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CHAPITRE 2 : LE SILENCE DE DIEU 2

مؤلف: Dledition
last update تاريخ النشر: 2026-07-05 06:57:17

C'est la vérité. Jamais je n'ai prononcé ces vœux qui m'auraient liée à Dieu pour l'éternité. Je suis restée dans l'entre-deux, suspendue entre le siècle et le cloître, une ombre pieuse qui nettoie les autels et repasse les aubes sans qu'on le lui demande. Je vis ici depuis si longtemps que j'en ai oublié l'odeur du dehors — l'herbe coupée, la pluie sur l'asphalte, la fumée des cheminées. Mon univers sent l'encens, la cire, le savon noir et la naphtaline.

— Où irais-je ?

Ma voix est plus aiguë que je ne le voudrais, une voix de petite fille, celle que j'étais quand Mère Supérieure m'a trouvée devant le portail, grelottante, un matin de décembre. Six ans, un manteau trop grand, une valise vide, et une médaille de la Vierge cousue dans la doublure. Aucune explication, aucune lettre. Juste une enfant abandonnée comme on dépose un paquet encombrant.

— Nous t'avons trouvé une place.

Sœur Maria sort de sa manche une feuille pliée en quatre, un papier jauni comme tout le reste ici. Mes doigts tremblent en la dépliant et je découvre une écriture fine et penchée, celle de Mère Supérieure avant que l'arthrite ne déforme ses mains. Palazzo De Luca. Cherche femme de chambre à domicile. Logée, nourrie. Discrétion absolue exigée. Présentez-vous à Madame Fiore, gouvernante. Les mots dansent devant mes yeux. Femme de chambre. Palazzo. Discrétion. Un autre monde, un autre langage.

— Le Palazzo De Luca ? Où est-ce ?

— En ville.

La ville. Pour moi, ce n'est qu'un concept abstrait, un lieu de perdition que les sermons décrivent comme l'antichambre de l'enfer. Le bruit, la foule, les tentations. J'ai vu des images, pourtant, dans les magazines que Sœur Agathe cachait sous son matelas et que j'ai feuilletés en secret — des femmes aux lèvres rouges, des hommes aux regards brûlants, des voitures étincelantes. Un monde qui m'a toujours semblé appartenir à une autre espèce que la mienne.

— Je... je ne peux pas.

— Tu n'as pas le choix, Aurora.

Le ton est sans appel, et ma gorge se serre. Autour de moi, la chapelle m'apparaît soudain comme ce qu'elle est vraiment : mon seul foyer, le seul que j'aie jamais connu. La statue de la Vierge, les cierges qui crépitent, le confessionnal où j'ai tant de fois murmuré des péchés minuscules — j'ai menti, j'ai eu de mauvaises pensées, j'ai touché... non, cela, je ne l'ai jamais avoué. Jamais.

— Quand ?

— Demain.

Le mot claque comme un coup de fouet. Demain, si vite. J'étouffe un sanglot, le ravale, le transforme en prière silencieuse — cette vieille habitude de toujours convertir la douleur en dévotion. Mais la douleur reste, une boule dure dans ma poitrine que les Ave Maria ne dissolvent pas.

Sœur Maria se lève et son pas s'éloigne lentement. Avant de franchir le seuil, elle se retourne.

— Dieu ne t'abandonne pas, Aurora. Il te met à l'épreuve.

La lourde porte de chêne se referme avec un bruit sourd. Le rayon pourpre a disparu, la Vierge n'est plus qu'une silhouette dans la pénombre, et mes larmes coulent enfin, silencieuses, brûlantes sur mes joues glacées. Dieu me met à l'épreuve, mais pour quel destin ? Pour quelle chute ? Je ne sais pas encore que l'enfer a un nom et qu'il s'appelle Lorenzo De Luca.

---

La nuit est tombée sur le couvent comme un linceul. Le ventre vide — je n'ai pas dîné, je n'ai pas faim —, assise sur ma couchette étroite, je caresse du bout des doigts l'étoffe rêche de la couverture. Combien de nuits passées dans cette cellule, les yeux ouverts dans le noir, à écouter la respiration des autres pensionnaires ? Parties, une à une, pour des mariages, des décès, des transferts. Il ne reste plus que moi, vestige d'une époque révolue, et les vieilles sœurs qui toussent dans le dortoir voisin.

Pieds nus sur le carrelage, silencieuse, je me dirige vers la petite armoire qui contient toute ma vie. Trois robes grises, deux chemises de nuit en coton, des sous-vêtements blancs sans dentelle, un manteau élimé, une paire de chaussures noires à lacets. Et, caché sous une pile de linge, un cahier que je sors avec des gestes lents et précautionneux, comme s'il pouvait se briser. Un cahier d'écolière, couverture cartonnée, pages quadrillées. Je l'ai dérobé à la réserve du couvent il y a cinq ans, ou plutôt emprunté sans demander la permission, ce qui revient au même. Depuis, j'écris. Des poèmes d'abord, des prières ensuite, puis des choses que je n'ose même pas penser.

En tailleur sur le lit, le cahier ouvert sur mes genoux, je regarde la lune pleine jeter sa clarté laiteuse à travers la fenêtre sans rideaux. La plume crisse sur le papier.

Je ne sais rien du monde. Ni des hommes, ni de l'amour. Je ne connais que ces murs, que ces prières, que ce silence. Une page blanche que personne n'a écrite. Un fruit que personne n'a cueilli. Intacte, et je ne sais pas si c'est une bénédiction ou une malédiction.

Qu'est-ce qu'un baiser ? Qu'est-ce que le désir ? Que se passe-t-il dans le corps d'une femme quand un homme la touche ? Je l'ai lu dans des livres, mais les livres mentent peut-être. Les livres ne disent pas la chaleur, le souffle, l'odeur. Ils ne disent pas la peur.

Une nuit, il y a trois ans. Mes doigts ont glissé sous ma chemise, ont touché ma peau là où elle est douce, là où elle est secrète. Une onde m'a traversée tout entière, un cri s'est étouffé dans l'oreiller. Après, la honte. Des heures de prière pour effacer ce péché. Mais je n'y suis pas parvenue.

Dieu m'a-t-Il vue, cette nuit-là ? M'a-t-Il pardonnée ? Et veux-je vraiment être pardonnée ?

La plume se repose. Les mots dansent encore sous mes paupières, et mes joues brûlent. D'un geste brusque, je referme le cahier et le cache sous l'oreiller, comme si les phrases pouvaient s'en échapper pour me trahir.

La bougie soufflée, allongée dans le noir, je fixe le plafond invisible. Mon cœur bat, encore, toujours. Dans ma tête, deux mots tournent en boucle : Palazzo De Luca. La ville. Le monde. Et un troisième mot, celui que je n'ai jamais prononcé à voix haute, celui qui me terrifie et me fascine.

Demain.

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