Mag-log inLe ticket de caisse froissé demeurait entre les doigts d'Isabella, serré sans qu'elle s'en rende compte lorsque le souvenir l'assaillit.
Inopportun. Indésirable. Tranchant comme un éclat de verre.
En un instant, elle redevint cette fille de seize ans, perdue dans une robe empruntée, debout au seuil d'un monde qui ne l'avait jamais acceptée.
(Flash-back)
La salle de bal du Grand Hôtel sentait l'argent. L'argent ancien. Le genre d'argent qui n'avait pas besoin d'être annoncé, car tout le monde le savait déjà. Des lustres en cristal pendaient du plafond, éclairant le sol en marbre. Des femmes vêtues de robes plus chères que le salaire annuel de sa mère, boulangère, passaient comme des cygnes de luxe.
Isabella voulut disparaître dans le papier peint.
« Tiens-toi droite », murmura sa mère, ajustant le collier au cou d'Isabella. « Mme Fontaine nous a invitées. Comporte-toi bien. »
Elles n'étaient pas à leur place. Hélène Rousseau prépara les desserts pour ce gala de charité, et l'invitation était une courtoisie. Un merci. Un geste poli qui n'impliquait pas la permission de se mêler aux autres.
Mais sa mère insistait. Elle dépensa trois mois d'économies pour la robe d'Isabella. Une soie bleu pâle, douce comme de l'eau sur sa peau, simple mais élégante.
« Tu es intelligente », dit Hélène. « Tu vas entrer à la Sorbonne bientôt avec une bourse complète. Garde la tête haute. »
Isabella essaya donc. Elle se tenait au bord de la salle de bal avec un verre de cidre pétillant au goût de déception, observant des gens nés dans la certitude, tandis qu'elle était née dans le travail acharné et les budgets serrés.
Le quatuor à cordes jouait du classique. Du Vivaldi, peut-être. Isabella avait arrêté les cours de violon à douze ans parce qu'on n'en avait plus les moyens, mais elle reconnaissait encore la beauté à l'écoute.
« Tu as l'air coincée. »
La voix venait de sa gauche. Une voix masculine et amusée.
Isabella se retourna, et la salle de bal se rétrécit en un seul point focal.
Il avait peut-être dix-sept ans, peut-être dix-huit. Déjà grand, avec des cheveux noirs qui semblaient volontairement négligés et des yeux couleur de ciel d'hiver. Son smoking lui allait parfaitement, car bien sûr, il lui allait. Tout en lui suggérait une vie où tout s'accordait parfaitement.
« Je ne suis pas coincée », dit Isabella, avant de regretter aussitôt. Sa voix était trop basse, trop défensive.
« Non ? » Il s'approcha, et elle sentit l'odeur d'une eau de Cologne onctueuse. Du cèdre et quelque chose de propre. « Tu es restée au même endroit pendant vingt minutes, à scruter la porte comme si tu cherchais une issue de secours. »
La chaleur lui inonda les joues. « J'aime peut-être observer les gens. »
« Et alors ? » Il sourit, et son visage froid et aristocratique se transforma en quelque chose de chaleureux. « Qu'as-tu observé ? »
Isabella le regarda attentivement. Vraiment. Il y avait de l'intelligence dans ses yeux gris. De la curiosité au lieu d'un regard de haut. Comme s'il voulait vraiment savoir ce qu'elle pensait.
« Cette femme près du tableau », dit Isabella en désignant d'un signe de tête une blonde en robe rouge. « Elle a regardé son téléphone quatorze fois ces cinq dernières minutes. Elle attend quelqu'un qui n'a pas répondu. »
Ses sourcils se levèrent. « Vas-y. »
« Le couple près de la fontaine à champagne. Mariés, mais pas ensemble. Des marques de bronzage différentes là où leurs vraies alliances devraient être. »
Il rit. Un rire franc et sincère. « Tu es dangereuse. »
« Je suis observatrice. »
« Pareil. » Il tendit la main. « Étienne Beaumont. »
Beaumont. Comme Beaumont Industries. Comme la famille qui possédait la moitié de Paris et la plupart des promesses de dons de la soirée.
