LOGINPOINT DE VUE DE KAELEN
Je n'avais pas pris la peine de lui répondre verbalement. Je m'étais contenté de hausser un sourcil interrogateur avant de me détourner pour aller fixer pensivement les vitres de la grande fenêtre. La nuit noire s'était désormais totalement installée au-dessus du vaste territoire de la meute Bloodmoon, piquant le ciel et le lointain de lumières urbaines éparpillées pareilles à des poussières d'étoiles. Cassandra Croft. Intelligente, dotée d'un physique séduisant, issue d'une grande famille et dirigeant l'une des meutes les plus en vue du pays — elle incarnait par excellence l'alliance politique rêvée pour n'importe quel dirigeant soucieux d'étendre son influence. En apparence, son intérêt prononcé pour ma personne semblait empreint d'une authenticité irréprochable. Elle savait doser à la perfection la juste mesure de chaleur dans ses propos, maintenir une distance sociale appropriée, et glisser çà et là des allusions flatteuses savamment calculées. Mais je n'étais pas assez naïf pour me laisser berner par de telles simagrées. Ce que Cassandra convoitait réellement par-dessus tout, ce n'était pas ma personne, mais bien tout ce que cette union conjugale lui apporterait sur un plateau d'argent. Un mariage stratégique unissant les forces de Winterbourne et de Bloodmoon équivalait à un partage officiel des ressources, à une fusion massive d'influences politiques et économiques — un pacte tout simplement imbattable pour consolider son propre clan. Et qu'en était-il de Cassandra elle-même ? Mes instincts les plus profonds ne cessaient de tirer discrètement la sonnette d'alarme à son sujet. Elle était tout bonnement beaucoup trop parfaite pour être honnête. Chaque manifestation d'intérêt faussement désinvolte tombait toujours exactement au moment le plus opportun, chaque petite phrase anodine servait ses propres intérêts avec une précision d'horloger. Les gens excessivement parfaits ne le sont généralement pas par nature, mais plutôt parce qu'ils dissimulent soigneusement leurs véritables failles là où le regard des autres ne peut pas les atteindre. Cependant, ces considérations n'avaient aucune importance prioritaire pour le moment. Ce qui comptait par-dessus tout, c'était de trouver une solution rapide à mon problème… Je m'étais soudain figé sur place en plein milieu de mes réflexions. Le mariage. Utiliser l'institution du mariage comme un levier légal pour s'approprier un avantage décisif. Cette idée lumineuse m'avait frappé l'esprit avec la violence fulgurante d'un projectile en plein vol. Je m'étais brusquement retourné pour faire face à mon second. — Vincent. Rappelle-moi un peu les dispositions exactes des lois traditionnelles de notre meute en matière de mariage et de gestion des patrimoines immobiliers. Vincent avait immédiatement redressé le buste, répondant du tac au tac avec une efficacité redoutable : — C'est très simple. Selon l'ancien code coutumier et civil de la meute Bloodmoon, les époux unissent par les liens sacrés du mariage partagent automatiquement des droits de gestion conjointe sur l'ensemble des actifs et des biens détenus par l'autre partie durant toute la durée de leur union. Et si l'une des parties consent à signer un accord d'autorisation spécifique par-devant notaire, l'autre conjoint se voit conférer la pleine et entière autorité de gestion exclusive. — Y compris en ce qui concerne les biens fonciers et immobiliers ? avais-je insisté avec une lueur d'avidité dans le regard. — Absolument, y compris les biens immobiliers de toute nature, avait confirmé Vincent sans hésiter une seconde. Cela inclut par conséquent les domaines terriens, les propriétés bâties ainsi que l'ensemble des droits de prospection et de développement des ressources naturelles qui y sont rattachés. J'avais baissé à nouveau les yeux pour contempler la carte étalée sur mon bureau. Ces petites lignes rouges symbolisant le filon de minerai semblaient presque luire d'un éclat diabolique sous le faisceau de la lampe de bureau. Si j'épousais cette jeune femme prénommée Freya et que je parvenais à lui faire signer au passage un accord d'autorisation pour la gestion de ses biens propres, les pleins droits de contrôle sur le