LOGINPOINT DE VUE DE KAELEN
La toute dernière ligne du document était constituée d'une note personnelle ajoutée par Vincent : un autre ancien pensionnaire de cet orphelinat, un certain Tobias, purgeait actuellement une longue peine d'emprisonnement pour vol qualifié, et il lui restait encore quelques mois à purger derrière les barreaux. J'avais rejeté rageusement le rapport sur la surface en bois du bureau. C'était donc cela la terrible vérité : cette Freya était bel et bien la femme qui s'apprêtait à dérober par la bande le domaine historique de ma propre tante. Une vulgaire orpheline ayant abandonné ses études, qui avait falsifié ses diplômes pour s'infiltrer sournoisement dans une maison de retraite médicalisée, et dont les relations les plus proches se résumaient à une criminelle récidiviste et à un voleur encellé. Leur mode opératoire était d'une limpidité écœurante : Zara se chargeait d'amadouer les pensionnaires séniles ou diminués, tandis que Freya gérait ceux qui gardaient toute leur tête. Elles ciblaient méthodiquement les personnes âgées fortunées, isolées et proches de la mort avec une précision chirurgicale effroyable pour piller leurs économies jusqu'au dernier centime. Ce genre de délits ignobles se multipliait de façon alarmante dans les quartiers défavorisés de la meute depuis de nombreuses années déjà. Fausses identités, escroqueries élaborées, vols à la tire ou aux héritages. La criminalité de bas étage proliférait littéralement comme de la mauvaise herbe qu'on refuse d'arracher : on coupait un lot pourchassé et un autre rejeton surgissait aussitôt ailleurs. Freya et Zara n'étaient en fin de compte que deux lianes particulièrement venimeuses et bien dissimulées au milieu de ce buisson sauvage. Et la pauvre vieille Eveline avait visiblement fait les frais de ces manœuvres, s'avérant être l'une des victimes qu'elles avaient méthodiquement étouffées dans leur toile. Mon loup intérieur avait alors poussé un sourd grognement rageur au fond de ma poitrine. Ce sentiment de colère était bien réel, mais ce qui dominait par-dessus tout, c'était une réaction viscérale et purement instinctive : une violente impulsion territoriale. Ce domaine familial se trouvait de plein droit sur mes terres. Ce gigantesque filon de minerai reposait en profondeur sous mon propre sol. Il appartenait légitimement à la communauté de la meute Bloodmoon, et voilà qu'une étrangère aux intentions cupides s'en était emparée par la ruse et la tromperie. Le véritable écueil juridique, c'était que le testament d'Eveline avait été rédigé dans les règles de l'art et s'avérait parfaitement légal. La testatrice avait été jugée pleinement saine d'esprit au moment de sa signature, le document était dûment authentifié par un notaire assermenté, et elle avait techniquement légué ses biens en toute légitimité à cette jeune femme. D'un point de vue strictement légal, je ne disposais d'aucun motif valable pour contester ou annuler ce document. Si j'avais tenté de m'emparer de ce domaine par la force brute, cela aurait immédiatement déclenché une retentissante bataille judiciaire et fourni à mes farouches détracteurs au sein du conseil de la meute les munitions politiques qu'ils attendaient tant pour m'abattre. Un jeune Alpha inexpérimenté qui piétine ouvertement les lois de la communauté ? C'était exactement l'étiquette infâmante qu'ils rêvaient de me coller sur le dos. Cependant, Eveline venait de décéder de manière subite, et la procédure officielle de succession n'était pas encore totalement finalisée. L'avocat chargé de veiller à l'exécution de ses dernières volontés, un certain Winston Walsh, ne disposait pour toute information que du nom de Freya et de quelques maigres coordonnées de base. Il s'activait encore activement sur le terrain pour tenter de la localiser afin de procéder au transfert officiel de la propriété. Ce qui signifiait, fort heureusement pour moi, que Freya n'était même pas encore au courant de sa soudaine bonne fortune. Elle ignorait totalement qu'une immense richesse insoupçonnée dormait sagement sous cette bâtisse en ruine. Elle ne se doutait pas une seule seconde que, sur le plan purement juridique, elle venait de se réveiller multimilliardaire. C'était là la seule et unique bonne nouvelle dans cette galère. Je fixais toujours intensément ces lignes rouges