MasukOmbretta De Luca
Je reste seule dans la chambre. Debout, au milieu de la pièce, les bras ballants, le cœur en miettes. Je ne pleure pas. Pas encore. Je suis trop choquée pour pleurer. Trop sonnée. Trop perdue. Je regarde autour de moi. Le lit défait. Les draps froissés. L'oreiller sur lequel sa tête a reposé. La fenêtre qui filtre une lumière grise. Tout est exactement comme il y a quelques minutes. Et pourtant, tout a changé. Le monde a changé. Quelque chose s'est brisé, et je ne sais pas si je pourrai jamais le réparer. Je m'assois sur le bord du lit. Mes jambes ne me portent plus. Je pose mes mains sur mes genoux. Elles tremblent. Tout mon corps tremble. Je prends une grande inspiration. L'air entre dans mes poumons, froid, sec, et ressort dans un soupir qui ressemble à un sanglot. Je ne comprends pas. Je ne comprends pas ce qui vient de se passer. Je ne comprends pas comment on peut passer d'une nuit comme celle que nous avons passée à... à ça. À cette froideur. À ce rejet. À ces mots qui m'ont transpercée. Je repense à hier soir. À la soirée chez Dario. À la façon dont Matteo me regardait. À la façon dont il m'a prise à part. À la façon dont il m'a dit, sur la terrasse, que j'étais différente. Que j'étais la seule personne qui le comprenait. Que j'étais la seule personne en qui il avait confiance. Des mensonges ? Non. Je refuse de croire que c'était des mensonges. Je refuse de croire que tout ce qu'il m'a dit hier soir était faux. Parce que je l'ai senti. Je l'ai senti dans sa voix. Dans ses mains. Dans la façon dont il me tenait contre lui, comme si j'étais quelque chose de précieux. Comme s'il avait peur de me briser. Alors pourquoi ? Pourquoi ce revirement ? Pourquoi cette froideur ? Pourquoi ces mots qui m'ont fait l'effet d'une lame ? Je me lève. Je dois partir. Il a raison sur un point : je ne peux pas rester ici. Pas après ce qui vient de se passer. Pas dans cette maison. Pas dans cette chambre. Pas dans ces draps qui portent encore l'empreinte de nos deux corps. Je ramasse mes affaires. Mon sac. Mes chaussures. Je vérifie que je n'ai rien oublié. Je ne veux pas revenir. Je ne veux pas avoir à revenir. Je veux partir et ne jamais remettre les pieds ici. Je m'approche de la porte. Je pose la main sur la poignée. Je m'arrête. Je me retourne. Je regarde la chambre une dernière fois. Le lit. La fenêtre. Le fauteuil. La salle de bain entrouverte. Tout me semble étranger, soudain. Tout me semble appartenir à un autre monde. Un monde que je n'aurais jamais dû approcher. Je sors. Le couloir est silencieux. Les murs sont couverts de tableaux anciens, des portraits de famille, des ancêtres siciliens aux visages sévères. Je descends l'escalier. Mes pas résonnent sur le marbre. Je traverse le hall. La maison est grande, trop grande. Elle me donne le vertige. Je me sens minuscule, perdue, écrasée par le poids de son histoire. Je ne croise personne. Pas un domestique. Pas un membre de la famille. La maison est vide, comme si tout le monde avait disparu. Comme si Matteo avait fait en sorte que personne ne me voie partir. J'ouvre la porte d'entrée. L'air extérieur me frappe au visage. Froid. Humide. Il pleut. Une pluie fine, insistante, qui colle aux vêtements et à la peau. Je reste un instant sur le perron, les yeux fermés, à laisser la pluie me laver. Me réveiller. Me ramener à la réalité. Puis je descends les marches. Je ne me retourne pas. Je ne veux pas voir la maison Rinaldi une dernière fois. Je ne veux pas voir la fenêtre de sa chambre. Je ne veux pas voir quoi que ce soit qui me rappelle cette nuit. Cette nuit qui devait être un commencement et qui n'a été qu'une fin. Je marche sous la pluie. Je ne sais pas où je vais. Je ne sais pas ce que je vais faire. Je sais seulement que je dois m'éloigner. M'éloigner de lui. M'éloigner de cette maison. M'éloigner de cette famille. Au bout de la rue, je m'arrête. Je glisse la main dans la poche de mon manteau, à la recherche de mes clés. Mes doigts rencontrent quelque chose de dur. De métallique. De froid. Je fronce les sourcils. Je sors l'objet. C'est un pendentif. Une chaîne fine, en or, avec un pendentif en forme de croissant de lune. Serti d'une petite pierre bleue. Un saphir, peut-être. Ou une aigue-marine. Je ne sais pas. Je ne suis pas experte en pierres précieuses. Mais je sais que ce pendentif n'est pas à moi. Je ne l'ai jamais vu. Je ne l'ai jamais eu. Alors comment est-il