Mag-log in
Point de vue de Varitta
L’air était toujours lourd sur le territoire des Griffe-de-Sang, comme si une tempête menaçait d’éclater à tout instant. Être humaine dans une ville dirigée par des métamorphes, c’était comme être un mouton au milieu d’une meute de loups affamés : on ne pouvait qu’espérer ne pas être leur prochain repas.
Je réajustai le col de mon uniforme, les doigts tremblants. Aujourd’hui avait lieu la Sélection. Tous les cinq ans, l’Alpha Cole Blackwood organisait un gala pour trouver une louve de haut rang digne de devenir sa compagne. Toute la meute attendait cet événement avec impatience. Il lui fallait une Luna. Quelqu’un capable d’adoucir la cruauté légendaire de l’Alpha.
— Dépêche-toi, Varitta ! Le cercle rapproché de l’Alpha n’aime pas attendre qu’on lui serve à boire, lança Zaya en me fourrant un plateau dans les mains.
Zaya était une louve de bas rang qui ne manquait jamais une occasion de me rappeler que, dans cette meute, personne ne se trouvait plus bas que moi dans la hiérarchie.
— J’y vais, murmurai-je en baissant la tête.
Leurs intrigues ne m’intéressaient pas. Leurs histoires d’âmes sœurs encore moins. Je voulais simplement terminer mon service, toucher mon salaire et rentrer dans mon petit appartement, loin du territoire de la meute.
Je pénétrai dans la grande salle de bal.
Ce fut d’abord l’odeur qui me frappa : un mélange étouffant d’eau de Cologne hors de prix, de phéromones puissantes et d’une autre senteur… quelque chose de sombre, presque métallique.
Puis je le vis.
Cole Blackwood siégeait sur une estrade. Il ressemblait moins à un chef qu’à un prédateur guettant sa prochaine proie. Sa beauté avait quelque chose d’effrayant : une mâchoire carrée, des yeux noirs comme l’obsidienne et un corps dont chaque ligne respirait la puissance, même sous son costume sur mesure.
Il ne souriait pas. Pas une seule fois depuis le début de la soirée.
— L’Alpha est d’une humeur massacrante, murmura un invité. Il a rejeté toutes les candidates. Il prétend que leur odeur le répugne.
Je gardai les yeux rivés au sol et me frayai un chemin parmi les invités. Je n’avais qu’une chose à faire : servir les boissons et repartir.
J’étais à trois mètres de l’estrade lorsque tout bascula.
Une vague de chaleur invisible me submergea. Mon cœur se mit à cogner contre mes côtes.
Le plateau vacilla entre mes mains.
Sur l’estrade, Cole se figea. Il tourna brusquement la tête dans ma direction, les narines frémissantes. Le verre qu’il tenait éclata entre ses doigts, et le vin rouge se mit à couler le long de sa main comme du sang.
— Non, gronda-t-il.
Son grondement fit vibrer le plancher jusque sous mes pieds.
La musique s’interrompit. Un silence de mort s’abattit sur la salle.
Je levai les yeux et me retrouvai prisonnière de son regard. Ses iris n’étaient plus noirs. Ils brillaient désormais d’un or incandescent. Son loup intérieur remontait à la surface, prêt à prendre le contrôle.
— Tu... souffla-t-il, la voix chargée d’une fascination mêlée à une haine féroce.
Je reculai, le cœur battant à tout rompre.
— Je... je ne fais que mon travail.
Il se déplaça si vite qu’aucun humain n’aurait pu suivre ses mouvements. En un battement de cils, il avait quitté l’estrade et se tenait devant moi.
La pression de son aura était si écrasante que mes jambes menaçaient de céder. Il tendit la main et referma ses doigts autour de ma gorge. Sans m’étrangler, il exerça juste assez de pression pour m’obliger à relever la tête.
Il se pencha vers moi et inspira profondément contre mon cou, là où mon pouls battait à tout rompre. Son souffle chaud effleura ma peau. Malgré la terreur qui me paralysait, un frisson incontrôlable me parcourut.
— Une humaine, cracha-t-il comme s’il venait de prononcer une condamnation à mort. La Déesse de la Lune m’a donné une humaine.
— Je ne sais pas de quoi tu parles, haletai-je en tentant de me dégager. Lâche-moi !
— Ne me mens pas, petite, siffla-t-il en resserrant légèrement sa prise, juste assez pour me rappeler qu’il pouvait m’ôter la vie d’un simple geste. Je le sens. Ce lien me déchire de l’intérieur. Tu es ma compagne.
Un murmure horrifié parcourut la foule.
— Une Luna humaine ? chuchota quelqu’un.
— C’est impossible ! La meute va courir à sa perte !