tracées sur la carte lorsque mon téléphone personnel s'était soudain mis à vibrer sur le coin du bureau. Le nom affiché sur l'écran lumineux m'avait fait froncer légèrement les sourcils avec une pointe d'agacement : Cassandra Croft. J'avais promptement décroché l'appareil pour porter l'écouteur à mon oreille. — Cassandra, avais-je salué d'une voix neutre. — Kaelen, m'avait-elle répondu. Sa voix modulée se voulait délibérément douce et sucrée. — La date de la cérémonie de la pleine lune approche désormais à grand pas. Je me posais la question de savoir si tu serais disponible pour partager un diner en tête-à-tête avec moi ce soir-là. Juste tous les deux, loin des tumultes. J'ai repéré une nouvelle table gastronomique très sélecte, ils viennent spécialement de faire venir un grand chef cuisinier tout droit de France. — Oui, cela me convient parfaitement, avais-je concédé sans enthousiasme excessif. Il n'y avait absolument aucun intérêt stratégique à éconduire brutalement Cassandra pour l'instant. J'avais un besoin urgent et absolu de l'expertise technique et du soutien logistique de la meute Winterbourne pour mener à bien mon futur projet d'exploitation minière, et veiller à maintenir des relations cordiales avec leur héritière relevait de la simple stratégie de base en politique. — Parfait, envoie-moi simplement l'heure et l'adresse exactes du lieu. — Merveilleux, avait-elle répliqué. On pouvait facilement deviner une fine note de satisfaction contenue dans sa voix, un triomphe discret, à peine perceptible pour une oreille non exercée, mais que j'avais capté instantanément. Elle fonctionnait toujours de cette manière subtile : manœuvrer habilement pour vous donner l'illusion absolue que vous preniez vous-même la décision finale, alors qu'en réalité, c'était elle qui l'avait dictée bien en amont. — Nous nous retrouverons donc directement là-bas. Je te souhaite une bonne fin de soirée, Kaelen. — Bonne nuit à toi également. J'avais brusquement raccroché l'appel avant de rejeter négligemment le combiné sur le plateau de bois verni. Vincent, mon plus proche conseiller et bras droit, se tenait discrètement assis dans l'obscurité relative du canapé installé dans un coin du bureau. Il avait lentement levé les yeux dans ma direction. Il faisait partie de ces rares personnes capables d'arborer un visage totalement impénétrable tout en exprimant clairement sa pensée par un simple regard. À cet instant précis, la lueur fugace qui avait traversé ses prunelles sombres disait long sans qu'il ait besoin d'ouvrir la bouche : et c'est reparti pour un tour. — Est-ce qu'elle remet de nouveau l'idée d'une alliance officielle sur le tapis ? s'était enquis Vincent d'un ton monocorde.POINT DE VUE DE Freya D'aussi loin que nous nous trouvions, nous pouvions entendre les exclamations joyeuses des pensionnaires qui se dispersaient dans la cour. Zara se tenait sous l'ombrage majestueux du vieux chêne, une épaisse liasse de documents serrée contre sa poitrine, en train de débattre avec ferveur de questions logistiques avec des mécènes de la haute société. Elle était devenue la secrétaire exécutive indispensable de notre fondation, faisant preuve d'une rigueur et d'une efficacité redoutables.— Freya ! Enfin de retour !Zara m'a fait de grand signes de la main, avant de plisser les yeux en découvrant Adrian qui se tenait timidement derrière nous. Son expression s'est brièvement tendue sous le coup de la surprise. Puis, esquissant un soupir résigné, elle s'est avancée d'un pas décidé pour enlacer maladroitement le jeune homme.— Bon retour parmi nous, petit garnement. Si tu t'avises de jouer encore avec le feu, je te jure que je te balancerai dans l'étang derrière la co
POINT DE VUE DE Freya En nous découvrant debout près de la voiture, Kaelen et moi, il s'est immobilisé net.— Monsieur Cross… Luna…Il s'est effondré à genoux sur le bitume avec un bruit sourd, la voix brisée par l'émotion.Je me suis immédiatement précipitée vers lui, m'agenouillant à mon tour pour saisir son bras avant qu'il ne puisse se prosterner davantage.— Relève-toi tout de suite, Adrian. Au sein de la meute de Bloodmoon, on ne s'agenouille que devant la Déesse de la Lune.Il a lentement relevé le visage, révélant des yeux rougi par les larmes et la fatigue.— Je… je pensais sincèrement que vous me haïriez jusqu'à la fin de mes jours. C'est à cause de moi que votre maison a brûlé…— Ce n'était pas notre maison, Adrian. C'était juste notre passé, ai-je rétorqué en lui époussetant machinalement les genoux de son pantalon, la voix parfaitement calme et rassurante.Le nouvel orphelinat est reconstruit et accueille des centaines d'enfants. Il se dresse fièrement sur les terres du
