LOGINChapitre 4
_ Emma
La gifle claque avant que je comprenne ce qui m'arrive.
Je ne l'ai pas vue venir. Je n'ai pas vu Béatrice se lever de son siège au premier rang, je n'ai pas vu sa main se lever, je n'ai pas vu la haine déformer ses traits. J'ai seulement senti l'impact, sec, brûlant, qui projette ma tête sur le côté et m'arrache un cri que je ne reconnais pas. Ma joue explose de douleur. Ma nuque craque. Je chancelle et Chloé me rattrape par le bras avant que je ne tombe sur les pivoines écrasées qui jonchent le sol de marbre.
Autour de nous, le silence est devenu un gouffre.
Quatre cents personnes retiennent leur souffle. Les téléphones ne crépitent plus. Les murmures se sont tus. Il n'y a plus que cette femme en robe grise, debout devant moi, sa main encore levée, ses yeux clairs et durs comme deux éclats de verre, ses lèvres minces qui s'ouvrent pour cracher des mots que je n'oublierai jamais.
_ Vous n'auriez jamais dû vous approcher de mon fils. Vous n'êtes qu'une traînée, comme je l'ai toujours su. Sortez d'ici immédiatement.
Le mot. Encore ce mot. Traînée. Il rebondit contre les murs de la salle de réception, il roule sur le marbre, il s'enroule autour de ma gorge et serre, serre, jusqu'à m'empêcher de respirer. La mère de l'homme que j'aime vient de me gifler devant tout Paris. La mère de l'homme que j'allais épouser vient de me traiter de traînée devant quatre cents invités triés sur le volet. L'humiliation ne connaît pas de fond. Je croyais avoir touché le pire quand Victor m'a accusée. Je me trompais.
_ Reculez, madame Laurent.
La voix de Chloé est froide, tendue, une corde prête à rompre. Elle s'interpose entre Béatrice et moi, ses épaules frêles dressées comme un rempart. Béatrice la toise avec un mépris si pur qu'il en est presque esthétique, puis tourne les talons et regagne son siège comme si de rien n'était, comme si elle n'avait pas achevé une femme à terre.
_ Viens, Emma, viens, on s'en va.
Chloé me tire par le bras. Je la suis sans opposer de résistance. Mes jambes fonctionnent, mais je ne les commande plus. Je flotte au-dessus de mon corps, au-dessus de cette robe souillée, au-dessus de cette salle qui sent le champagne et le scandale. Les invités s'écartent sur notre passage. Je vois leurs visages se détourner, leurs regards fuir les miens, leurs bouches se plisser de dégoût ou de pitié. Personne ne dit rien. Personne ne me défend. Je suis la pestiférée, la traîtresse, la traînée. Le jugement est rendu, unanime, sans appel.
Nous atteignons la sortie de service. La porte claque derrière nous. Le silence de la ruelle nous tombe dessus comme une chape de plomb. La pluie.
Je ne l'avais pas entendue depuis l'intérieur. Elle tombe droite, froide, drue, une pluie de novembre qui transperce les vêtements et glace les os. Je n'ai pas de manteau. Je n'ai pas de chaussures. J'ai perdu mes escarpins quelque part entre l'autel et la porte, je ne sais pas quand, je ne sais pas où. Mes pieds nus foulent le pavé mouillé, la dentelle de ma robe traîne dans les flaques, les perles minuscules se décousent une à une, roulent entre les pavés, disparaissent dans les caniveaux.
_ Emma, arrête-toi, couvre-toi.
Chloé retire sa veste et tente de la poser sur mes épaules. Je la repousse sans violence. Je ne veux pas être couverte. Je ne veux pas être protégée. Je veux que la pluie me lave de cette journée, de ces mots, de ces regards. Je veux que l'eau efface le maquillage qui dégouline sur mes joues, les traces de mascara, la marque rouge de la gifle qui pulse encore sur ma pommette. Je veux disparaître, me dissoudre, ne plus être Emma.
_ Emma, s'il te plaît, parle-moi.