— Elle déshonore toute la lignée des Griffe-de-Sang !
Le visage de Cole se tordit de dégoût. Il me regardait comme s’il n’avait qu’une envie : m’écraser sous sa botte.
Il ne voyait pas en moi sa compagne. Il ne voyait même pas une femme.
À ses yeux, je n’étais qu’une erreur.
— Moi, Cole Blackwood, Alpha de la meute des Griffe-de-Sang...
Sa voix résonna dans toute la salle.
— Par la présente...
Il s’interrompit brusquement.
Il tenta de prononcer les mots qui auraient rompu notre lien, mais une douleur fulgurante lui traversa l’esprit, accompagnée d’un hurlement de rage. Son loup intérieur refusait de le laisser faire. Son visage se crispa sous l’effet de la souffrance.
Le lien l’en empêchait.
Pour l’instant.
Il se pencha vers moi, ses lèvres frôlant mon oreille.
— Je devrais te tuer sur-le-champ. Ce serait une délivrance pour nous deux.
— Alors, vas-y ! rétorquai-je, ma peur laissant peu à peu place à une colère froide. Si je suis un tel fardeau, tue-moi. À moins que tu sois trop faible pour lutter contre tes propres instincts ?
La salle sembla soudain se glacer.
Personne ne parlait ainsi à l’Alpha. Encore moins une Oméga. Et certainement pas une humaine.
Les yeux de Cole se plissèrent. Un sourire sombre et cruel étira enfin ses lèvres, sans la moindre trace de chaleur.
— Faible ? murmura-t-il. Tu n’as aucune idée de qui je suis, Varitta.
Il se tourna vers la foule et agrippa ma nuque, ses doigts s’enfonçant dans mes cheveux. Il me força à faire face aux centaines de loups qui nous observaient.
— La Sélection est terminée, annonça Cole d’une voix froide et implacable. La Déesse de la Lune a décidé de se jouer de moi. Elle m’a envoyé une humaine comme compagne.
— Cole, tu ne peux pas être sérieux ! intervint Giovanni, son Bêta, en s’avançant, le visage blême. Tu ne peux pas la prendre pour Luna. Les Anciens...
— Je ne ferai pas d’elle ma Luna, coupa Cole en me lançant un regard chargé de haine. Je vais la punir. Et je ferai payer à la Déesse son petit jeu.
Il se tourna de nouveau vers la foule.
— Il n’y aura pas de Luna. Seulement une épouse. Nous nous marierons demain à l’aube. Pas de fête. Pas de cérémonie. Juste un contrat et une cage.
— Je ne t’épouserai pas ! déclarai-je d’une voix tremblante. Tu ne peux pas m’y obliger !
— Je fais ce que je veux de ce qui est à moi, répliqua-t-il froidement.
Il reporta son attention sur Giovanni.
— Emmène-la à la cave. Pas dans une chambre d’amis. À la cave. Je veux qu’elle se souvienne de la place qu’elle occupe dans cette meute avant le lever du soleil.
— Cole, c’est une humaine, protesta Giovanni. Il y fait un froid glacial.
— Elle n’aura qu’à se blottir dans la paille, répondit Cole sans la moindre émotion.
Il se pencha une dernière fois vers moi, son nez frôlant le mien.
— Dors bien, ma petite. Demain, ta vie prendra fin... et ton cauchemar ne fera que commencer.
Il me repoussa vers Giovanni, puis me tourna le dos comme si je n’étais rien de plus qu’un déchet.
La cave était humide et empestait la terre et l’argent. Giovanni ne prononça pas un mot tandis qu’il refermait la lourde grille de fer et en tournait la clé. Dans ses yeux brillait une pitié que je détestais presque autant que la haine de Cole.
Je m’assis sur le sol de pierre glacé et ramenai mes genoux contre ma poitrine.
Je ne pleurerais pas.
Je refusais de lui accorder cette satisfaction.
Les heures s’écoulèrent. Le silence était assourdissant, jusqu’à ce que le bruit de lourdes bottes résonne dans l’escalier.
Je relevai la tête.
Cole se tenait de l’autre côté des barreaux. Il avait troqué son costume contre une simple chemise noire qui soulignait sa carrure imposante. Dans la pénombre, il ressemblait plus que jamais à un monstre.
Il resta silencieux un long moment, les yeux rivés sur moi. Son regard s’attarda sur ma poitrine, qui se soulevait au rythme de ma respiration.
— Pourquoi es-tu là ? demandai-je d’une voix rauque. Pour vérifier si je suis déjà morte de froid ?