arrivé dans ma poche ? Je le retourne entre mes doigts. La chaîne est délicate, le fermoir est fin, travaillé. Ce n'est pas un bijou de pacotille. C'est un objet précieux. Un objet qui a de la valeur. Un objet qui a une histoire. Je repense à la nuit. Aux gestes de Matteo. À sa main qui a glissé sur mon corps. À ses doigts qui ont effleuré mes hanches, mon ventre, mes cuisses. Aurait-il pu, à un moment, glisser ce pendentif dans ma poche sans que je m'en rende compte ? C'est impossible. Je l'aurais senti. Je l'aurais remarqué. À moins que... à moins qu'il l'ait fait pendant que je dormais. Après. Quand je me suis endormie contre lui, épuisée, repue, heureuse. Il aurait pu se lever, fouiller dans ses affaires, revenir, glisser le pendentif dans la poche de mon manteau, et se recoucher sans que je sente rien. Mais pourquoi ? Pourquoi me donner un pendentif et me rejeter ensuite ? Pourquoi ce geste de générosité, de tendresse, de... de quoi, exactement ? D'amour ? Et pourquoi, juste après, ces mots glacials ? Ces mots qui m'ont brisée ? Je reste là, sous la pluie, le pendentif dans la main, les yeux perdus dans le vide. Je ne comprends pas. Je ne comprends rien. Rien à lui. Rien à cette nuit. Rien à ce pendentif. Rien à ce revirement. Je serre le pendentif dans mon poing. La chaîne me rentre dans la peau. La douleur est infime, presque imperceptible. Mais elle est là. Réelle. Comme une ancre dans le brouillard. Je glisse le pendentif dans ma poche. Je ne sais pas pourquoi. Je devrais le jeter. Le rendre. Le laisser sur le perron de la maison Rinaldi avec un mot acide. Mais je ne peux pas. Pas maintenant. Pas encore. Je ne sais pas ce que ce pendentif signifie. Je ne sais pas ce qu'il représente. Mais je sais qu'il est lié à lui. À Matteo. À cette nuit. Et je ne peux pas m'en séparer. Pas tout de suite. Je reprends ma marche. La pluie redouble. Je n'ai pas de parapluie. Je n'ai pas de voiture. Je n'ai rien. Je suis seule, trempée, brisée, au milieu d'une rue que je ne connais pas, dans une ville qui n'est pas la mienne, à des centaines de kilomètres de chez moi. Et je marche. Je marche parce que c'est la seule chose que je peux faire. Je marche parce que si je m'arrête, je vais m'effondrer. Je marche parce que chaque pas m'éloigne de lui. De sa maison. De sa famille. De cette nuit. De ces mots. De ce rejet. Je marche, et je ne pleure pas. Pas encore. Les larmes viendront plus tard. Quand je serai seule, chez moi, dans mon petit appartement, dans mon lit qui ne sentira pas le propre, qui ne sentira pas le repassé, qui ne sentira pas lui. Les larmes viendront plus tard. Quand je pourrai m'effondrer sans témoin. Quand je pourrai hurler sans que personne n'entende. Quand je pourrai maudire le ciel et la terre et Matteo Rinaldi et cette nuit maudite. Mais pas maintenant. Maintenant, je marche. Et je serre les dents.Je le regarde. Je le regarde longtemps. Très longtemps. Je vois son visage. Ses traits tirés par la fatigue. Ses yeux cernés. Ses cheveux en désordre. Je vois tout. Je vois l’homme qu’il est devenu. Je vois le frère qu’il a toujours été. Je vois l’amour qu’il me porte. Je vois la peur qu’il a de me perdre. Et je veux tout lui dire. Je veux lui dire que j’ai couché avec Matteo. Je veux lui dire qu’il m’a rejetée. Je veux lui dire que je suis enceinte. Je veux lui dire que je suis brisée. Je veux lui dire que je ne comprends pas. Je veux lui dire que je souffre. Je veux lui dire que je l’aime. Je veux lui dire que je suis perdue. Je veux lui dire tout. Absolument tout. Mais je ne peux pas. Parce que si je lui dis, il ira trouver Matteo. Il lui demandera des comptes. Il le frappera. Il le tuera, peut-être. Il déclenchera une guerre entre les deux familles. Une guerre qui n’aurait pas lieu d’être. Une guerre qui ne ferait qu’ajouter de la douleur à la douleur. Une guerre qui briserai
Ombretta De LucaDario sait.Je ne sais pas comment. Je ne sais pas pourquoi. Je ne sais pas depuis quand. Mais Dario sait. Je le vois dans ses yeux. Dans son regard. Dans ses silences. Dans ses gestes. Dans tout. Dario sait que je cache quelque chose. Dario sait que je souffre. Dario sait que je mens. Dario sait.Il est assis en face de moi.Dans la cuisine. De la maison de notre enfance. Celle où nous avons grandi. Celle où nos parents sont morts. Celle qui porte le poids de nos souvenirs. Celle qui sent le vieux bois et la cire. Celle qui sent l’histoire. Celle qui sent mon enfance.Il me regarde.Il ne dit rien. Il n’a pas besoin de dire quoi que ce soit. Son regard suffit. Son regard me dit tout. Son regard me dit qu’il sait. Qu’il a compris. Qu’il a deviné. Qu’il attend. Qu’il attend que je parle. Qu’il attend que je craque. Qu’il attend que je lui dise tout.— Tu vas bien ?Sa voix est douce. Trop douce. Cette douceur qu’on réserve aux mourants. Aux condamnés. Aux blessés grave