Je ne réponds pas. Je marche, ou plutôt je cours, ou plutôt je fuis, mes pieds nus claquant sur les pavés glacés, ma robe déchirée qui s'accroche aux aspérités du sol, la pluie qui colle mes cheveux à mon front, qui ruisselle dans mon cou, qui s'infiltre sous la soie et la dentelle. Je cours sans savoir où je vais, sans savoir pourquoi, poussée par une force qui me dépasse, une terreur animale, un instinct de survie qui me dicte de mettre le plus de distance possible entre cette salle et moi.
_ Emma, arrête, tu vas te blesser !
La voix de Chloé derrière moi, haletante, ses talons qui claquent sur le pavé, sa main qui tente d'agripper la mienne. Je cours plus vite. Je glisse sur une plaque d'égout. Mon genou heurte le sol, la peau s'arrache, le sang se mêle à la pluie. Je me relève et je continue. La douleur dans ma jambe est presque agréable. Elle est réelle. Elle est concrète. Elle n'a rien à voir avec l'autre douleur, celle qui me dévore la poitrine, celle qui m'écrase les poumons, celle qui hurle dans ma tête le mot trahison encore et encore et encore.
Le mot brûle mes tympans. Il tourne en boucle dans mon crâne. Traînée. Trahison. Traîtresse. Les mots de Victor. Les mots de Béatrice. Les mots des invités que je n'ai pas entendus mais que j'ai devinés sur leurs lèvres. Tous les mots qui tuent, tous les mots qui condamnent, tous les mots qui font de moi une coupable sans crime.
Je m'arrête au coin d'une rue que je ne connais pas, pliée en deux, les mains sur les genoux, la respiration en feu. La pluie redouble. Le ciel est noir, crevé, furieux. Chloé me rattrape enfin, pose ses mains sur mes épaules, m'oblige à la regarder.
_ Emma. Emma, regarde-moi. Respire. Respire avec moi.
J'essaie. J'essaie de respirer, mais l'air ne passe pas. Ma gorge est fermée, mon ventre est un nœud, et soudain une vague de nausée me soulève l'estomac. Je me détourne, me plie au-dessus du caniveau, et je vomis.
Je vomis la douleur, l'humiliation, l'injustice. Je vomis l'amour que j'avais pour Victor, la confiance que j'avais en lui, les rêves que j'avais pour nous. Je vomis jusqu'à n'avoir plus rien dans le ventre, jusqu'à cracher de la bile et des larmes. Chloé me tient les cheveux, me soutient le front, murmure des mots que je n'entends pas. La pluie lave le caniveau, emporte tout, le mascara, le fard, les pétales de pivoine restés collés à mes doigts.
Quand je n'ai plus rien à vomir, je m'effondre contre elle. Mes jambes ne me portent plus. Elle me rattrape, me serre contre elle, sa robe bleu poudré trempée, son chignon défait, ses yeux bleus pleins de larmes qu'elle ne retient plus.
_ Ce n'est pas vrai, je murmure contre son épaule. Ce n'est pas vrai, Chloé. Je n'ai rien fait. Je n'ai jamais touché un autre homme. Je n'ai jamais trompé Victor. Jamais. Je te le jure sur ma vie.
_ Je sais, Emma. Je sais. Je te crois.
Sa voix est ferme. Elle me croit. Elle est la seule. Quatre cents personnes ont vu ces photos, et une seule me croit. Une seule sur quatre cents.
_ Pourquoi il ne m'a pas crue ? Pourquoi il n'a même pas écouté ?
Ma voix se brise sur le dernier mot. Chloé ne répond pas. Que pourrait-elle répondre ? Que l'homme que j'aime est un lâche ? Qu'il a préféré sa rage à notre amour ? Qu'il m'a condamnée sans procès, sur la foi de quelques images, comme si nos deux années de bonheur ne pesaient rien dans la balance ?
La pluie redouble encore. Le tonnerre gronde au-dessus de Paris. Chloé me force à me relever, passe son bras autour de ma taille, guide mes pas chancelants vers une rue plus passante où elle hèle un taxi. Le chauffeur nous regarde avec méfiance, deux femmes trempées, décoiffées, l'une en robe de soirée bleue, l'autre en robe de mariée déchirée et maculée de sang au genou. Chloé lui tend un billet qu'il accepte sans poser de questions.