domaine de Thornwood Manor me seraient instantanément et légitimement transférés sur un plateau. Je n'aurais alors plus besoin de chercher à annuler quelque testament que ce soit, d'entamer de longues et pénibles procédures judiciaires au tribunal, ni de m'empêtrer dans des scandales publics désastreux. Tout ce que j'aurais à faire pour régler cette affaire, c'était de jouer mon rôle à la perfection et de faire croire à une simple orpheline issue des bas-fonds que l'Alpha de la puissante meute Bloodmoon était tombé follement amoureux d'elle au point de vouloir l'épouser sur-le-champ. Vu la misère de sa condition actuelle, cela ne devrait pas s'avérer bien compliqué. Une jeune fille qui ne possède absolument rien au monde, à qui l'on offre soudainement un conte de fées et le monde entier sur un plateau d'argent ? Qui serait assez stupide pour refuser une telle aubaine ? — À quoi es-tu en train de penser exactement ? s'était enquis Vincent. Son expression faciale avait imperceptiblement changé pendant une fraction de seconde. Il était extrêmement perspicace et intelligent. Il avait très probablement deviné mes intentions réelles à la seconde exacte où j'avais ouvert la bouche pour poser mes questions. — Je suis en train de me dire, avais-je rétorqué avec un sourire en coin, que la méthode de Cassandra est finalement assez inspirante en soi. Le mariage a toujours constitué le raccourci le plus rapide et le plus sûr vers la fortune et le pouvoir, n'est-ce pas ? Elle cherche ouvertement à tirer profit d'un mariage d'intérêt. Alors, qu'est-ce qui m'empêche d'en faire autant à mon tour ? Vincent était resté silencieux durant de longues secondes pesantes, pesant mentalement le pour et le contre de mon plan audacieux. — Tu as l'intention de courtiser cette fille, c'est bien ça ? — Non, j'ai l'intention de l'épouser purement et simplement. Au moment précis où ces mots avaient franchi mes lèvres, mon loup intérieur avait esquissé un mouvement brusque au fond de moi. Ce n'était pas une réaction de rejet farouche, ni même une manifestation d'enthousiasme sauvage. C'était quelque chose d'étrange, d'inédit, une sensation singulière que je fus totalement incapable de nommer ou d'identifier. Exactement comme si une créature endormie depuis très longtemps au cœur des ténèbres s'était subitement réveillée en sursaut pour dresser l'oreille dans ma direction. J'avais toutefois choisi d'ignorer royalement cet avertissement instinctif.POINT DE VUE DE Freya D'aussi loin que nous nous trouvions, nous pouvions entendre les exclamations joyeuses des pensionnaires qui se dispersaient dans la cour. Zara se tenait sous l'ombrage majestueux du vieux chêne, une épaisse liasse de documents serrée contre sa poitrine, en train de débattre avec ferveur de questions logistiques avec des mécènes de la haute société. Elle était devenue la secrétaire exécutive indispensable de notre fondation, faisant preuve d'une rigueur et d'une efficacité redoutables.— Freya ! Enfin de retour !Zara m'a fait de grand signes de la main, avant de plisser les yeux en découvrant Adrian qui se tenait timidement derrière nous. Son expression s'est brièvement tendue sous le coup de la surprise. Puis, esquissant un soupir résigné, elle s'est avancée d'un pas décidé pour enlacer maladroitement le jeune homme.— Bon retour parmi nous, petit garnement. Si tu t'avises de jouer encore avec le feu, je te jure que je te balancerai dans l'étang derrière la co
POINT DE VUE DE Freya En nous découvrant debout près de la voiture, Kaelen et moi, il s'est immobilisé net.— Monsieur Cross… Luna…Il s'est effondré à genoux sur le bitume avec un bruit sourd, la voix brisée par l'émotion.Je me suis immédiatement précipitée vers lui, m'agenouillant à mon tour pour saisir son bras avant qu'il ne puisse se prosterner davantage.— Relève-toi tout de suite, Adrian. Au sein de la meute de Bloodmoon, on ne s'agenouille que devant la Déesse de la Lune.Il a lentement relevé le visage, révélant des yeux rougi par les larmes et la fatigue.— Je… je pensais sincèrement que vous me haïriez jusqu'à la fin de mes jours. C'est à cause de moi que votre maison a brûlé…— Ce n'était pas notre maison, Adrian. C'était juste notre passé, ai-je rétorqué en lui époussetant machinalement les genoux de son pantalon, la voix parfaitement calme et rassurante.Le nouvel orphelinat est reconstruit et accueille des centaines d'enfants. Il se dresse fièrement sur les terres du
