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Chapitre 5

last update publish date: 2026-06-27 07:20:18

Chapitre 5

_ Victor

Je hurle.

Pas un cri, pas un juron, pas une explosion de colère contrôlée comme celles que je m'autorise dans les conseils d'administration pour faire plier un adversaire. Un hurlement. Un vrai, un brut, un animal, qui monte de mon ventre, traverse ma gorge, sort de ma bouche et percute les murs de mon bureau avec une violence qui fait trembler les vitres.

_ Retrouvez-la, Marc. Retrouvez cette femme. Retrouvez cette enfant. Immédiatement.

Marc se tient devant moi, imperturbable, les mains croisées dans le dos, son visage de pierre qui n'a jamais trahi la moindre émotion en vingt ans de service. Il ne cille pas. Il ne recule pas. Il encaisse mon hurlement comme il a encaissé tous les autres, avec cette patience inébranlable qui fait de lui le seul homme en qui j'aie jamais eu confiance.

_ J'ai déjà lancé les recherches, monsieur Laurent. Mes équipes sont mobilisées. Nous aurons des résultats dans les prochaines heures.

_ Des heures ? Vous n'avez pas des heures. Vous n'avez pas une minute. Cette femme a disparu avec mon enfant, vous comprenez ça ? Mon enfant, Marc. Ma fille.

Le mot me brûle les lèvres. Ma fille. Je ne l'ai jamais prononcé. Je n'ai jamais eu à le prononcer. Et maintenant il est là, ce mot, planté dans ma gorge comme une écharde, et je ne peux plus le retenir.

Mon poing s'écrase contre le mur.

La douleur explose dans mes phalanges. Le plâtre se fissure. Le sang perle sur mes jointures, tache le mur blanc, coule le long de mes doigts. Je regarde ma main blessée avec une sorte de fascination détachée, comme si elle appartenait à quelqu'un d'autre. Je n'ai pas frappé un mur depuis l'adolescence. Je n'ai pas perdu le contrôle depuis la mort de mon père. Et voilà que je recommence, pour elle. Toujours pour elle.

_ Monsieur, votre main...

_ Laissez ma main. Retrouvez-la. Retrouvez-les. Je veux tout savoir. Où elle habite, ce qu'elle fait, qui elle fréquente. Je veux le nom de l'école de la petite, ses horaires, ses habitudes. Je veux tout, Marc. Absolument tout.

Marc hoche la tête, sort son téléphone, donne des ordres brefs dans l'appareil. Je ne l'écoute plus. Je marche de long en large dans mon bureau, ma main blessée pendant le long de mon flanc, les jointures qui pulsent au rythme de mon cœur emballé.

Je repense à l'aéroport. À ce rire d'enfant qui m'a transpercé. À ce petit visage rond, ces couettes sages, cette poupée en chiffon usée. Et ces yeux. Ces yeux gris, exactement de la nuance des miens, cette couleur d'orage qui a traversé les générations de Laurent sans jamais se diluer. Cette enfant est mon portrait. Je le sais. Je le savais avant même que Marc ne me le confirme, je le savais à l'instant où j'ai tourné la tête et croisé son regard.

Une certitude viscérale, plus forte que la raison, plus forte que les doutes, plus forte que tout ce qui fait de moi un homme rationnel et un entrepreneur redouté. Un instinct paternel que j'ignorais posséder et qui s'est réveillé d'un coup, comme un volcan endormi depuis des siècles, pour tout ravager sur son passage.

_ Marc.

_ Monsieur ?

_ L'enfant a mes yeux.

Ce n'est pas une question. Marc ne répond pas. Il sait que je n'attends pas de réponse.

Je vais à la fenêtre et je regarde Paris sans le voir. La ville scintille sous la pluie, les lumières des quais se reflètent dans la Seine, les voitures tracent des sillons rouges sur les ponts. Une ville que je possède en partie, une ville qui plie devant mon nom, une ville où je peux tout obtenir d'un claquement de doigts.

Sauf elle. Sauf Emma. Sauf la réponse à la question qui me hante depuis l'instant où je l'ai vue réapparaître dans ce lounge.

Pourquoi ne m'a-t-elle rien dit ?

Pourquoi a-t-elle disparu sans un mot, sans une explication, sans me donner la chance de savoir que j'étais père ? Pourquoi a-t-elle élevé ma fille dans le secret, loin de moi, loin de mon nom, loin de ma fortune ? Quel genre d'homme croit-elle que je suis pour me refuser le droit de connaître mon propre enfant ?

