleur de ses larmes sur ma peau, dans le vide qui s'ouvre sous mes pieds comme une crevasse dans la glace.
Je ne sais pas quoi. Mais je le sens.
Cette nuit-là, allongée dans notre lit trop grand, je regarde son profil endormi. La lune dessine des ombres mouvantes sur son visage. Même dans le sommeil, son front reste plissé, ses poings crispés sur le drap. Ma main s'approche de la sienne, s'arrête à quelques millimètres. Je n'ose pas le toucher. J'ai peur de ce que je sentirais si nos peaux entraient en contact , peur que le vide entre nous soit devenu tangible, solide, infranchissable.
Demain, il sera parti avant mon réveil. Demain, le monde basculera. Mais cette nuit, dans le silence de cette chambre trop grande pour nous deux, je l'aime encore. Je l'aime avec une force qui me terrifie, une force qui pourrait tout détruire , lui, moi, l'empire que nous avons bâti ensemble dans le sang et les larmes.
Je ne sais pas encore à quel point c'est vrai. Je ne sais pas encore que l'amour, parfois, est la pire des armes.
Kael
La première fois que j'ai vu Naomi, le monde s'est arrêté.
Pas une métaphore. Pas une figure de style. Le temps lui-même a suspendu sa course, les aiguilles de l'horloge ont cessé de tourner, l'air s'est solidifié dans mes poumons. Je n'ai plus entendu les conversations autour de moi, ni la fumée des cigarettes qui piquait mes yeux, ni le grondement lointain des camions sur le port. Il n'y avait plus qu'elle.
Elle se tenait dans un coin du hangar, un cahier à la main, silhouette presque invisible dans son tailleur gris trop strict. Cheveux tirés en chignon. Talons plats. Des yeux baissés sur ses notes. Une secrétaire, avais-je pensé. Un meuble. Un accessoire.
Comme j'étais stupide. Comme j'étais jeune. Comme j'ignorais encore que le véritable pouvoir ne porte jamais d'uniforme.
Le Vieux présidait la réunion, doigts jaunis par la nicotine, voix éraillée par des décennies de cigares et de mauvais whisky. Les lieutenants défilaient, donnaient leurs rapports, recevaient leurs ordres. Trafic d'armes en baisse. Nouveaux territoires à sécuriser. Une alliance bancale avec les Russes. La routine. L'ennui. La mort lente de l'ambition dans un hangar puant l'essence et la rouille.
Et puis Marchetti , un lieutenant au cou de taureau et au cerveau de moineau , avait ouvert la bouche pour proposer une attaque frontale contre les Russes. Une stratégie suicidaire. Une boucherie annoncée. Vingt hommes perdus avant d'atteindre la première ligne de défense.
— Et vous perdrez vingt hommes avant d'atteindre le premier bâtiment.
La phrase avait claqué comme un coup de fouet. Toutes les têtes s'étaient tournées vers le coin du hangar, vers cette femme que personne n'avait remarquée, cette femme qui n'aurait pas dû parler. Elle avait levé les yeux de son cahier.
Ses yeux.
Mon Dieu, ses yeux.
Kael Dix ans plus tard. Iris a treize ans. Elle est assise sur le canapé du salon, les pieds repliés sous elle, un livre à la main. Elle lit énormément, depuis toujours. Elle a hérité ça de moi, je crois. Ou peut-être de sa mère. Ou peut-être des deux. Elle a les yeux gris, comme moi. Les cheveux noirs, comme sa mère. Le menton volontaire, comme moi. La grâce des gestes, comme sa mère. Elle est un mélange parfait de nous deux, et pourtant elle est entièrement elle-même. Elle pose son livre en me voyant entrer. — Papa. Tu as fini tôt aujourd'hui. — J'ai pris mon après-midi. Je voulais être là. — Pourquoi. — Pour rien. Pour être là. C'est une raison suffisante. Elle sourit. Elle a le même sourire que Naomi. Ce sourire qui m'a désarmé il y a vingt ans et qui continue de me désarmer chaque jour. — Maman est dans la cuisine. — Je sais. Je l'ai vue. — Elle prépare un gâteau. — Quel genre de gâteau. — Au chocolat. Pour ce soir. — Quelle occasion. — Aucune. Elle a dit qu'ell
Naomi Le soir du dixième anniversaire de notre rencontre. Enfin, l'anniversaire approximatif. Nous ne savons pas exactement quel jour Kael m'a vue pour la première fois dans cette cour à Marseille. Nous avons choisi une date symbolique, un soir d'octobre, le même où nous nous sommes mariés il y a trois ans. Iris est couchée. Kael est dans le salon, en train de lire son éternel livre sur les glaciers, celui qu'il n'a jamais fini parce qu'il le relit sans cesse. Je suis dans notre chambre, assise au petit bureau, devant le coffre. Le coffre de l'église. Celui que Kael m'a fait ouvrir il y a presque quatre ans, avec la clé qu'il m'avait glissée dans la main en pensant que c'était son dernier geste. Le coffre qui contenait toutes les lettres qu'il m'avait écrites pendant les neuf mois où il m'avait menti. Depuis, j'ai continué à écrire. J'ai répondu à chacune de ses lettres. Puis j'ai écrit les miennes. Les lettres de notre vie commune. Les lettres de notre mariage. Le