POINT DE VUE DE Kaelen Elle lève les yeux vers moi, et la réserve cède la place à une acceptation totale, lumineuse et ardente. Elle redresse les bras pour les nouer autour de ma nuque, m'attirant irrésistiblement vers elle.— Embrasse-moi, Kaelen...Cette supplique murmurée tout contre mon oreille brise la dernière limite de mon autocontrôle.Mes lèvres parcourent son front, la courbe de son nez, avant de sceller sa bouche entrouverte. Mes paumes, aux callosités familières, épousent les contours de son corps, savourant chaque frémissement, chaque soupir qu'elle libère sous mon contact.Lorsque nos soufflets ne font plus qu'un, dans un élan d'abandon total, Freya rejette la tête en arrière, ses dix doigts s'enfonçant profondément dans la musculature de mon dos.— Je te fais mal ? m'interromps-je un instant, le front perlé de sueur, luttant pour garder les yeux fixés sur les siens avec une inquiétude tendre.Elle secoue vivement la tête, une larme de pur bonheur perçant au coin de ses
POINT DE VUE DE Kaelen Un somptueux diamant rose, taillé avec une pureté absolue, capte la lumière ambrée des lanternes pour scintiller doucement.Freya retient violemment son souffle. Elle plaque brusquement une main sur sa bouche, ses yeux s'embuant instantanément de larmes chaudes.— Le mariage d'il y a un an a été l'acte le plus lâche et le plus ignoble de toute mon existence, je commence d'une voix brisée, refusant de détourner les yeux du visage de la femme que j'aime. Je t'ai condamnée par pur préjugé, j'ai manipulé ta confiance à coups de mensonges, et je t'ai laissée seule face à la trahison quand tu avais le plus besoin de moi.Une larme rebelle s'échappe de mes paupières et vient s'écraser sur le dos de sa main. Je ne fais rien pour l'essuyer, me contentant de resserrer mon étreinte autour de ses doigts.— J'ai vécu dans la peur constante tout au long de cette année. La peur panique que tu ne restes ici que par obligation pour l'orphelinat, la peur que tu ne partes définit
POINT DE VUE DE Kaelen Elle s'approche tout près de moi, me tend machinalement sa flûte de champagne à moitié vide sans même y prêter attention, et lève ses mains pour réajuster avec un naturel désarmant le col un peu trop ouvert de mon costume.Ce geste empreint d'une telle confiance intime fait fondre instantanément le moindre rempart de mon cœur.— Je ne faisais que te regarder, je réponds en baissant les yeux vers elle, incapable de dissimuler la fascination qui me consume.Je parcours ses traits des yeux avant d'ajouter, taquin mais terriblement sérieux :— Tu es beaucoup trop resplendissante aujourd'hui, Luna. J'envisage sérieusement de verrouiller la grille principale du domaine pour empêcher tous ces imbéciles de continuer à te dévorer des yeux.Freya éclate d'un rire cristallin et m'assène un petit coup amical sur la poitrine avec le dos de sa main.— Arrête un peu tes absurdités, Alpha. Le chef de la police et plusieurs conseillers venaient tout juste de faire l'éloge de l'
POINT DE VUE DE Freya Mon cœur battait à tout rompre, une sueur froide perlant le long de mes doigts. J'attendais sa réaction avec une angoisse terrible, craignant qu'il n'invoque les intérêts économiques de la meute ou la rentabilité du projet. S'il choisissait l'argent, je saurais que nous étions définitivement irrémédiables.Kaelen n'a pas prononcé un mot. Il s'est simplement levé de sa chaise, a fait le tour de la table et s'est immobilisé juste à côté de moi. Sa haute silhouette m'a enveloppée dans une ombre protectrice.Puis, dans un geste d'une simplicité désarmante, il a plié le genou pour se mettre à terre devant moi. Il a pris mes mains froides dans les siennes, les réchauffant de sa paume.— Freya, a-t-il murmuré, son regard limpide ne trahissant pas la moindre hésitation. Tu n'as pas à te justifier. Si c'est ton souhait, c'est mon commandement.Une vive émotion a embué mes yeux, menaçant de me faire céder.— Mais ce gisement représente une fortune colossale...— Au diable