La colère remonte, brûlante, familière. Mais cette fois, il y a autre chose sous la colère. Quelque chose de plus sombre, de plus profond, de plus dangereux. Une obsession qui s'allume dans le noir, une flamme froide qui ne demande qu'à grandir.

Je me retourne vers Marc.

_ Je veux aussi savoir ce qu'elle est devenue. Pas seulement des faits. Je veux comprendre. Comment une fleuriste sans ressources est devenue une architecte multimillionnaire en six ans. Qui l'a aidée. Qui l'a protégée. Qui lui a fourni les moyens de se cacher de moi pendant tout ce temps.

_ Vous pensez à un homme ?

La question de Marc est prudente, mais je perçois la pointe d'acier en dessous. Il pense la même chose que moi.

_ Je pense que quelqu'un l'a aidée à disparaître. Quelqu'un de puissant. Quelqu'un qui savait exactement comment échapper à mes recherches.

Parce que j'ai cherché Emma, après le mariage annulé. Pas tout de suite, non, pas dans les premiers mois. J'étais trop furieux, trop blessé, trop fier. Mais quand la colère s'est calmée, quand le silence a succédé au scandale, j'ai voulu savoir ce qu'elle était devenue. Et je n'ai rien trouvé. Rien. Comme si Emma Delacroix avait cessé d'exister. Comme si la femme que j'avais aimée s'était volatilisée dans l'air de Paris.

Aujourd'hui, je sais pourquoi. Parce que quelqu'un l'a cachée. Parce que quelqu'un a effacé ses traces, maquillé son passé, construit sa nouvelle identité. Quelqu'un qui connaissait mes méthodes, mes ressources, mes faiblesses.

_ Trouvez-moi cet homme, Marc. Trouvez-le, et je vous donnerai tout ce que vous voudrez.

_ Je ne veux rien, monsieur Laurent. Vous le savez.

Je sais. Marc est le seul être au monde qui ne m'a jamais rien demandé. Le seul qui m'a suivi sans condition, sans calcul, sans intérêt. Le seul qui m'a vu pleurer à la mort de mon père, le seul qui m'a ramassé quand j'étais au fond du trou, le seul qui connaît mes faiblesses sans jamais les avoir utilisées contre moi.

_ Alors faites-le pour moi. Retrouvez Emma. Retrouvez ma fille.

Marc hoche la tête et quitte la pièce sans un mot de plus. La porte se referme derrière lui avec un claquement feutré.

Je reste seul dans mon bureau, ma main blessée contre ma poitrine, le regard perdu sur la ville qui scintille. La pluie a redoublé. Elle fouette les vitres, déforme les lumières, transforme Paris en une aquarelle floue et mélancolique.

Je repense au visage d'Emma dans le lounge. À sa pâleur de morte. À ses yeux noisette écarquillés de terreur. À la haine que j'ai lue dans son regard, une haine si pure, si concentrée, qu'elle m'a glacé le sang. Elle me déteste. Elle me déteste plus que je ne l'aurais cru possible. Et elle a raison. Je l'ai humiliée, je l'ai accusée, je l'ai détruite devant le monde entier sans lui laisser une chance de se défendre.

Mais cette enfant. Cette enfant change tout.

Je ne sais pas ce que je vais faire quand je les retrouverai. Je ne sais pas si je vais exiger des comptes, si je vais supplier, si je vais menacer. Je sais seulement que je ne peux pas rester sans savoir. Je ne peux pas continuer à vivre comme si cette petite fille n'existait pas, comme si mes yeux gris n'avaient pas été transmis à un autre être humain, comme si mon sang ne coulait pas dans les veines d'une enfant qui ne sait même pas à quoi ressemble son père.

L'obsession est là, plantée dans ma poitrine comme un crochet. Elle ne me lâchera plus. Rien ne l'arrêtera. Ni la haine d'Emma, ni les obstacles juridiques, ni les secrets qu'elle a mis six ans à bâtir autour d'elle. Je vais retrouver ma fille. Je vais la connaître. Et aucun homme, aucune femme, aucune force au monde ne pourra m'en empêcher.

Je suis Victor Laurent. Je ne perds jamais. Sauf une fois, il y a six ans, quand j'ai perdu la seule bataille qui comptait vraiment.

Aujourd'hui, je la rattrape.

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