La main d'Isabella lui sembla petite dans la sienne. « Isabella Rousseau. »
« Eh bien, Mme Isabella Rousseau. » Son pouce effleura ses phalanges avant de la relâcher. « Puisque tu es si douée pour l'observation, que vois-tu quand tu me regardes ? »
Elle aurait dû dire quelque chose de flatteur. Quelque chose de rassurant. Mais son regard lança un défi, et Isabella, à seize ans, croyait encore en l'honnêteté.
« Franchement... », dit-elle. « Tu es censé être ici, alors tu l'es. Mais tu préférerais être n'importe où ailleurs. »
Quelque chose changea dans son expression. De la surprise, peut-être. Ou de la reconnaissance.
« Un sweat-shirt de la Sorbonne dans ton sac de vestiaire », dit-il. « Tu es la boursière. »
Ça ne sembla pas cruel. Juste factuel. Mais Isabella sentit la distance qui les séparait se creuser, un gouffre d'argent et de circonstances qu'elle avait eu la bêtise d'oublier.
« Je devrais partir », dit-elle.
« Attends. » Sa main la saisit par le poignet. Douce et chaleureuse. « Je ne voulais pas dire ça comme ça. Mon grand-père a étudié à la Sorbonne. Bourse complète, famille d'immigrés, toute l'histoire. C'est une bonne université. »
« Je sais que c'est une bonne université. »
« Bon ben... » Il lui lâcha le poignet, mais ne recula pas. « Danse avec moi. »
« Quoi ? »
« Tu m'as bien entendu. Une danse, Isabella Rousseau, et tu pourras retourner préparer ton évasion. »
Le quatuor enchaîna sur un rythme plus lent. Une valse qui exigeait des pas de danse qu'Isabella n'avait vus qu'au cinéma.
« Je ne sais pas danser », admit-elle.
« C'est pas grave. Je déteste les gens doués en tout. » Il lui tendit la main, paume vers le haut. Une invitation, pas un ordre. « Je vais t'apprendre. »
Et Dieu lui vienne en aide, elle la prit.
Sa main se posait sur sa taille, et elle en sentait la chaleur à travers la soie. Sa main gauche se posait sur son épaule, et ils prenaient le rythme comme s'ils apprenaient une langue qu'elle était censée parler.
« Tu es une menteuse naturelle », dit-il au bout d'un moment.
« C'est toi qui es un menteur. »
« Peut-être. » Son sourire était en coin. Franc. « Mais tu souris maintenant, alors qui gagne ? »
Elle souriait. Un vrai sourire, à une soirée où elle s'attendait à se sentir petite et oubliable.
« Pourquoi m'as-tu invitée à danser ? », demanda Isabella.
Étienne resta silencieux pendant trois mesures complètes. Puis, « Parce que tu avais l'air d'être la seule personne réelle dans cette salle. »
Elle avait le souffle coupé. « Tu ne me connais pas. »
« Non », acquiesça-t-il. « Mais j'aimerais bien. »
La chanson se termina trop tôt. Étienne recula, et la distance qui les séparait se fit physique. Comme une inversion de la gravité.
« Je dois partir », dit-il, et il y avait un réel regret dans sa voix. « Obligations familiales. Discours, poignées de main, et tout ça. »
« Bien sûr. »
« Mais Isabella ? » Il prononça son nom comme si c'était important. Comme s'il s'en souvenait pour toujours. « Je suis content de t'avoir rencontrée. »
Puis il disparut dans la foule élégante, et Isabella resta seule sur la piste de danse, le cœur battant à un rythme que le quatuor ne pouvait égaler.
Elle rentra chez elle ce soir-là, les yeux pleins d'étoiles et l'espoir au ventre. Elle écrivit son nom dans son journal avec des cœurs qui la faisaient se sentir ridicule, jeune et merveilleusement vivante.
Elle passa les trois années suivantes à la Sorbonne à scruter chaque visage du campus, espérant y apercevoir des yeux gris et un sourire en coin.
Or, elle ne le retrouva jamais.
(Fin du flash-back)
Isabella cligna des yeux et le souvenir se dissipa. Elle avait vingt-huit ans, assise dans une cuisine plus chère que la maison de son enfance, détenant les preuves de la trahison de son mari.
Le mari qui avait été ce garçon, qui lui avait demandé son nom et qui lui avait fait croire qu'elle était réelle.
