LOGINPOINT DE VUE DE KAELEN
Vincent s'était alors levé souplement du canapé pour s'approcher à grands pas de mon bureau, tendant la main pour ramasser la première page du rapport qui comportait la photo d'identité de Freya. Le cliché n'était guère flatteur ni d'une grande netteté, s'agissant manifestement d'une reproduction tirée à la va-vite des modestes dossiers du personnel de la maison de retraite. On y apercevait une jeune femme aux traits fins, les cheveux sombres simplement attachés en arrière, le col de son uniforme de travail légèrement de travers, fixant l'objectif de l'appareil photographique avec un regard qui — je l'avoue — m'avait interpellé sans que je parvienne à mettre immédiatement des mots dessus. Ses yeux n'avaient absolument pas l'air de ceux d'une redoutable arnaqueuse aguerrie. En même temps, il va de soi que les meilleures criminelles et les plus redoutables manipulatrices ne possèdent jamais l'air de l'être au premier abord. — Et que compte-tu faire concernant Winston Walsh ? s'était enquis Vincent en reposant le document. C'était effectivement un point crucial. Winston Walsh, l'avocat obstiné et intègre. Il continuait activement ses recherches sur le terrain pour retrouver la trace de Freya et l'informer au plus vite de l'existence de son fabuleux héritage. S'il réussissait à la retrouver et à entrer en contact avec elle avant moi, tout mon plan s'effondrerait comme un château de cartes. Freya découvrirait immédiatement l'existence de ce domaine, la valeur astronomique de ce gisement minier, et à partir de ce moment précis, peu importait ce que je pourrais bien lui raconter ou tenter de faire pour arranger les choses, elle me percevrait inévitablement comme un prédateur uniquement intéressé par sa fortune naissante. Et avec des relations aussi interlopes que les siennes, Dieu seul savait ce qu'elle serait capable de faire pour riposter. Peut-être déciderait-elle sagement d'attendre une offre financière plus élevée sur le marché. Ou pire encore, elle pourrait vendre directement l'exclusivité des droits de développement minier au plus offrant de nos rivaux. Dans l'un ou l'autre de ces scénarios, l'issue serait tout bonnement catastrophique pour mes ambitions. — Trouve par tous les moyens un moyen de ralentir ses démarches, avais-je ordonné d'un ton sec. — Efface totalement la moindre trace subsistant au sujet de Freya dans les archives informatiques et physiques de la maison de retraite, supprime les registres d'emploi, nettoie tout. Fais en sorte de couper net toutes les pistes exploitables par Winston. J'ai un impératif besoin de temps pour mener mon opération à bien. Vincent m'avait alors longuement dévisagé en silence. Un silence lourd qui s'était étiré sur trois longues secondes d'une intensité palpable. Vincent était un professionnel accompli jusqu'au bout des ongles, un homme de main loyal qui exécutait toujours mes ordres au doigt et à l'œil sans jamais émettre la moindre critique superflue. Mais à cet instant précis, derrière la surface de ses prunelles sombres et parfaitement calmes, j'avais perçu l'ombre fugace de la plus infime trace de désapprobation morale. Cette hésitation n'avait duré qu'un éclair de seconde avant qu'il ne se ressaisisse pour incliner affirmativement la tête. — C'est entendu, je m'en occupe dès ce soir. Il avait esquissé quelques pas vers la sortie avant de s'immobiliser brusquement la main posée sur la poignée de la porte, sans toutefois daigner se retourner pour me faire face. — Cette jeune fille est âgée d'à peine vingt et un ans, avait-il relevé d'une voix parfaitement plate et dénuée d'émotion. — Élevée au sein d'un misérable orphelinat. Totalement étrangère au monde des meutes. Dépourvu du moindre soutien d'une famille biologique. Quant à sa situation financière et sociale… Il avait marqué une courte et cruelle pause. — … elle est tout bonnement dramatique. Je savais pertinemment où il voulait en venir avec cette remarque. Il me rappelait implicitement et sans détour que j'étais sur le point de cibler l'une de ces créatures les plus vulnérables de notre société, quelqu'un qui ne possédait