ログインAurora
Le réveil sonne avant l'aube, dans le noir épais qui précède le jour. D'ordinaire, les cloches du couvent rythment mon lever ; ce matin, le silence est total, presque oppressant. Allongée, les yeux ouverts, je retarde le moment de poser les pieds au sol. Dernier matin dans cette cellule, dernière fois que ma joue sent le contact rêche de cette taie d'oreiller, dernière fois que la lucarne découpe ce rectangle de ciel pâle au-dessus de ma tête. Chaque détail voudrait se graver dans ma mémoire, mais déjà il se dérobe, déjà il devient flou, comme si ce lieu me rejetait avant même que j'en franchisse le seuil. Le carrelage est glacial sous la plante de mes pieds quand je me lève enfin. Le frisson qui me parcourt ne doit rien au froid. Gestes lents, précis, rituels, je fais mon lit une dernière fois — tirer le drap, border les coins, lisser la couverture du plat de la main jusqu'à effacer toute trace de mon corps. Bientôt, cette cellule ne portera plus aucune empreinte de moi. Bientôt, ce sera comme si je n'avais jamais existé. L'armoire ouverte, je contemple mes pauvres possessions. Trois robes, deux chemises de nuit, des sous-vêtements blancs qui n'ont jamais connu la dentelle, un manteau trop mince pour l'hiver, des chaussures noires dont les semelles commencent à se décoller. Seize ans dans ce couvent, et toute ma vie tient dans une valise qui ne pèse presque rien. Le cahier, je le glisse tout au fond, sous les vêtements, là où personne n'ira le chercher. La cloche de la chapelle sonne enfin, un tintement grêle dans le silence du matin. Matines. La dernière prière collective à laquelle j'assisterai. D'habitude, je m'y rends le cœur léger, heureuse de retrouver les sœurs dans la pénombre de l'office. Aujourd'hui, chaque pas vers la chapelle est une épreuve. Mes jambes sont lourdes, ma gorge nouée. Dans la chapelle, les sœurs sont déjà là, douze silhouettes sombres agenouillées devant l'autel. Leurs voix s'élèvent, frêles et belles, dans le chant grégorien qui monte vers les voûtes. Je me glisse à ma place habituelle, au dernier rang, près du confessionnal. L'odeur d'encens me prend à la gorge, plus âcre que d'habitude, ou peut-être est-ce l'émotion qui me fait suffoquer. La prière terminée, Sœur Maria se lève et se tourne vers l'assemblée. Son regard balaie les visages avant de s'arrêter sur le mien. — Mes Sœurs, notre Aurora nous quitte aujourd'hui. Un murmure parcourt les rangs. Certaines le savaient déjà, d'autres l'apprennent à l'instant. Sœur Agathe, la plus âgée, hoche la tête avec une expression que je ne sais déchiffrer — regret, résignation, ou peut-être simplement la fatigue de voir partir une protégée de plus. Sœur Béatrice, qui m'a appris à lire et à écrire, essuie furtivement une larme. Mon cœur se serre. — Dieu l'appelle sur un autre chemin, poursuit Sœur Maria. Nous prierons pour elle chaque jour. Les mots résonnent sous les voûtes, solennels, définitifs. L'office s'achève dans un silence lourd, troublé seulement par le crépitement des cierges. Puis, une à une, les sœurs viennent me saluer. Leurs mains se posent sur mon front, sur mes épaules, leurs lèvres murmurent des bénédictions que j'entends à peine. Je suis submergée par leurs adieux, par ces gestes tendres que seize années de vie commune ont tissés entre nous. Sœur Agathe s'attarde. Ses doigts déformés par l'arthrite serrent les miens avec une force surprenante. — Méfie-toi du monde, ma fille. Il est plus dangereux que tu ne crois. Puis elle s'éloigne, claudicante, et je reste seule dans la chapelle vide. Le rayon pourpre est revenu, il tombe exactement au même endroit qu'hier, sur ce banc où je ne m'assoirai plus jamais. Le petit déjeuner est servi dans le réfectoire, comme chaque matin, mais rien n'a le même