Marek a installé une ruche sur le toit du QG. Depuis un an, il est devenu apiculteur à ses heures perdues. Il a suivi une formation, acheté des livres, passé des week-ends entiers à étudier le comportement des abeilles. Kael dit que c'est à cause du livre qu'il lui a offert il y a trois ans. Marek dit que non, qu'il a toujours aimé les abeilles, mais que le livre a accéléré les choses. — Je te préviens, dit Marek, les abeilles travaillent dur en ce moment. Il faut être silencieuse et respectueuse. D'accord. — D'accord, murmure Iris, soudain très sérieuse. — Tu veux l'emmener sur le toit, dit Kael. Fais attention. — Je fais toujours attention, Glaive. — Je sais. C'est pour ça que je te la confie. Marek sort avec Iris dans les bras. Elle lui raconte déjà quelque chose, une histoire incompréhensible à propos d'un escargot qu'elle a vu hier dans le jardin. La porte se referme. Kael et moi restons seuls. — Tu as vu, dit-il. Marek. Il est transformé. — Comme toi. — Comme moi. —
Nous nous endormons en quelques secondes, bercés par le silence de l'appartement, par la respiration lointaine de notre fille, par la lumière du matin qui monte sur la ville. Quand nous nous réveillons, quelques heures plus tard, Iris babille dans son berceau. Le soleil est haut. La journée est belle. La vie continue. La vie, enfin. Naomi Un an a passé. Un an depuis la mort de Gaspard Moreau. Un an depuis la dernière chasse. Un an sans menace, sans attaque, sans sang. Douze mois de paix. Iris a maintenant deux ans et demi. Elle parle. Elle court. Elle chante des chansons qu'elle invente avec des mots qui n'existent pas. Elle dessine des bonshommes sur les murs de l'appartement et Kael refuse qu'on les efface. Elle fait des puzzles, des siestes, des caprices, des câlins. Elle est la joie de notre vie. Notre organisation est stable. Puissante. Respectée. Mais ce n'est plus un empire de guerre. C'est un empire de l'aube. Un empire où les conflits se règlent par la négociation
Kael Nous rentrons à l'aube. Le convoi file sur l'autoroute déserte, dans la lumière grise du petit matin. Les champs défilent derrière la vitre. Le ciel est bas, couvert, mais il y a une déchirure de lumière à l'horizon. Naomi dort contre mon épaule. Elle s'est endormie une heure après avoir quitté la ferme, épuisée par la tension, par l'adrénaline, par tout ce que cette nuit a charrié. Sa main est posée sur ma cuisse, détendue dans le sommeil. Je regarde son visage. Elle est belle, même fatiguée. Belle d'une beauté qui n'a rien à voir avec l'âge ou les traits. Une beauté de force. Une beauté de présence. Une beauté de la femme qui a tenu tête à tout, qui a survécu à tout, qui a combattu à mes côtés cette nuit comme elle l'a fait pendant dix ans. Ma femme. La mère de mon enfant. La Reine. J'appuie doucement ma joue contre ses cheveux. — Je t'aime, murmuré-je, trop bas pour qu'elle entende. Elle n'entend pas. Mais elle bouge un peu dans son sommeil, se rapproche de moi, p
Des hommes dorment ici. Nous les voyons, affalés sur des canapés, sur des matelas posés à même le sol. Six hommes. Six cibles. Kael lève la main. Nos hommes se déploient silencieusement. Chacun se place derrière une cible. Kael baisse la main. Six coups simultanés. Six corps qui s'affaissent. Aucun cri. La salle est nettoyée. Reste l'étage. Kael me fait signe. Il monte devant moi. Je le couvre. Nos hommes restent en bas pour sécuriser le périmètre. L'escalier craque sous nos pas. Arrivés sur le palier, nous voyons une porte entrouverte au fond du couloir. De la lumière filtre par l'interstice. Une lumière jaune, faible, une lampe à pétrole probablement. Nous avançons. Kael pousse la porte. La pièce est un ancien grenier aménagé. Un bureau improvisé. Des cartes sur les murs. Des photos punaisées. Des photos de notre QG. Des photos de notre appartement. Des photos d'Iris. Mon cœur s'arrête. Au centre de la pièce, derrière une table en bois, Gaspard Moreau est assis. Il







