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CHAPITRE 4 : LES ADIEUX 2

Author: Dledition
last update publish date: 2026-07-05 07:09:15

La cour du couvent est vide à cette heure de la matinée. Le ciel est gris, bas, chargé de nuages qui menacent sans crever. Le vent soulève des tourbillons de poussière sur les pavés. Ma valise dans une main, l'autre crispée sur ma médaille, j'avance vers le grand portail de fer forgé qui, depuis seize ans, délimite mon univers.

Le portail s'ouvre en grinçant, poussé par Sœur Marie, la tourière, qui me lance un regard compatissant. De l'autre côté, le chemin de terre descend vers la route, bordé de cyprès noirs qui se balancent dans le vent. Au bout du chemin, l'arrêt de bus. Au-delà, l'inconnu.

Un bus arrive dans un nuage de poussière. Il est vieux, bringuebalant, avec des vitres sales et un chauffeur qui ne me regarde même pas. Je monte, je paie avec les quelques pièces que Sœur Maria m'a glissées dans la main, et je vais m'asseoir tout au fond, près de la fenêtre. Par la vitre, je regarde le couvent rapetisser, puis disparaître derrière les cyprès.

La même annonce que celle de Sœur Maria, mais ici, elle paraît plus réelle, plus concrète. Palazzo De Luca. Le nom roule dans ma tête comme une pierre. Discrétion absolue. Qu'est-ce que cela veut dire ? Que cache ce palazzo pour exiger un tel serment ?

La patronne, qui passe près de ma table avec son torchon, jette un coup d'œil par-dessus mon épaule.

— Le Palazzo De Luca ? Toi, tu veux travailler là-bas ?

Sa voix a changé. Elle n'est plus moqueuse, mais inquiète. Elle recule d'un pas, comme si le nom seul était une malédiction.

— Où est-ce ? je demande d'une voix mal assurée.

— Au sommet de la colline. La grande bâtisse noire, on ne voit qu'elle. Mais écoute-moi bien, ma fille : personne de bien n'entre ou ne sort de là-bas indemne.

Ma gorge se serre. Je pense au couvent, aux sœurs, aux prières. Je pense à Sœur Maria qui m'a dit que Dieu me mettait à l'épreuve. Cette épreuve, elle est peut-être là, au sommet de cette colline, dans cette bâtisse noire qui effraie les gens du quartier.

Je repose la tasse, remercie la patronne d'un signe de tête, et je sors du café. Le vent s'est levé, il plaque ma robe contre mes jambes et fait voler mes cheveux mal attachés. Devant moi, la colline se dresse, et à son sommet, une silhouette sombre se découpe sur le ciel gris, massive, orgueilleuse. Le Palazzo De Luca.

Mes pieds commencent à gravir la pente. Chaque pas m'éloigne du couvent. Chaque pas me rapproche de lui.

Le trajet est silencieux. Les autres passagers sont absorbés par leurs pensées, leurs téléphones, leurs journaux. Personne ne remarque cette jeune femme vêtue de gris qui pleure en silence contre la vitre froide. La ville apparaît peu à peu, d'abord des champs, puis des entrepôts, puis des immeubles de plus en plus hauts qui grattent le ciel comme des doigts sales. Le bruit monte, enflé, agressif des klaxons, des sirènes, des cris. Chaque son est une aiguille plantée dans ma nuque.

Le bus s'arrête devant une place immense, bordée d'immeubles anciens et de magasins aux vitrines étincelantes. Des femmes en talons hauts, des hommes en costume, des enfants qui courent en criant. Trop de monde, trop de couleurs, trop de bruit. Je descends, les jambes flageolantes, et je cherche du regard un repère, un nom de rue, quelque chose qui m'indique où aller.

La ville est un labyrinthe, et je m'y perds aussitôt. Les rues se ressemblent toutes, les enseignes clignotent, les passants me bousculent sans s'excuser. Ma robe grise jure au milieu des manteaux de couleur et des jupes courtes. On me dévisage, parfois, un regard rapide, étonné, puis on détourne les yeux. Je suis invisible et pourtant étrangère, une créature d'un autre siècle égarée dans le vingt-et-unième.

Au bout d'une heure d'errance, je me retrouve devant un café minuscule, coincé entre une boulangerie et une boutique de vêtements. L'enseigne, à demi effacée, annonce Caffè Speranza. La faim et la fatigue me poussent à entrer. L'intérieur est sombre, enfumé, presque vide. Quelques tables bancales, un comptoir en formica, et une patronne au visage ridé qui essuie des verres avec un torchon douteux. Ses yeux se posent sur ma robe grise, s'attardent sur la médaille qui brille à mon cou, et elle esquisse un sourire amusé.

— Une nonne ? Ici ? T'es perdue, ma fille ?

Sa voix est rauque, chaleureuse malgré la moquerie. Je bredouille une réponse incompréhensible en m'asseyant à une table près de la fenêtre. La patronne hausse les épaules et m'apporte un café que je n'ai pas commandé, accompagné d'un croissant un peu rassis.

— Bois, ça te remettra les idées en place. T'as l'air d'avoir vu le diable.

Le café est noir, amer, si différent des tisanes fades du couvent que j'en ai un haut-le-cœur. Mais je bois quand même, à petites gorgées, et la chaleur se répand dans ma poitrine, desserre un peu l'étau qui m'oppresse. Sur la table, près du sucrier, un journal abandonné traîne, ouvert à la page des annonces. C'est machinalement que je le prends, que je le feuillette. La page est cornée, tachée de café, et mon regard tombe sur une annonce encadrée, plus grande que les autres :

Palazzo De Luca. Cherche femme de chambre à domicile. Logée, nourrie. Discrétion absolue exigée. Présentez-vous à Madame Fiore, gouvernante.

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