La voiture démarre. La chaleur du chauffage me fait l'effet d'une brûlure. Je grelotte sur la banquette arrière, serrée contre Chloé qui me frictionne les bras pour me réchauffer. Ma joue pulse. Mon genou saigne. Ma poitrine est un trou noir qui avale toute la lumière.
_ Où on va ? demande le chauffeur.
Chloé donne son adresse. Son appartement, dans le dix-septième. Un refuge, un abri, un endroit où personne ne me trouvera.
Je pose ma tête contre la vitre froide. Paris défile derrière la pluie, flou, indifférent. Il y a une heure, j'étais la femme la plus heureuse du monde. Il y a une heure, je m'avançais vers l'autel, le cœur gonflé d'amour, un enfant dans mon ventre que j'ignorais porter. Il y a une heure, j'avais un avenir, un mari, une famille.
Aujourd'hui, je n'ai plus rien.
Le mot trahison tourne encore dans ma tête, mais ce n'est pas moi qui ai trahi. C'est lui. Lui qui a douté. Lui qui a condamné. Lui qui m'a détruite sans même m'accorder le droit de me défendre.
La voiture s'enfonce dans la nuit et je ferme les yeux.
Chapitre 153_ EmmaÉpilogue.Un an plus tard.La maison.C'est une grande maison. Lumineuse. Chaleureuse. Vivante. Des murs blancs. Des poutres apparentes. Des grandes fenêtres. Des rideaux de lin. Des meubles en bois clair. Des plantes vertes partout. Des livres. Des tableaux. Des souvenirs. C'est notre maison. À Victor. À Léa. À moi. C'est notre maison. Notre foyer. Notre refuge. Notre vie.Le jardin.Devant la maison. Un grand jardin. Des arbres. Des fleurs. Une balançoire. Un potager. Une serre. La serre de Victor. Celle qu'il a construite pour moi. Pour nous. Pour nos roses. C'est notre jardin. Notre paradis. Notre paix.Léa.Léa a sept ans. Elle est grande. Elle est belle. Elle est heureuse. Elle court dans le jardin. Elle joue avec le chien. Un petit chien qu'on lui a offert. Elle rit. Elle chante. Elle vit. Léa. Notre fille. Notre trésor. Notre amour._ Maman ! Papa ! Venez voir !Papa. Elle appelle Victor papa. Depuis six mois. C'est venu naturellement. Un matin. Sans préven
Chapitre 152_ VictorRéconciliation totale.C'est un matin. Un matin ordinaire. Un matin comme les autres. Le soleil brille. Les oiseaux chantent. La maison est silencieuse. Léa dort. Emma est dans mes bras. Dans mon lit. Contre moi. Et je la regarde. Elle dort. Paisiblement. Heureusement. Et je souris. Parce que nous sommes réconciliés. Totalement. Définitivement. Pour toujours.Ils s'aiment.Nous nous aimons. Plus qu'avant. Plus que jamais. Plus que tout. Nous nous aimons. Sans peur. Sans haine. Sans douleur. Nous nous aimons. Simplement. Paisiblement. Heureusement. Nous nous aimons._ Je t'aime, Emma._ Je t'aime, Victor.Nous nous le disons. Chaque matin. Chaque soir. Chaque nuit. Nous nous le disons. Simplement. Vraiment. Nous nous aimons.Ils se choisissent.Nous nous choisissons. Chaque jour. Chaque heure. Chaque seconde. Nous nous choisissons. Librement. Consciemment. Volontairement. Nous nous choisissons. Pour le meilleur. Pour le pire. Pour toujours. Nous nous choisissons.
