LOGINJe ne réponds pas. Mon regard reste fixé sur lui, imperturbable. Je pourrais sourire. Je pourrais savourer, laisser couler sur ma langue ce miel empoisonné de la victoire. Mais je ne sens rien. Ou presque rien. Juste une fatigue ancienne, sédimentée au fond de mes os, accumulée au fil des années passées à détruire des hommes comme lui.
— C'est un faux !
Il se lève si brusquement que sa chaise bascule et heurte le marbre dans un fracas qui résonne contre les murs. Il pointe un doigt tremblant vers moi, la bave aux lèvres, les yeux exorbités.
— C'est un faux, et je te ferai la peau, sale...
Il n'achève pas. Ses propres hommes l'ont saisi par les bras, le retiennent, le plaquent contre la table. Ils ne sont pas loyaux. Ils ne l'ont jamais été. Ils sont simplement des mercenaires qui viennent de comprendre que leur employeur est un homme mort, et qu'il est temps de changer de camp avant que le sol ne s'ouvre sous leurs pieds.
Moretti s'effondre littéralement , ses genoux heurtent le marbre avec un bruit mat, presque obscène. Les feuilles du dossier s'éparpillent autour de lui en une pluie blanche, se collent à ses joues moites, à ses mains tremblantes. Il pleure. De vrais sanglots qui soulèvent sa poitrine par spasmes, qui tordent sa bouche en un rictus de gargouille. Pathétique. Presque écœurant.
Je détourne les yeux.
— Reconduisez-le.
Mes hommes l'agrippent par les aisselles, le traînent vers la porte comme un sac de viande avariée. Ses pieds raclent le marbre. Ses pleurs s'étouffent derrière le capitonnage de la porte qui se referme avec un bruit sourd. Le silence retombe, épais, presque solide. Mes doigts se desserrent sur mes genoux. Je ne m'étais pas rendu compte que je les avais crispés au point d'y laisser des marques.
Je me lève. Mes talons claquent sur le marbre tandis que je marche vers la fenêtre. La ville s'étend sous moi, constellation de lumières sales et de sang qui sèche dans les caniveaux. Notre empire. Mon empire. Celui que j'ai bâti à la sueur de mes nuits blanches et de mes calculs sans fin.
Je sens Kael derrière moi avant même de l'entendre. L'air se déplace, se charge de cette électricité particulière qui n'existe qu'entre nous. Mon corps entier se tend vers lui comme une aiguille aimantée vers le nord. Il ne me touche pas. Pas encore. Il attend. Il attend toujours que je vienne à lui, que je lui donne la permission, que j'abaisse cette barrière invisible que je dresse entre le monde et moi.
— Tu as été parfaite.
Sa voix. Rauque, grave, enveloppante. Elle s'insinue sous ma peau, caresse mes terminaisons nerveuses, éveille des frissons que je croyais endormis. Je ne me retourne pas. Si je me retourne, je suis perdue. Si je le regarde, je vais voir cette ombre dans ses yeux, cette douleur qu'il cache depuis des semaines, et je vais poser la question interdite.
— Moretti était un idiot. N'importe qui aurait pu le briser.
— Ce n'est pas ce que je veux dire.
Je ferme les yeux. Une seconde, rien qu'une. Le temps de graver le son de sa voix dans ma mémoire, de l'emprisonner dans un recoin de mon cerveau où ni le temps ni les trahisons ne pourront l'effacer. Puis je me retourne.
Il est là. Trop près. Pas assez. La pénombre cisèle les arêtes de son visage , mâchoire carrée, pommettes hautes, cette cicatrice fine sur l'arcade sourcilière qu'il a gagnée le jour où il a tué mon premier ennemi. Ses yeux me dévorent. Pas de désir. Non. Quelque chose de pire. Quelque chose de plus profond et de plus déchirant.
De l'adoration mêlée de désespoir.
Comme s'il me regardait pour la dernière fois. Comme s'il voulait absorber chaque détail de mon visage , la courbe de mes lèvres, l'angle de mes sourcils, la minuscule cicatrice sur ma tempe , avant de partir pour un voyage sans retour.
— Kael.
Son nom. Rien que son nom. Une question qui n'ose pas se formuler. Il ne répond pas. Il lève la main, effleure ma joue du bout des doigts. Ce geste qu'il fait depuis six ans, cette caresse qui ne dure qu'une seconde mais qui contient tous les serments qu'il n'a jamais prononcés à voix haute. Mon corps s'embrase. Mes terminaisons nerveuses hurlent. Mon cœur se serre dans ma poitrine comme un poing qui se referme sur du verre brisé.
— Rentrons.
Dans la voiture, le silence est une troisième présence, assise entre nous, lourde et hostile. La pluie strie la vitre contre laquelle j'appuie ma tempe. Le verre est froid. Sa main sur ma cuisse est chaude. Deux températures qui s'affrontent sans se mélanger, comme nous. Il regarde droit devant lui, le visage fermé, la mâchoire crispée. Je ne demande rien. Je n'ai jamais appris à poser les questions dont je redoute les réponses.