déjà absolument rien à perdre. — Je sais exactement ce que je fais, Vincent, avais-je répliqué d'un ton sec pour masquer mon propre malaise. — Mais tu n'oublies pas que ce domaine appartient par le sang et par le droit à la communauté de la meute Bloodmoon. Elle n'a absolument aucune légitimité à le conserver pour son propre compte. D'un point de vue purement pragmatique et commercial, c'est simplement une question de temps, et chaque journée perdue représente un manque à gagner colossal pour notre survie collective. Vincent n'avait plus ajouté une seule syllabe après cela. Le battant de la porte s'était refermé dans un silence absolu et ouaté derrière son départ. Je m'étais alors retrouvé totalement seul dans le vaste espace silencieux de mon bureau plongé dans la pénombre, jetant un tout dernier regard distrait sur la piètre photographie en noir et blanc de Freya, avant de me décider à attraper mes clés de voiture posées sur la table. Il était grand temps que je me rende sur place moi-même. L'orphelinat insalubre où résidait Freya était situé dans les bas-fonds les plus pauvres et mal famés de la zone sud de la cité. Je n'avais jamais eu l'occasion de poser les pieds dans un cloaque pareil de toute mon existence dorée. Je n'étais même pas absolument certain de connaître l'itinéraire exact pour m'y rendre sans me perdre. Mais cela n'avait aucune importance en fin de compte. J'étais l'Alpha incontesté de la puissante meute Bloodmoon, et le maître absolu de ces terres. Chaque centimètre carré de terrain sur lequel je daignais poser mes semelles faisait partie intégrante de mon territoire légitime, quand bien même ce sol se trouverait entièrement enseveli sous les immondices de la misère urbaine. Je voulais voir de mes propres yeux cette femme qui avait eu l'audace de s'approprier par testament des biens immobiliers estimés à des centaines de millions de dollars. Je voulais contempler de l'intérieur le décor de sa vie misérable. Je voulais comprendre par quel mystère, au milieu d'un tel bourbier, elle avait pu affiner les compétences nécessaires pour tromper aussi habilement une vieille dame de la haute lignée des Cross. Et une fois sur place, j'allais me charger personnellement de faire en sorte qu'elle finisse par tomber éperdument amoureuse de moi.POINT DE VUE DE Freya D'aussi loin que nous nous trouvions, nous pouvions entendre les exclamations joyeuses des pensionnaires qui se dispersaient dans la cour. Zara se tenait sous l'ombrage majestueux du vieux chêne, une épaisse liasse de documents serrée contre sa poitrine, en train de débattre avec ferveur de questions logistiques avec des mécènes de la haute société. Elle était devenue la secrétaire exécutive indispensable de notre fondation, faisant preuve d'une rigueur et d'une efficacité redoutables.— Freya ! Enfin de retour !Zara m'a fait de grand signes de la main, avant de plisser les yeux en découvrant Adrian qui se tenait timidement derrière nous. Son expression s'est brièvement tendue sous le coup de la surprise. Puis, esquissant un soupir résigné, elle s'est avancée d'un pas décidé pour enlacer maladroitement le jeune homme.— Bon retour parmi nous, petit garnement. Si tu t'avises de jouer encore avec le feu, je te jure que je te balancerai dans l'étang derrière la co
POINT DE VUE DE Freya En nous découvrant debout près de la voiture, Kaelen et moi, il s'est immobilisé net.— Monsieur Cross… Luna…Il s'est effondré à genoux sur le bitume avec un bruit sourd, la voix brisée par l'émotion.Je me suis immédiatement précipitée vers lui, m'agenouillant à mon tour pour saisir son bras avant qu'il ne puisse se prosterner davantage.— Relève-toi tout de suite, Adrian. Au sein de la meute de Bloodmoon, on ne s'agenouille que devant la Déesse de la Lune.Il a lentement relevé le visage, révélant des yeux rougi par les larmes et la fatigue.— Je… je pensais sincèrement que vous me haïriez jusqu'à la fin de mes jours. C'est à cause de moi que votre maison a brûlé…— Ce n'était pas notre maison, Adrian. C'était juste notre passé, ai-je rétorqué en lui époussetant machinalement les genoux de son pantalon, la voix parfaitement calme et rassurante.Le nouvel orphelinat est reconstruit et accueille des centaines d'enfants. Il se dresse fièrement sur les terres du
