Mag-log inSara
Je pousse la porte du vestiaire. Le néon blafard m'agresse comme une douche froide. L'odeur de sueur, de déodorant bon marché et d'assouplissant industriel me prend à la gorge, cette odeur familière qui était mon quotidien hier et qui aujourd'hui me semble étrangère. Un monde qui n'a pas changé, alors que moi, j'ai tout changé. Je m'approche du miroir au-dessus des lavabos, mes mains s'agrippent au rebord de porcelaine froide. Je lève les yeux, je force mon regard, et je cherchLe travail est une mécanique. Un geste après l'autre, un lit après l'autre, une chambre après l'autre. Tirer les draps, les plier, les remplacer. Passer l'aspirateur sur la moquette, faire attention aux coins, aux plinthes, aux recoins où la poussière s'accumule comme les secrets. Nettoyer la salle de bains, le lavabo, la baignoire, les robinets qui doivent briller comme de l'or. Changer les serviettes, les disposer en éventail, avec le petit savon parfumé posé dessus comme un bijou sur un écrin. Vider les corbeilles, vérifier le minibar, noter les consommations sur la fiche. Ouvrir les rideaux pour laisser entrer la lumière, ou les fermer si la chambre donne sur le mur d'en face. C'est un ballet muet, une chorégraphie apprise par cœur, une danse de femme invisible que personne ne voit, que personne ne remercie, que personne ne salue. D'habitude, ce travail est un refuge. Une
SaraLe réveil sonne à cinq heures. Un cri mécanique dans le silence du studio, une vrille qui perce mes tempes et qui m'arrache au sommeil comme on arrache un sparadrap d'une plaie encore fraîche. Ma main tâtonne dans le noir, trouve le réveil, l'écrase contre le mur sans même ouvrir les yeux. Le bruit meurt dans un hoquet métallique. Le silence revient, mais ce n'est plus le même silence. C'est un silence lourd, épais, chargé de tout ce qui s'est passé, de tout ce que j'ai fait, de tout ce que je suis devenue.Mon corps se souvient avant ma conscience. Mes hanches sont endolories, mes cuisses portent l'empreinte fantôme de ses mains, mon cou est raide, mes lèvres sont encore gonflées, mon ventre palpite d'une chaleur qui n'est pas tout à fait éteinte. Je passe mes doigts sur ma clavicule et je sens les marques, ces petits bleus
Sara Je pousse la porte du vestiaire. Le néon blafard m'agresse comme une douche froide. L'odeur de sueur, de déodorant bon marché et d'assouplissant industriel me prend à la gorge, cette odeur familière qui était mon quotidien hier et qui aujourd'hui me semble étrangère. Un monde qui n'a pas changé, alors que moi, j'ai tout changé. Je m'approche du miroir au-dessus des lavabos, mes mains s'agrippent au rebord de porcelaine froide. Je lève les yeux, je force mon regard, et je cherche mon reflet. Et je ne me reconnais pas.L'armure est en miettes. Le masque est tombé, pulvérisé, et il ne reste que la femme nue en dessous. Dans le miroir, une inconnue me regarde. Elle a les cheveux libres et fous, des mèches qui cascadent sur ses épaules, un désordre qui raconte la nuit. Ses yeux, d'un brun banal hier, sont aujourd'hui insondables, éclairés de l'intérieur par une flamme noire et dorée, par un secret qui n'appartient qu'à elle et qu'elle ne partagera avec personne. S
Je dors. D'un sommeil lourd, sans rêves, un sommeil d'avant la conscience, d'avant les dettes, d'avant la mort d'Elena, d'avant tout. Le sommeil de l'innocence, ou ce qu'il en reste. Quand je me réveille, je ne sais pas combien de temps a passé. Une heure, ou une nuit entière. La chambre est plongée dans une pénombre bleutée, une lumière sous-marine qui filtre à travers les rideaux. La ville, derrière la baie vitrée, est un écrin de diamants qui s'étend à l'infini. Les gratte-ciel lointains clignotent comme des phares, les toits de zinc reflètent la lune comme des miroirs brisés, la tour Eiffel pulse doucement dans la nuit, un battement de cœur d'or qui scande le temps. Tout semble irréel, un tableau suspendu hors du monde, une scène de théâtre après la représentation. Adrian dort encore. Son profil est une sculpture dans le clair-obscur, une médaille antique frappée à l'effigie d'un dieu inconnu. La ligne de sa mâchoire est nette, sa barbe naissante est une ombre bleue su
Sara La phrase est simple, presque banale dans sa construction. Six mots. Six syllabes. Et pourtant, elle n'a pas la forme d'un compliment de lendemain d'amour, pas la légèreté d'un « c'était merveilleux », pas l'impatience d'un « je veux te revoir ». Il dit je savais. L'imparfait. Une durée. Une antériorité. Comme s'il m'attendait depuis avant notre rencontre. Comme si j'étais une prophétie qui s'accomplit dans cette chambre, une pièce manquante qu'il cherchait sans le savoir depuis des années. Comme si ma présence ici, dans ce lit, dans ses bras, n'était pas le fruit du hasard ou du chantage, mais la conclusion logique d'une histoire commencée bien avant que je ne pose les yeux sur lui.Je m'immobilise. Ma respiration se bloque dans ma poitrine. Mon cœur cesse de battre l'espace d'une seconde, puis repart dans un galop effréné qui fait trembler mes doigts sur son ventre. Je lève lentement la tête, mes cheveux glissent sur sa peau, et mes yeux rencontrent le
Sara Le jour s'est consumé sans que je m'en aperçoive. La lumière qui filtrait à travers les rideaux de la suite a changé insensiblement, passant de l'or pâle de l'aube au blanc cru de midi, puis au rose tendre du crépuscule. Et maintenant elle est bleue, un bleu profond de nuit naissante, un bleu d'encre et de velours qui transforme la chambre en écrin. Nous sommes toujours dans le lit, enchevêtrés l'un dans l'autre comme deux arbres qui auraient poussé ensemble, leurs racines emmêlées, leurs branches confondues. Ma joue repose sur son torse, à l'endroit exact où bat son cœur. J'écoute ce battement sourd et régulier, ce tambour qui scande le temps. Chaque pulsation est une houle qui me berce, un ressac qui m'emporte, un océan qui monte et qui descend contre mon oreille. Sa peau est chaude, légèrement salée par la transpiration séchée. Elle sent le musc, le santal, le sexe, et quelque chose de plus profond, de plus ancien, une odeur d'avant