— Je voulais vérifier si ce lien n’était qu’une illusion, répondit-il de sa voix grave. Je pensais que te voir ici, dans le noir et la poussière, suffirait à faire disparaître cette attraction. Mais rien n’a changé.
Il passa le bras entre les barreaux, m’attrapa le menton et me tira vers lui jusqu’à ce que mon visage se retrouve à quelques centimètres du fer glacé.
— Tu sens le paradis, murmura-t-il, les yeux assombris par un désir qui me terrifiait. Et ça me donne envie de réduire en cendres tout ce que j’ai construit. Je te hais pour ça.
— Alors laisse-moi partir, suppliai-je. Nous pourrions faire comme si rien ne s’était passé.
— Non, répondit-il en effleurant ma lèvre inférieure du pouce. Un geste étrangement intime, compte tenu de la cruauté de ses paroles. Je vais t’épouser. Je vais te marquer. Et ensuite, je ferai en sorte que tu regrettes chaque souffle que tu prendras en tant que ma compagne.
Il se pencha vers moi, ses lèvres à quelques centimètres des miennes.
Pendant un instant, je crus qu’il allait m’embrasser.
Et le pire, c’est que j’en avais envie.
Je me détestais pour cela, mais le lien qui nous unissait réclamait son contact avec une insistance presque insupportable.
Au lieu de m’embrasser, il recula et laissa tomber un lourd collier d’argent à mes pieds.
— Mets-le, ordonna-t-il.
Je baissai les yeux vers le collier. Des runes étaient gravées sur sa surface. Une magie de loup destinée à soumettre et à contrôler.
— Non, répondis-je fermement.
Le visage de Cole se durcit.
Il passa de nouveau le bras entre les barreaux, m’empoigna par le devant de ma chemise et me souleva jusqu’à ce que mes pieds quittent le sol.
— Je ne t’ai pas demandé ton avis, Varitta, gronda-t-il. Mets-le, ou je me transforme sur-le-champ et je déchire tes vêtements. Je suis l’Alpha. Dans cette meute, ma parole fait loi. Et désormais, la loi décrète que tu m’appartiens, corps, âme et sang.
Il me relâcha brutalement. Je retombai sur la pierre et m’affaissai, le souffle coupé.
— Le mariage aura lieu dans quatre heures, annonça-t-il en se détournant. Inutile de crier. Personne ne viendra au secours d’une humaine.
Lorsqu’il atteignit le haut des escaliers, il s’arrêta. Sa silhouette se découpait dans la lumière.
— Ah, et Varitta ?
Je levai les yeux vers lui, tremblante.
— Inutile de porter du blanc, lança-t-il froidement. Demain soir, quand j’en aurai fini avec toi, tu n’auras plus rien d’une femme pure.
Point de vue de ColeRufus fixa sa main vide. Pendant un instant, il parut ne pas comprendre ce qui venait de se passer. Odalie, dit-il lentement. Après toutes ces années. Oui, Rufus. Elle serrait la corne noire contre sa poitrine. J’ai été lâche, autrefois. J’ai versé du poison dans la coupe d’un homme bon, par peur. Je n’aurai plus jamais peur.Rends-la-moi. Non.Il se rua vers elle. Je fus plus rapide. En deux enjambées, je traversai la pièce, saisis son poignet et le lui tordis dans le dos. Il poussa un cri, et la coupe de vin s’écrasa au sol.C’est fini, Rufus, dis-je. Ce n’est jamais fini ! s’écria-t-il en se débattant comme une bête sauvage. J’ai des loups dans chaque meute ! J’ai des lettres, de l’argent, des espions ! On ne peut pas tuer une idée, gamin ! Je ne vais pas te tuer.Il se figea. Quoi ?Tu seras jugé devant tous les Alphas du pays. Ils entendront chaque mot que tu as prononcé aujourd’hui. Ensuite, ils décideront. Je me penchai près de son oreille. Voilà toute
Point de vue de VarittaCole lut le mot trois fois. Puis il le déchira en deux, en quatre, et jeta les morceaux dans le feu. J’y vais, dit-il. Nous y allons, répondis-je. Rufus a dit de t’emmener. Je sais. C’est pour ça que j’y vais. Je me levai lentement. Mes jambes étaient encore faibles, mais mon loup, en moi, était fort et stable. Il croit savoir ce que nous allons faire. Il s’imagine que tu vas foncer, épée en main, emporté par ta colère. C’est possible. Non. Tu es bien plus malin que ça.Il me fixa longuement. Puis, pour la première fois de la soirée, il esquissa un sourire, un sourire discret et las. Tu as un plan. J’en ai le début.Elena frappa doucement dans ses mains, depuis son fauteuil. Très bien. Les plans valent mieux que les épées.Nous partîmes à minuit, avec seulement cinq cavaliers vêtus de capes simples : Cole, moi, Damon, Zaya et Bram. Quiconque nous observerait depuis les collines en compterait cinq et croirait que c’est tout.Il se tromperait.Une heure p