goût. Le pain est plus sec, le lait plus amer, le silence plus pesant. Les sœurs mangent en baissant les yeux, et je devine qu'elles pensent à ce qu'elles ne disent pas : la dernière fois qu'une pensionnaire est partie, elle n'est jamais revenue. Ni pour les visites, ni pour les fêtes, ni pour les enterrements. Le monde dévore ceux qui s'y aventurent, dit-on dans les couloirs. Après le repas, je remonte dans ma cellule chercher ma valise. Le couloir est désert, et mes pas résonnent sur les dalles. La porte de ma chambre est entrouverte, et quelqu'un m'attend à l'intérieur. Sœur Maria, assise sur le bord du lit, tient entre ses mains un petit paquet enveloppé de papier brun. — Un cadeau, dit-elle en me le tendant. De la part de toutes les sœurs. Mes doigts défont la ficelle avec lenteur, retardant le moment où je découvrirai ce qu'elles ont choisi pour moi. Le papier s'écarte, et je retiens mon souffle. C'est une médaille de la Vierge, en argent, montée sur une chaîne fine. La même que celle qui était cousue dans la doublure de mon manteau, le jour où l'on m'a trouvée devant le portail. Sœur Maria a dû la faire nettoyer, polir ; elle brille comme si elle était neuve. — Elle ne t'a jamais quittée, murmure Sœur Maria. Elle ne te quittera pas. Ma main se referme sur la médaille, et je la porte à mes lèvres. Le métal est froid contre ma peau. J'essaie de dire merci, mais aucun son ne franchit mes lèvres. Je hoche la tête, les yeux embués, et Sœur Maria me prend dans ses bras. C'est une étreinte brève, presque brutale, comme si elle craignait de s'attarder. Puis elle se redresse, rajuste sa cornette, et quitte la pièce sans se retourner. Seule, je passe la chaîne autour de mon cou. La médaille tombe juste au creux de ma poitrine, là où bat mon cœur. Un poids léger, une présence rassurante contre ma peau.AuroraIl est midi. Le soleil est haut. Madame Fiore vient me trouver dans la lingerie où je plie du linge et me tend, sans un mot, un bristol. Une adresse est écrite dessus. Via del Corso, 217. Maison Berletti. Madame Aurora, 15 heures.— Qu'est-ce que c'est ?— Un couturier.— Un couturier ?— Monsieur souhaite que vous soyez habillée pour les dîners qu'il donnera à partir de la semaine prochaine. Il vous attend là-bas. Le chauffeur vous emmènera à quatorze heures trente.— Il ?— Monsieur ne vous accompagne pas. Le chauffeur. Ne posez pas de questions, Aurora. Faites ce qu'on vous dit.Elle sort. Je reste avec le bristol dans les mains. Le nom du couturier est doré en relief. Je passe le pouce dessus. Une petite honte me monte. Une petite excitation aussi. Je vais avoir des robes. De vraies robes. Choisies pour moi. Je ne sais pas ce que je dois éprouver. Je ne sais plus ce que je dois éprouver depu
VittorioNous sommes au fumoir. Deuxième étage, aile est. La pièce est plongée dans une pénombre rougeâtre à cause des rideaux de velours cramoisi qu'il ne fait jamais ouvrir. Sur les murs, des estampes japonaises érotiques, encadrées, protégées par des vitres — celles qu'il achète aux enchères, à Londres, à Paris, à des prix qui feraient vomir un ministre.Lorenzo est assis dans le fauteuil de cuir, une jambe croisée sur l'autre, un cigare entre l'index et le majeur. Il ne le fume pas vraiment. Il le laisse brûler. C'est une manie qu'il a depuis dix ans. Il achète les meilleurs havanes du monde et il les regarde se consumer.Je me sers un cognac. Je me tourne vers lui.— Alors ?Il ne répond pas tout de suite. Il regarde le bout de son cigare.— Alors quoi ?— Ne fais pas l'imbécile, Lorenzo. La petite. La religieuse.— Aurora.— Aurora. Merveilleux prénom, d'ailleurs. Un peu trop, si tu veux