Son téléphone vibra. Un SMS de l'école des jumelles.
« Rappel : récital de printemps ce soir, à 19 h. Au plaisir de vous voir tous les deux ! »
Tous les deux.
Isabella jeta à nouveau un regard au ticket de caisse, à la date qui prouvait qu'Étienne pouvait prendre le temps de l'intimité. Mais pas avec elle.
Ce garçon au gala lui avait souri une fois, et elle avait passé douze ans à essayer de revoir ce sourire.
Maintenant, elle comprenait enfin. Ce sourire n'était jamais pour elle. Il était pour celle qu'il avait décidé de voir à cet instant-là.
Mais elle avait construit toute sa vie là-dessus.
Sébastien ne répondit pas, mais son attitude démocratique envers Marc, Isabella et les autres se fendit. Il resta là, impuissant, ne sachant que penser.Mais Renard ? Il avait honte de s'être excusé auprès d'Isabella pour quelques petits succès qu'elle avait obtenus. Si elle n'avait rien pour se défendre face à ces accusations, sa carrière resterait fichue, quoi qu'il arrive.Marc conduisit Isabella et Hélène plus loin dans la galerie privée, où étaient accrochés certains des tableaux les plus précieux de Philippe.« Ils sont magnifiques », murmura Isabella.Philippe fils sourit. « Mon père en a peint la plupart. Il pensait que l'art était un langage qui transcendait les mots. »Élise se tourna vers Hélène. « Hélène, viens. J'ai besoin de ton aide en cuisine. »Hélène cligna des yeux. « La cuisine ? »Élise rit. « Oui. Je fais des biscuits. Et il me faut quelqu'un qui a les mains sûres. »Hélène la suivit, l'air perplexe. Dans le hall principal, Éloï les regarda disparaître, sa confu
« Pourquoi pas ? »« Parce que je ne vais pas mendier leur approbation. J'ai passé sept ans à faire mes preuves. Si cela ne suffit pas, rien de ce que je dirai maintenant ne les fera changer d'avis. »Marc se leva, sa frustration palpable. « Alors tu vas les laisser te détruire ? »La voix d'Isabella était douce. « Ils ne peuvent pas détruire ce que j'ai déjà construit. »Marc expira et s'approcha calmement d'elle. Il lui prit délicatement les bras, tout en parlant doucement.« Je te comprends, Isabella, mais pense aux membres du conseil d'administration et à tout ce que nous avons construit. Nous devons rendre notre entreprise publique. »Isabella garda le silence. Il avait raison. Elle ne pouvait pas être égoïste sur ce sujet, car la vérité est que Marc souffrait lui aussi, son intégrité et son professionnalisme étant remis en question.Ne serait-ce que pour Marc, rien que pour lui.Elle quitta le bureau sans un mot de plus. ***Trois jours plus tard, Isabella se tenait devant son
Isabella rentra directement chez elle, sans attendre personne. Heureusement, les enfants n'étaient pas là ; ils étaient partis au domaine avec Geneviève et Grace. Isabella se rendit dans sa chambre, ferma la porte et pleura amèrement. Ce moment était une véritable honte pour elle. Certes, elle avait tourné la page, elle avait grandi et n'était plus ce que les autres prétendaient, mais c'était son passé. Une période de sa vie où elle avait dû faire le choix le plus difficile pour ses filles.De plus, apprendre qu'Alexendre était derrière Axiom l'avait sidérée. Elle avait eu envie de fuir dès qu'elle l'avait découvert, mais on l'avait convoquée pour parler du projet en cours, qui lui avait également été volé. Être enfin reconnue aurait été une grande victoire pour elle.Isabella se leva, essuya ses yeux et s'installa devant son ordinateur portable pour retrouver la source de ces informations. En parcourant le web et en lisant tous les commentaires odieux, elle s'effondra de nouveau. La