Point de vue de VarittaMes mains tremblaient, mais les bras de Cole, qui m’entouraient, restaient fermes.« Respire », murmura-t-il à mon oreille. « Je suis là. »Je baissai les yeux vers le visage de Zaya. Sa peau était grise, et les traînées noires autour de la plaie s’allongeaient. La dague en argent dépassait toujours de son flanc. Corvin avait prévenu qu’il fallait commencer par la retirer, et que la douleur serait atroce.« Prête ? » demanda Corvin.« Non », répondis-je. « Mais fais-le quand même. »Il retira la dague d’un geste vif. Zaya poussa un cri ; Damon la serra plus fort contre lui, plaquant son front contre le sien.« Je te tiens », répétait-il. « Je te tiens, je te tiens. »Je pressai mes paumes contre la plaie. Une lumière argentée et chaude s’écoula de mes mains, mais elle était différente de celle d’autrefois. Elle était lente, dense, telle de l’eau emplissant un puits profond. Je sentis le poison résister ; il était froid, tranchant, et tentait de repousser ma lum
Point de vue de ColePendant une longue respiration, personne dans la grande salle ne bougea.Zaya se tenait sur la balustrade du balcon avec son arbalète pointée vers le cœur de Rufus. Quatre Alphas traîtres se tenaient à table, les mains sur leurs épées. Les portes étaient barrées. Des bougies clignotaient sur une centaine de visages effrayés."Zaya," dit doucement Rufus. "Posez ça, mon enfant.""Non.""Tu es une fille intelligente. Tu sais comment ça se termine. Je peux faire de toi une Luna, une reine. Dis juste le mot.""Je voulais ça une fois", a déclaré Zaya. Sa voix tremblait, mais pas ses mains. "Je le voulais tellement que j'ai empoisonné une bonne femme. J'en ai marre de vouloir des choses comme ça.""Alors tu es un imbécile.""Oui," dit-elle. "Mais utile."Elle a appuyé sur la gâchette.Le carreau siffla à travers le couloir. Rufus se jeta de côté, et cela manqua son cœur d'un pouce. Il lui a déchiré la manche droite et a percuté le mur derrière lui. Il a crié et lui a att
Point de vue de VarittaElena n’attendit pas que quelqu’un prenne une décision. Elle releva sa jupe et se dirigea droit vers l’escalier. Mère, attendez, dit Cole. Vous êtes restée cachée pendant quinze ans. Si vous entrez dans cette salle, tout le monde vous verra. C’est précisément ce que je souhaite, mon fils. Mais c’est dangereux. Attendre l’est tout autant. Elle se tourna vers lui, ses yeux verts fixés sur les siens. J’ai passé la moitié de ta vie dans l’ombre. Je n’y resterai pas une minute de plus, alors qu’un meurtrier est en train de prendre le thé chez moi.Je l’ai appréciée instantanément. Elle avait le même menton obstiné que Cole.Nous sommes sortis de la crypte ensemble. Le jardin était blanc et silencieux ; depuis la grande salle, le cor continuait de retentir trois longues notes, inlassablement répétées. Des gardes passèrent en courant, les yeux écarquillés. En apercevant Elena, ils s’immobilisèrent, la fixant comme s’ils avaient vu un fantôme. Luna Elena ? murmura
Point de vue de ColeJe ne sais pas combien de temps je suis resté là, à fixer ce cercueil vide.La torche grésillait dans la main de Bram. Les doigts de Varitta se glissèrent dans les miens, chauds et assurés. Je ne parvenais pas vraiment à les sentir. J'avais l'impression que mon corps tout entier appartenait à quelqu'un d'autre. La lettre, dit doucement Varitta. Cole, qu'y était-il écrit ?Je désignai le papier posé sur le sol. Elle le ramassa, et je la regardai le lire, ses lèvres remuant en silence. Lorsqu'elle eut terminé, elle leva les yeux vers moi, embués de larmes. Lis-la à voix haute, dis-je. Je veux l'entendre prononcée par une autre voix.Elle hocha la tête et commença.Mon très cher Cole,Si tu as trouvé cette pièce, alors tu es bien le fils de ton père. Il a toujours été plus doué que moi pour dissimuler les choses.Je ne suis pas dans ce cercueil. Je n'y ai jamais été. Pardonne-moi, mon chéri. J'ai voulu te le dire mille fois.Quand Damon et toi aviez sept ans, j'ai