Chapitre 151_ EmmaPardon définitif.C'est un soir. Un soir ordinaire. Un soir comme les autres. Nous sommes dans le salon de Victor. Léa dort. La maison est silencieuse. Nous sommes assis sur le canapé. L'un contre l'autre. Sa main dans la mienne. Et je le dis. Simplement. Calmement. Définitivement._ Je te pardonne.Il se tourne vers moi. Ses yeux gris. Écarquillés. Incrédules. Il n'ose pas y croire. Il attend. Il attend que je répète. Que je confirme. Que je brise le silence._ Je te pardonne, Victor. Pour tout. Pour le mariage. Pour les photos. Pour les accusations. Pour les six ans. Pour la douleur. Pour tout. Je te pardonne.Il ne dit rien. Il me regarde. Ses yeux brillent. Des larmes. Des larmes qu'il retient. Des larmes qu'il ravale. Des larmes qui coulent quand même._ Emma..._ Laisse-moi finir. Je te pardonne. Pas pour toi. Pour moi. Parce que je ne veux plus porter cette haine. Cette colère. Cette rancune. Parce que je ne veux plus être prisonnière du passé. Parce que je
Chapitre 150_ Léa_ Pourquoi vous dormez pas dans la même maison ?Je pose la question à maman. Un soir. Pendant qu'elle me borde. Je ne comprends pas. Victor et maman. Ils s'aiment. Ils se font des câlins. Ils se disent je t'aime. Mais ils ne dorment pas dans la même maison. Maman a son appartement. Victor a sa maison. Et moi. Je suis entre les deux. Je ne comprends pas.Emma cherche une réponse.Maman. Elle me regarde. Ses yeux noisette. Doux. Un peu tristes. Elle cherche. Une réponse. Une explication. Elle ouvre la bouche. La referme. Elle ne sait pas quoi dire. Elle cherche. Une réponse. Pour moi. Pour mon cœur d'enfant. Pour mes questions. Elle cherche._ C'est compliqué, mon cœur._ Pourquoi c'est compliqué ? Vous vous aimez, non ?_ Oui. On s'aime. Très fort. Plus que tout._ Alors pourquoi vous vivez pas ensemble ?_ Parce que... Parce qu'on a besoin de temps. De place. De liberté. Parce qu'on a peur. Parce qu'on a été blessés. Parce qu'on apprend. À se faire confiance. À s'a
Chapitre 149_ EmmaIls vivent ensemble, mais pas tout à fait.Nous vivons ensemble. Presque. Pas tout à fait. Je suis chez lui. Souvent. Presque tout le temps. Mais pas tout le temps. Je garde mon appartement. Avenue Foch. Mon appartement. Mon espace. Mon indépendance. Ma liberté. Nous vivons ensemble. Mais pas tout à fait.Elle a gardé son appartement.J'ai gardé mon appartement. Mes meubles. Mes livres. Mes plantes. Mes souvenirs. Mon appartement. Je l'aime. C'est mon refuge. Mon sanctuaire. Mon chez-moi. J'y vais. Le week-end. Parfois. Le soir. Quand j'ai besoin. D'être seule. De respirer. De me retrouver. J'ai gardé mon appartement. Pour moi. Pour ma fille. Pour notre liberté._ Tu ne veux pas emménager complètement ?Il me demande. Un soir. Doucement. Prudemment. Je le regarde. Je souris. Je secoue la tête._ Pas encore. J'ai besoin de mon espace. De mon indépendance. De ma liberté. Ce n'est pas contre toi. C'est pour moi. Pour nous. Pour que je me sente libre. Pour que je chois
Chapitre 148_ EmmaTourbillon médiatique.Les jours qui suivent le gala sont un tourbillon. Un tourbillon médiatique. Les journaux. Les télévisions. Les radios. Les réseaux sociaux. Tout le monde parle de nous. Tout le monde parle de l'affaire. Tout le monde parle de Béatrice. De ses crimes. De sa chute. Tout le monde parle de Victor. De son retour. De sa victoire. Tout le monde parle de nous. De notre histoire. De notre amour. Tourbillon médiatique.Les journalistes nous appellent. Les chaînes nous invitent. Les magazines nous demandent des interviews. Nous refusons. Presque tout. Nous ne voulons pas de ce cirque. Nous ne voulons pas de cette exposition. Nous ne voulons pas de cette lumière. Nous voulons la paix. La tranquillité. La vie. Mais le tourbillon est là. Il tourne. Il nous emporte. Il nous submerge. Tourbillon médiatique._ Tu ne veux pas répondre à la presse ?C'est Victor. Il me demande. Calmement. Simplement. Je le regarde. Je souris. Je secoue la tête._ Non. Je ne veu







