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CHAPITRE 3 : LES ADIEUX

Author: Dledition
last update Petsa ng paglalathala: 2026-07-05 07:06:58

Aurora

Le réveil sonne avant l'aube, dans le noir épais qui précède le jour. D'ordinaire, les cloches du couvent rythment mon lever ; ce matin, le silence est total, presque oppressant. Allongée, les yeux ouverts, je retarde le moment de poser les pieds au sol. Dernier matin dans cette cellule, dernière fois que ma joue sent le contact rêche de cette taie d'oreiller, dernière fois que la lucarne découpe ce rectangle de ciel pâle au-dessus de ma tête. Chaque détail voudrait se graver dans ma mémoire, mais déjà il se dérobe, déjà il devient flou, comme si ce lieu me rejetait avant même que j'en franchisse le seuil.

Le carrelage est glacial sous la plante de mes pieds quand je me lève enfin. Le frisson qui me parcourt ne doit rien au froid. Gestes lents, précis, rituels, je fais mon lit une dernière fois — tirer le drap, border les coins, lisser la couverture du plat de la main jusqu'à effacer toute trace de mon corps. Bientôt, cette cellule ne portera plus aucune empreinte de moi. Bientôt, ce sera comme si je n'avais jamais existé.

L'armoire ouverte, je contemple mes pauvres possessions. Trois robes, deux chemises de nuit, des sous-vêtements blancs qui n'ont jamais connu la dentelle, un manteau trop mince pour l'hiver, des chaussures noires dont les semelles commencent à se décoller. Seize ans dans ce couvent, et toute ma vie tient dans une valise qui ne pèse presque rien. Le cahier, je le glisse tout au fond, sous les vêtements, là où personne n'ira le chercher.

La cloche de la chapelle sonne enfin, un tintement grêle dans le silence du matin. Matines. La dernière prière collective à laquelle j'assisterai. D'habitude, je m'y rends le cœur léger, heureuse de retrouver les sœurs dans la pénombre de l'office. Aujourd'hui, chaque pas vers la chapelle est une épreuve. Mes jambes sont lourdes, ma gorge nouée.

Dans la chapelle, les sœurs sont déjà là, douze silhouettes sombres agenouillées devant l'autel. Leurs voix s'élèvent, frêles et belles, dans le chant grégorien qui monte vers les voûtes. Je me glisse à ma place habituelle, au dernier rang, près du confessionnal. L'odeur d'encens me prend à la gorge, plus âcre que d'habitude, ou peut-être est-ce l'émotion qui me fait suffoquer.

La prière terminée, Sœur Maria se lève et se tourne vers l'assemblée. Son regard balaie les visages avant de s'arrêter sur le mien.

— Mes Sœurs, notre Aurora nous quitte aujourd'hui.

Un murmure parcourt les rangs. Certaines le savaient déjà, d'autres l'apprennent à l'instant. Sœur Agathe, la plus âgée, hoche la tête avec une expression que je ne sais déchiffrer — regret, résignation, ou peut-être simplement la fatigue de voir partir une protégée de plus. Sœur Béatrice, qui m'a appris à lire et à écrire, essuie furtivement une larme. Mon cœur se serre.

— Dieu l'appelle sur un autre chemin, poursuit Sœur Maria. Nous prierons pour elle chaque jour.

Les mots résonnent sous les voûtes, solennels, définitifs. L'office s'achève dans un silence lourd, troublé seulement par le crépitement des cierges. Puis, une à une, les sœurs viennent me saluer. Leurs mains se posent sur mon front, sur mes épaules, leurs lèvres murmurent des bénédictions que j'entends à peine. Je suis submergée par leurs adieux, par ces gestes tendres que seize années de vie commune ont tissés entre nous.

Sœur Agathe s'attarde. Ses doigts déformés par l'arthrite serrent les miens avec une force surprenante.

— Méfie-toi du monde, ma fille. Il est plus dangereux que tu ne crois.

Puis elle s'éloigne, claudicante, et je reste seule dans la chapelle vide. Le rayon pourpre est revenu, il tombe exactement au même endroit qu'hier, sur ce banc où je ne m'assoirai plus jamais.

Le petit déjeuner est servi dans le réfectoire, comme chaque matin, mais rien n'a le même goût. Le pain est plus sec, le lait plus amer, le silence plus pesant. Les sœurs mangent en baissant les yeux, et je devine qu'elles pensent à ce qu'elles ne disent pas : la dernière fois qu'une pensionnaire est partie, elle n'est jamais revenue. Ni pour les visites, ni pour les fêtes, ni pour les enterrements. Le monde dévore ceux qui s'y aventurent, dit-on dans les couloirs.

Après le repas, je remonte dans ma cellule chercher ma valise. Le couloir est désert, et mes pas résonnent sur les dalles. La porte de ma chambre est entrouverte, et quelqu'un m'attend à l'intérieur. Sœur Maria, assise sur le bord du lit, tient entre ses mains un petit paquet enveloppé de papier brun.

— Un cadeau, dit-elle en me le tendant. De la part de toutes les sœurs.

Mes doigts défont la ficelle avec lenteur, retardant le moment où je découvrirai ce qu'elles ont choisi pour moi. Le papier s'écarte, et je retiens mon souffle. C'est une médaille de la Vierge, en argent, montée sur une chaîne fine. La même que celle qui était cousue dans la doublure de mon manteau, le jour où l'on m'a trouvée devant le portail. Sœur Maria a dû la faire nettoyer, polir ; elle brille comme si elle était neuve.

— Elle ne t'a jamais quittée, murmure Sœur Maria. Elle ne te quittera pas.

Ma main se referme sur la médaille, et je la porte à mes lèvres. Le métal est froid contre ma peau. J'essaie de dire merci, mais aucun son ne franchit mes lèvres. Je hoche la tête, les yeux embués, et Sœur Maria me prend dans ses bras. C'est une étreinte brève, presque brutale, comme si elle craignait de s'attarder. Puis elle se redresse, rajuste sa cornette, et quitte la pièce sans se retourner.

Seule, je passe la chaîne autour de mon cou. La médaille tombe juste au creux de ma poitrine, là où bat mon cœur. Un poids léger, une présence rassurante contre ma peau.

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