POINT DE VUE DE Kaelen Elle lève les yeux vers moi, et la réserve cède la place à une acceptation totale, lumineuse et ardente. Elle redresse les bras pour les nouer autour de ma nuque, m'attirant irrésistiblement vers elle.— Embrasse-moi, Kaelen...Cette supplique murmurée tout contre mon oreille brise la dernière limite de mon autocontrôle.Mes lèvres parcourent son front, la courbe de son nez, avant de sceller sa bouche entrouverte. Mes paumes, aux callosités familières, épousent les contours de son corps, savourant chaque frémissement, chaque soupir qu'elle libère sous mon contact.Lorsque nos soufflets ne font plus qu'un, dans un élan d'abandon total, Freya rejette la tête en arrière, ses dix doigts s'enfonçant profondément dans la musculature de mon dos.— Je te fais mal ? m'interromps-je un instant, le front perlé de sueur, luttant pour garder les yeux fixés sur les siens avec une inquiétude tendre.Elle secoue vivement la tête, une larme de pur bonheur perçant au coin de ses
POINT DE VUE DE Kaelen Un somptueux diamant rose, taillé avec une pureté absolue, capte la lumière ambrée des lanternes pour scintiller doucement.Freya retient violemment son souffle. Elle plaque brusquement une main sur sa bouche, ses yeux s'embuant instantanément de larmes chaudes.— Le mariage d'il y a un an a été l'acte le plus lâche et le plus ignoble de toute mon existence, je commence d'une voix brisée, refusant de détourner les yeux du visage de la femme que j'aime. Je t'ai condamnée par pur préjugé, j'ai manipulé ta confiance à coups de mensonges, et je t'ai laissée seule face à la trahison quand tu avais le plus besoin de moi.Une larme rebelle s'échappe de mes paupières et vient s'écraser sur le dos de sa main. Je ne fais rien pour l'essuyer, me contentant de resserrer mon étreinte autour de ses doigts.— J'ai vécu dans la peur constante tout au long de cette année. La peur panique que tu ne restes ici que par obligation pour l'orphelinat, la peur que tu ne partes définit
POINT DE VUE DE Kaelen Elle s'approche tout près de moi, me tend machinalement sa flûte de champagne à moitié vide sans même y prêter attention, et lève ses mains pour réajuster avec un naturel désarmant le col un peu trop ouvert de mon costume.Ce geste empreint d'une telle confiance intime fait fondre instantanément le moindre rempart de mon cœur.— Je ne faisais que te regarder, je réponds en baissant les yeux vers elle, incapable de dissimuler la fascination qui me consume.Je parcours ses traits des yeux avant d'ajouter, taquin mais terriblement sérieux :— Tu es beaucoup trop resplendissante aujourd'hui, Luna. J'envisage sérieusement de verrouiller la grille principale du domaine pour empêcher tous ces imbéciles de continuer à te dévorer des yeux.Freya éclate d'un rire cristallin et m'assène un petit coup amical sur la poitrine avec le dos de sa main.— Arrête un peu tes absurdités, Alpha. Le chef de la police et plusieurs conseillers venaient tout juste de faire l'éloge de l'
POINT DE VUE DE Freya Mon cœur battait à tout rompre, une sueur froide perlant le long de mes doigts. J'attendais sa réaction avec une angoisse terrible, craignant qu'il n'invoque les intérêts économiques de la meute ou la rentabilité du projet. S'il choisissait l'argent, je saurais que nous étions définitivement irrémédiables.Kaelen n'a pas prononcé un mot. Il s'est simplement levé de sa chaise, a fait le tour de la table et s'est immobilisé juste à côté de moi. Sa haute silhouette m'a enveloppée dans une ombre protectrice.Puis, dans un geste d'une simplicité désarmante, il a plié le genou pour se mettre à terre devant moi. Il a pris mes mains froides dans les siennes, les réchauffant de sa paume.— Freya, a-t-il murmuré, son regard limpide ne trahissant pas la moindre hésitation. Tu n'as pas à te justifier. Si c'est ton souhait, c'est mon commandement.Une vive émotion a embué mes yeux, menaçant de me faire céder.— Mais ce gisement représente une fortune colossale...— Au diable