Ombretta De LucaJe ne lui dirai rien.C’est ma décision. Ma seule décision. Ma première décision depuis des semaines. Je ne lui dirai rien. Pas un mot. Pas une lettre. Pas un message. Pas un appel. Rien. Il ne saura jamais. Il ne saura jamais que je porte son enfant. Il ne saura jamais que je suis enceinte de lui. Il ne saura jamais que je vais élever cet enfant seule. Il ne saura jamais que je vais être mère. Il ne saura jamais que je vais être père et mère à la fois. Il ne saura jamais rien.Parce qu’il ne mérite pas de savoir.Il ne mérite pas de savoir qu’il va être père. Il ne mérite pas de savoir qu’il a créé une vie. Il ne mérite pas de savoir qu’il a brisé une femme. Il ne mérite pas de savoir qu’il a détruit un amour. Il ne mérite pas de savoir quoi que ce soit. Parce qu’il m’a rejetée. Parce qu’il m’a brisée. Parce qu’il m’a détruite. Parce qu’il s’est fiancé à une autre. Parce qu’il m’a remplacée. Parce qu’il m’a oubliée. Parce qu’il ne m’a jamais aimée.Je suis dans ma ch
Ombretta De LucaJe l’apprends par hasard.Parce que c’est toujours comme ça, non ? Les pires nouvelles. Celles qui vous brisent. Celles qui vous détruisent. Celles qui vous tuent. On ne les apprend jamais directement. On ne les apprend jamais de la bouche de ceux qui devraient nous les dire. On les apprend par hasard. Par une phrase entendue. Par une conversation surprise. Par un message lu. Par une photo vue. Par un détail. Un tout petit détail. Qui change tout.Je suis à l’université.Dans le hall. Entre deux cours. Je marche. Je ne regarde personne. Je ne parle à personne. Je suis un fantôme. Je suis une ombre. Je suis rien.Et je les entends.Deux filles. Derrière moi. Elles parlent. Elles rient. Elles gloussent. Elles disent des choses. Des choses futiles. Des choses insignifiantes. Des choses qui ne m’intéressent pas. Mais un mot. Un seul mot. Arrête mon cœur. Matteo.Je me fige.Je m’arrête. Je ne bouge plus. Je tends l’oreille. Je écoute. Je bois leurs paroles. Comme si ma vi
Ombretta De LucaJ’ai attendu trois jours.Trois jours depuis le test. Trois jours depuis la confirmation. Trois jours depuis cette vérité qui me hante. Trois jours que je tourne en rond. Trois jours que je me demande si je dois le faire. Trois jours que je me demande si je dois lui dire. Trois jours que je me demande si je dois lui donner une chance. Une chance de savoir. Une chance de comprendre. Une chance de réagir.Alors je le fais.Je prends mon téléphone. Je cherche son numéro. Je le trouve. Je le fixe. Longtemps. Très longtemps. Mon pouce tremble au-dessus de l’écran. Mon cœur bat trop vite. Ma gorge se serre. Je respire. Je respire encore. Je respire une troisième fois. Puis j’appuie.Ça sonne.Une fois. Deux fois. Trois fois. Quatre fois. Cinq fois. Six fois. Sept fois. Huit fois. Neuf fois. Dix fois. Répondeur. Sa voix. Froide. Distante. Professionnelle. Vous êtes bien sur le répondeur de Matteo Rinaldi. Laissez un message. Je raccroche.Je recommence.Ça sonne. Une fois. D
Ombretta De LucaJe suis rentrée chez moi.Seule.Giulia voulait rester. Giulia voulait dormir sur le canapé. Giulia voulait veiller sur moi. Mais je l’ai renvoyée. Je lui ai dit que j’avais besoin d’être seule. Que j’avais besoin de réfléchir. Que j’avais besoin de digérer. Elle n’a pas insisté. Elle m’a embrassée. Elle m’a dit d’appeler si j’avais besoin. N’importe quand. Jour et nuit. Elle a fermé la porte. Et je suis restée seule.Seule avec moi-même.Seule avec mon ventre.Seule avec cet enfant.Je suis assise par terre. Dans le couloir. Le dos contre le mur. Les genoux remontés contre ma poitrine. Les bras serrés autour de mes jambes. Je fixe le mur d’en face. Je ne vois rien. Je ne pense à rien. Je ne suis rien.Enceinte.Je suis enceinte.Les mots tournent dans ma tête. En boucle. Comme un disque rayé. Comme une prière. Comme une malédiction. Enceinte. Enceinte. Enceinte. De Matteo. De l’homme qui m’a dit de partir. De l’homme qui m’a dit que c’était une erreur. De l’homme qui