Kael Dix ans plus tard. Iris a treize ans. Elle est assise sur le canapé du salon, les pieds repliés sous elle, un livre à la main. Elle lit énormément, depuis toujours. Elle a hérité ça de moi, je crois. Ou peut-être de sa mère. Ou peut-être des deux. Elle a les yeux gris, comme moi. Les cheveux noirs, comme sa mère. Le menton volontaire, comme moi. La grâce des gestes, comme sa mère. Elle est un mélange parfait de nous deux, et pourtant elle est entièrement elle-même. Elle pose son livre en me voyant entrer. — Papa. Tu as fini tôt aujourd'hui. — J'ai pris mon après-midi. Je voulais être là. — Pourquoi. — Pour rien. Pour être là. C'est une raison suffisante. Elle sourit. Elle a le même sourire que Naomi. Ce sourire qui m'a désarmé il y a vingt ans et qui continue de me désarmer chaque jour. — Maman est dans la cuisine. — Je sais. Je l'ai vue. — Elle prépare un gâteau. — Quel genre de gâteau. — Au chocolat. Pour ce soir. — Quelle occasion. — Aucune. Elle a dit qu'ell
Naomi Le soir du dixième anniversaire de notre rencontre. Enfin, l'anniversaire approximatif. Nous ne savons pas exactement quel jour Kael m'a vue pour la première fois dans cette cour à Marseille. Nous avons choisi une date symbolique, un soir d'octobre, le même où nous nous sommes mariés il y a trois ans. Iris est couchée. Kael est dans le salon, en train de lire son éternel livre sur les glaciers, celui qu'il n'a jamais fini parce qu'il le relit sans cesse. Je suis dans notre chambre, assise au petit bureau, devant le coffre. Le coffre de l'église. Celui que Kael m'a fait ouvrir il y a presque quatre ans, avec la clé qu'il m'avait glissée dans la main en pensant que c'était son dernier geste. Le coffre qui contenait toutes les lettres qu'il m'avait écrites pendant les neuf mois où il m'avait menti. Depuis, j'ai continué à écrire. J'ai répondu à chacune de ses lettres. Puis j'ai écrit les miennes. Les lettres de notre vie commune. Les lettres de notre mariage. Le
Marek a installé une ruche sur le toit du QG. Depuis un an, il est devenu apiculteur à ses heures perdues. Il a suivi une formation, acheté des livres, passé des week-ends entiers à étudier le comportement des abeilles. Kael dit que c'est à cause du livre qu'il lui a offert il y a trois ans. Marek dit que non, qu'il a toujours aimé les abeilles, mais que le livre a accéléré les choses. — Je te préviens, dit Marek, les abeilles travaillent dur en ce moment. Il faut être silencieuse et respectueuse. D'accord. — D'accord, murmure Iris, soudain très sérieuse. — Tu veux l'emmener sur le toit, dit Kael. Fais attention. — Je fais toujours attention, Glaive. — Je sais. C'est pour ça que je te la confie. Marek sort avec Iris dans les bras. Elle lui raconte déjà quelque chose, une histoire incompréhensible à propos d'un escargot qu'elle a vu hier dans le jardin. La porte se referme. Kael et moi restons seuls. — Tu as vu, dit-il. Marek. Il est transformé. — Comme toi. — Comme moi. —
Nous nous endormons en quelques secondes, bercés par le silence de l'appartement, par la respiration lointaine de notre fille, par la lumière du matin qui monte sur la ville. Quand nous nous réveillons, quelques heures plus tard, Iris babille dans son berceau. Le soleil est haut. La journée est belle. La vie continue. La vie, enfin. Naomi Un an a passé. Un an depuis la mort de Gaspard Moreau. Un an depuis la dernière chasse. Un an sans menace, sans attaque, sans sang. Douze mois de paix. Iris a maintenant deux ans et demi. Elle parle. Elle court. Elle chante des chansons qu'elle invente avec des mots qui n'existent pas. Elle dessine des bonshommes sur les murs de l'appartement et Kael refuse qu'on les efface. Elle fait des puzzles, des siestes, des caprices, des câlins. Elle est la joie de notre vie. Notre organisation est stable. Puissante. Respectée. Mais ce n'est plus un empire de guerre. C'est un empire de l'aube. Un empire où les conflits se règlent par la négociation
Kael Nous rentrons à l'aube. Le convoi file sur l'autoroute déserte, dans la lumière grise du petit matin. Les champs défilent derrière la vitre. Le ciel est bas, couvert, mais il y a une déchirure de lumière à l'horizon. Naomi dort contre mon épaule. Elle s'est endormie une heure après avoir quitté la ferme, épuisée par la tension, par l'adrénaline, par tout ce que cette nuit a charrié. Sa main est posée sur ma cuisse, détendue dans le sommeil. Je regarde son visage. Elle est belle, même fatiguée. Belle d'une beauté qui n'a rien à voir avec l'âge ou les traits. Une beauté de force. Une beauté de présence. Une beauté de la femme qui a tenu tête à tout, qui a survécu à tout, qui a combattu à mes côtés cette nuit comme elle l'a fait pendant dix ans. Ma femme. La mère de mon enfant. La Reine. J'appuie doucement ma joue contre ses cheveux. — Je t'aime, murmuré-je, trop bas pour qu'elle entende. Elle n'entend pas. Mais elle bouge un peu dans son sommeil, se rapproche de moi, p
Des hommes dorment ici. Nous les voyons, affalés sur des canapés, sur des matelas posés à même le sol. Six hommes. Six cibles. Kael lève la main. Nos hommes se déploient silencieusement. Chacun se place derrière une cible. Kael baisse la main. Six coups simultanés. Six corps qui s'affaissent. Aucun cri. La salle est nettoyée. Reste l'étage. Kael me fait signe. Il monte devant moi. Je le couvre. Nos hommes restent en bas pour sécuriser le périmètre. L'escalier craque sous nos pas. Arrivés sur le palier, nous voyons une porte entrouverte au fond du couloir. De la lumière filtre par l'interstice. Une lumière jaune, faible, une lampe à pétrole probablement. Nous avançons. Kael pousse la porte. La pièce est un ancien grenier aménagé. Un bureau improvisé. Des cartes sur les murs. Des photos punaisées. Des photos de notre QG. Des photos de notre appartement. Des photos d'Iris. Mon cœur s'arrête. Au centre de la pièce, derrière une table en bois, Gaspard Moreau est assis. Il