Ce soir-là, Isabella rentra au penthouse et trouva Étienne qui l'attendait dans le salon.Il se leva à son entrée. « Il faut qu'on parle. »Isabella posa son sac. « De quoi ? »« Ma mère veut te voir. »L'expression d'Isabella resta impassible. « Pourquoi ? »« Elle veut discuter du partenariat avec Axiom. »Isabella plissa les yeux. « Geneviève n'est pas impliquée dans les activités de Sentinel. »« Elle veut que Beaumont obtienne un contrat avec Sentinel. »Isabella laissa échapper un rire sec et froid. « Absolument pas. »Étienne s'approcha. « Isabella, c'est important. »« Pour qui ? Pour toi ? Pour Geneviève ? »Étienne serra les dents. « Pour la famille. »« Je n'impliquerai pas Beaumont dans les activités de Sentinel. Ce partenariat, il l'a mérité. Pas par mariage. »La voix d'Étienne baissa. « Ma mère vous attend au domaine ce week-end. »Isabella croisa les bras. « Alors elle sera déçue. »« Les jumelles peuvent y aller à leur place », dit Étienne d'une voix calme.Isabella l
Isabella se réveilla le lendemain matin au son de la pluie qui tambourinait aux fenêtres de sa chambre.Elle avait à peine dormi. Son esprit était constamment occupé par l'article, les commentaires, la stratégie qu'elle allait devoir mettre en œuvre.Mais d'abord, elle avait du travail.En bas, les jumelles étaient déjà à table avec Grace pour le petit-déjeuner. Étienne était introuvable.« Maman, tu manges avec nous ? » demanda Émilie, pleine d'espoir.Isabella esquissa un sourire. « Pas ce matin, ma chérie. Je dois me lever tôt pour aller travailler. »Margot fronça les sourcils. « Tu travailles tout le temps. »Isabella s'agenouilla près de sa chaise. « Je sais. Mais cette semaine est très importante. Après vendredi, je te promets que j'aurai plus de temps. »Margot hocha lentement la tête, sans paraître convaincue.Isabella embrassa les deux filles sur le front, prit son sac et partit.À Sentinel, l'atmosphère était électrique. L'annonce du partenariat avec Axiom était prévue dan
Jacob resta silencieux un instant. « Étienne, tu es sûr de toi ? »« Fais-le ce soir. »« Compris. »Étienne raccrocha et contempla la ville.Il faisait ce qu'il fallait faire, rien de plus.Au manoir Dubois, Vivienne était assise dans sa chambre, les yeux rivés sur son téléphone.L'actualité concernant Axiom était partout.« Axiom Industries révélera l'identité de son propriétaire lors d'une conférence de presse historique »« Sentinel Security Solutions nommé partenaire clé pour la prochaine phase d'Axiom »« Les initiés du secteur spéculent sur l'identité du mystérieux PDG d'Axiom »Les mains de Vivienne tremblaient tandis qu'elle lisait.Axiom s'associait à Sentinel, ce qui signifiait qu'Isabella serait au premier plan.Ce qui signifiait que la carrière d'Isabella allait prendre une nouvelle dimension.Les plans soigneusement élaborés de Vivienne étaient en train de s'effondrer. C'est elle qui avait fait fuiter les photos. Elle avait piégé Isabella en la faisant passer pour une a
Isabella se réveilla au soleil qui inondait la chambre d'amis et au bruit de petits pas courant dans le couloir.Le 14 mai. La fête des Mères.Un instant, encore ensommeillée et bien au chaud sous les couvertures, elle se laissa aller à l'espoir. Peut-être que cette année serait différente. Peut-êt
Dans l'appartement, le placard de la chambre d'amis sentait la poussière et les objets oubliés. Isabella s'agenouilla et sortit des cartons qu'elle n'avait pas ouverts depuis son emménagement dans le penthouse, sept ans plus tôt. Elle cherchait quelque chose dont elle ne savait plus où elle l'avait
Isabella resta assise, comme dans un brouillard, pendant tout le dîner. Les plats arrivèrent et disparurent. Des discours furent prononcés. Les applaudissements montèrent et retombèrent comme des vagues.Lorsqu'on annonça le prix remis à Étienne, une vidéo fut diffusée sur des écrans géants. Son œu
Isabella s'éveilla, la lumière froide filtrant à travers les rideaux qu'elle avait oublié de fermer. Le lit était vide à côté d'elle, les draps intacts du côté d'Étienne. Son téléphone, écran ouvert sur la table de chevet, brillait encore faiblement du message anonyme de la veille.La photo d'Étien