POINT DE VUE DE Kaelen Elle lève les yeux vers moi, et la réserve cède la place à une acceptation totale, lumineuse et ardente. Elle redresse les bras pour les nouer autour de ma nuque, m'attirant irrésistiblement vers elle.— Embrasse-moi, Kaelen...Cette supplique murmurée tout contre mon oreille brise la dernière limite de mon autocontrôle.Mes lèvres parcourent son front, la courbe de son nez, avant de sceller sa bouche entrouverte. Mes paumes, aux callosités familières, épousent les contours de son corps, savourant chaque frémissement, chaque soupir qu'elle libère sous mon contact.Lorsque nos soufflets ne font plus qu'un, dans un élan d'abandon total, Freya rejette la tête en arrière, ses dix doigts s'enfonçant profondément dans la musculature de mon dos.— Je te fais mal ? m'interromps-je un instant, le front perlé de sueur, luttant pour garder les yeux fixés sur les siens avec une inquiétude tendre.Elle secoue vivement la tête, une larme de pur bonheur perçant au coin de ses
POINT DE VUE DE Kaelen Un somptueux diamant rose, taillé avec une pureté absolue, capte la lumière ambrée des lanternes pour scintiller doucement.Freya retient violemment son souffle. Elle plaque brusquement une main sur sa bouche, ses yeux s'embuant instantanément de larmes chaudes.— Le mariage d'il y a un an a été l'acte le plus lâche et le plus ignoble de toute mon existence, je commence d'une voix brisée, refusant de détourner les yeux du visage de la femme que j'aime. Je t'ai condamnée par pur préjugé, j'ai manipulé ta confiance à coups de mensonges, et je t'ai laissée seule face à la trahison quand tu avais le plus besoin de moi.Une larme rebelle s'échappe de mes paupières et vient s'écraser sur le dos de sa main. Je ne fais rien pour l'essuyer, me contentant de resserrer mon étreinte autour de ses doigts.— J'ai vécu dans la peur constante tout au long de cette année. La peur panique que tu ne restes ici que par obligation pour l'orphelinat, la peur que tu ne partes définit
POINT DE VUE DE Kaelen Elle s'approche tout près de moi, me tend machinalement sa flûte de champagne à moitié vide sans même y prêter attention, et lève ses mains pour réajuster avec un naturel désarmant le col un peu trop ouvert de mon costume.Ce geste empreint d'une telle confiance intime fait fondre instantanément le moindre rempart de mon cœur.— Je ne faisais que te regarder, je réponds en baissant les yeux vers elle, incapable de dissimuler la fascination qui me consume.Je parcours ses traits des yeux avant d'ajouter, taquin mais terriblement sérieux :— Tu es beaucoup trop resplendissante aujourd'hui, Luna. J'envisage sérieusement de verrouiller la grille principale du domaine pour empêcher tous ces imbéciles de continuer à te dévorer des yeux.Freya éclate d'un rire cristallin et m'assène un petit coup amical sur la poitrine avec le dos de sa main.— Arrête un peu tes absurdités, Alpha. Le chef de la police et plusieurs conseillers venaient tout juste de faire l'éloge de l'
POINT DE VUE DE Freya Mon cœur battait à tout rompre, une sueur froide perlant le long de mes doigts. J'attendais sa réaction avec une angoisse terrible, craignant qu'il n'invoque les intérêts économiques de la meute ou la rentabilité du projet. S'il choisissait l'argent, je saurais que nous étions définitivement irrémédiables.Kaelen n'a pas prononcé un mot. Il s'est simplement levé de sa chaise, a fait le tour de la table et s'est immobilisé juste à côté de moi. Sa haute silhouette m'a enveloppée dans une ombre protectrice.Puis, dans un geste d'une simplicité désarmante, il a plié le genou pour se mettre à terre devant moi. Il a pris mes mains froides dans les siennes, les réchauffant de sa paume.— Freya, a-t-il murmuré, son regard limpide ne trahissant pas la moindre hésitation. Tu n'as pas à te justifier. Si c'est ton souhait, c'est mon commandement.Une vive émotion a embué mes yeux, menaçant de me faire céder.— Mais ce gisement représente une fortune colossale...— Au diable