LorenzoLe lendemain matin, je descends prendre mon café à sept heures. Trop tôt. Je le sais. Je ne prends jamais mon café avant dix. Mais ce matin, je descends à sept, parce que je sais que c'est l'heure où elle prend le sien à la cuisine, avec les domestiques, avant que la maison ne se réveille vraiment.Je ne me suis pas rasé. Ma chemise blanche est ouverte de trois boutons. Je ne fais aucun effort. Ou plutôt : je fais l'effort inverse. J'ai passé la nuit à réfléchir, et j'ai pris une décision.La décision est simple, et elle me déplaît un peu. J'ai l'habitude, avec les femmes, d'une lente accumulation de silences, de regards, de gestes suspendus. Je les laisse venir. Je les laisse tomber comme des fruits mûrs. C'est plus long, c'est plus élégant. Ce sont les règles du jeu.Mais avec elle, la lente accumulation ne marche pas comme elle devrait. Elle marche trop bien. Elle marche à l'envers. Chaque geste suspendu la fait s'enfermer un
AuroraTrois jours passent. Trois jours pendant lesquels je ne le vois pas. Il est parti, dit-on. À Milan. À Zurich. Peut-être à Londres, personne ne sait vraiment. Le Palazzo, sans lui, est comme une cathédrale sans messe : les mêmes murs, la même odeur d'encens et de cire, mais plus rien qui vibre. Les domestiques rangent, cirent, épousettent. Madame Fiore m'assigne des tâches. Je frotte les cuivres du salon jaune. Je repasse les nappes. Je fais des choses avec mes mains, pour que mes mains ne fassent pas autre chose.La nuit, en revanche, il est partout.Le soir du quatrième jour, je suis dans le grand corridor du premier étage. J'ai les bras chargés de linge propre. Je viens de la lingerie. Il faut que j'aille jusqu'à la chambre bleue, tout au fond, pour y déposer les draps. Le couloir est vide. Éclairé de loin en loin par des appliques à demi éteintes. Il est tard , vingt-trois heures peut-être. Je marche vite.Je ne l'entends pas v
AuroraJe n'ai pas bougé. La porte s'est refermée derrière lui et je suis restée là, les mains à plat de chaque côté de mon assiette, le regard fixé sur la rose blanche dans le vase étroit. Je compte mes respirations. Une. Deux. Trois. À la dixième, je peux enfin desserrer les mâchoires.Le domestique revient. Il enlève l'assiette de Lorenzo. Il pose le second plat devant moi comme si de rien n'était. Comme si les hommes quittaient toujours la table entre deux services. Peut-être est-ce le cas, dans cette maison. Je ne sais pas. Je ne sais plus rien.Je regarde le plat. Une viande rouge, saignante, avec une sauce sombre. Je pense au sang. Je pense à mes lèvres que je me suis mordues tout à l'heure et qui doivent avoir cette couleur-là, maintenant. Je repousse l'assiette. Je me lève. Je remercie le domestique d'un mouvement de tête. Je sors.Le couloir est plus long qu'à l'aller. Ou peut-être que je marche moins vite. Je passe devant les tableaux des femmes nues, et cette fois je ne ba
LorenzoElle boit à petites gorgées. Elle ne connaît rien au vin. Elle avale comme on avale un médicament , les yeux presque fermés, avec une petite grimace qu'elle essaie de cacher. Je devrais rire. Je ne ris pas. Parce que la petite grimace, c'est exactement la même que celle que je vois, la nuit, quand je pense à ce que sera son visage la première fois que je la ferai jouir.Je bois à mon tour. Lentement. Je ne la quitte pas des yeux.Elle a mis la robe la plus laide qu'elle possédait. Je le sais. J'ai regardé l'inventaire de ses affaires — pas par perversion, par méthode : je fais toujours l'inventaire de ce qui entre dans ma maison. Elle a trois robes grises, une bleu marine, une noire. Elle a mis la bleu marine. C'est celle qui la couvre le plus. C'est celle qui, précisément, m'excite le plus. Parce que le tissu est raide, épais, presque militaire, et que sous ce tissu il y a un corps qui, lui, tremble.Je vois tout. Le pouls dans son cou, qui bat trop vite. La façon dont sa mai







