MasukDorian ne me touche pas. Il ne me console pas. Il ne me dit pas de ne pas pleurer. Il fait la seule chose juste que quelqu'un puisse faire dans un moment comme celui-là : il reste. Il reste, présent, silencieux, patient, il reste et il tient le silence avec moi, et c'est peut-être le plus beau cadeau qu'il m'ait jamais fait.
Après un long moment, il parle. Sa voix est basse, mesurée, sans supplication, sans plaidoirie, sans arrière-pensée. — Il te l'avait dit, tuArya— Non.Le mot tombe dans la salle du Conseil comme une hache dans un billot. Les anciens tressaillent. Dorian se fige à ma droite. Mes enfants me regardent, et je vois dans leurs yeux qu'ils s'y attendaient, qu'ils m'ont entendue le dire avant que je l'aie dit, parce qu'ils me connaissent comme je me connais.— Maman...— Non, Ronan. Je me lève. Vous avez quinze ans. Quinze ans. Vous êtes mes enfants. Je vous ai portés dans la neige, je vous ai tenus contre moi pendant que le monde hurlait la guerre dehors, j'ai tué pour vous, j'aurais tué des dieux pour vous, et il se trouve que la question va peut-être se poser. Alors non. On trouvera une autre voie. Il y a toujours une autre voie.— Il n'y a pas d'autre voie, dit Dorian.Je me retourne vers lui. Lentement. Et je vois sur son visage la chose que je redoutais le plus au monde : pas le désaccord. La certitude. Mon compagnon, mon lié, mon roc, a déjà lu la prophétie
AryaLa prophétie se trouve dans les archives du Cercle de Pierre, et il a fallu sept jours à Ronan et aux anciens pour la déterrer, la déchiffrer et la traduire, sept jours pendant lesquels le sixième sceau a tenu bon et où chaque nuit, les cauchemars de mes enfants sont devenus plus nets, plus précis, plus affamés.Les archives ne sont pas des parchemins. Ce sont des pierres. Douze pierres noires, dressées en cercle dans une cave oubliée sous la colline sacrée, couvertes de signes que seul le dernier oracle aurait pu lire d'un coup d'œil. Ronan les lit autrement : il pose ses mains dessus, et les ombres des pierres, les plus vieilles ombres du monde, lui racontent.Il revient de la cave le septième soir, et son visage a vieilli de dix ans en une semaine. Il demande que toute la famille se réunisse. Et Mère Sanna. Et les anciens du Conseil. Il demande même que la petite Séléna soit là, parce que, dit-il, elle fait partie de la prophétie, même si
Arya L'oracle meurt trois jours plus tard, en dormant, dans la chambre d'honneur du palais, comme il l'avait annoncé. Avant de s'éteindre, il me fait appeler, seule, et il me dit une dernière chose : — La guerre contre Malachar n'était qu'un prélude. Vous le savez, maintenant. Mais retenez ceci, Luna : un prélude, ça sert à quelque chose. Ça apprend au monde à se battre. Vous avez gagné la répétition. La première représentation arrive, et cette fois, l'enjeu n'est pas une couronne ni une loi. C'est le monde entier. Il meurt. Nous l'enterrons avec les honneurs d'un roi, sous la colline sacrée, à côté de l'endroit où le bûcher de Soren avait brûlé, parce que les gardiens de la mémoire méritent de dormir à côté de ceux qu'on se souvient. Et puis nous faisons ce que ma famille fait toujours : nous nous asseyons, tous ensemble, et nous regardons la vérité en face. C'est le soir, dans la maison de p
AryaL'oracle arrive à Havreclair sept jours plus tard, et je sais que c'est un oracle avant même qu'on me l'annonce, parce que la ville entière se tait sur son passage.Il est vieux. Non : il est ancien. La différence tient à la façon dont le temps s'est déposé sur lui. Un vieil homme porte ses années. Celui-ci porte des siècles, et il les porte comme un manteau qui aurait été tissé dans la nuit des temps. Ses yeux sont laiteux, opales, sans pupille, et pourtant il marche sans guide, et partout où il passe, les loups s'écartent sans savoir pourquoi, et les torches vacillent, et les ombres des murs, me rapporte Ronan d'une voix blanche, les ombres des murs se couchent à plat comme des chiens.— Je suis le dernier oracle du Cercle de Pierre, dit-il dans la salle du Conseil, et sa voix n'est ni forte ni faible, elle est simplement inévitable, comme l'écho dans une vallée. Nous étions douze, autrefois. Nous avons veillé sur le scellement. Je suis le
KaelJe ne rêve jamais. C'est un fait connu de la famille : Kael dort comme une pierre, Kael se couche et s'éteint, on pourrait livrer une bataille dans sa chambre. C'est Lya qui rêve en couleurs, c'est Ronan qui ne sait plus très bien où s'arrêtent les rêves et où commence le reste.Alors quand je me réveille en hurlant à quatre heures du matin, toute la maison est debout avant que j'aie fini de hurler.Le feu. C'est le feu.Dans le rêve, je suis debout sur les remparts d'une ville que je ne connais pas, une ville immense, plus grande que Havreclair, plus grande que tout ce que j'ai vu, avec des tours qui touchent les nuages. Et le monde brûle. Pas un incendie : le monde. Le ciel est une couche de flammes basses, comme un plafond de braise, et les gens courent dans les rues, et le feu ne les consume pas, il les... change. Ils courent en criant, et ils se taisent un par un, et quand ils s'arrêtent, ils se retournent, et leurs yeux sont v
Arya Dix ans ont passé, et je ne les ai pas vus passer, comme tout le monde, et je les ai vus passer chaque jour, comme toutes les mères. Havreclair a triplé. La ville est devenue une capitale, avec ses pavés neufs, ses écoles de guérisseuses où Lya, quinze ans, est déjà la plus jeune instructrice de l'histoire, son académie de guerre où Kael forme des recrues qui ont parfois cinq ans de plus que lui, ses archives où Ronan passe des journées entières à parler aux vieilles ombres des murs, sous la protection officielle de la couronne et la protection officieuse, beaucoup plus efficace, d'une réputation dont personne ne connaît les limites et dont tout le monde a peur. Et il y a Séléna. Séléna a dix ans. Elle est née un soir d'été sous la Lune des moissons, et la nuit de sa naissance, pendant que je la tenais contre moi, épuisée, comblée, j'ai compris d'un coup le nom que Soren avait gardé en réserve toutes ces ann







