LOGINLe bruissement des buissons enfla, d’abord comme un frottement de feuilles, puis comme un ventre de forêt qui gronde. Les voix, basses, se rapprochaient. Mira me tirait déjà par le bras, mais mes jambes, lourdes et creuses, refusaient d’obéir. Mon cœur cognait si fort qu’il couvrait presque le bruit de leurs pas.
— Je l’ai vue, je te dis, chuchota une voix rauque. La lumière. — Alors ce soir, on met fin à cette mascarade, répondit l’autre, plus grave. TJe sentis Caius avant même qu’il n’entre. Ce n’était pas une présence physique. C’était cette traction sourde, profonde, comme si quelque chose en moi s’était aligné brutalement avec quelque chose en lui. Une certitude sans image. Sans voix. Il savait. La porte s’ouvrit lentement. Caius entra, seul. Son regard balaya immédiatement la cabane. Les chaînes brisées au sol. L’air encore chargé de cette pression invisible. Et moi, debout, droite, tremblante mais intacte. Son regard s’arrêta sur moi. Un long silence s’installa. — Ils ont essayé de te contenir, dit-il enfin. Ce n’était pas une question. Je hochai la tête. — Theron. Par ordre du Conseil. Sa mâchoire se crispa imperceptiblement. Il s’approcha, ramassa l’un des liens rituels, le fit tourner lentement entre ses doigts. Le métal était froid. Mort. — Ces chaînes n’étaient pas censées céder, murmura-t-il. — Moi non plus, répondis-je. Il releva les yeux vers moi. Pour la première fois depuis longtemps, i
Je sentis le danger avant même de comprendre ce qu’il était. Ce n’était pas une vision. Pas un avertissement du Voile. Pas même une intuition claire. Juste cette crispation primitive au creux de la nuque. Cette certitude animale que quelque chose avançait vers moi sans chercher à se cacher. Je me redressai brusquement sur la paillasse. La cabane était plongée dans l’obscurité, mais l’air vibrait. Des pas résonnaient à l’extérieur. Trop réguliers. Trop nombreux. Pas ceux d’une ronde nocturne. Pas ceux d’un garde distrait. Ceux d’une décision. Mon cœur s’emballa. — Non… soufflai-je. Je n’eus pas le temps de me lever. La porte s’ouvrit sans frapper, heurtant le mur avec une violence contrôlée. Trois silhouettes entrèrent, découpées par la faible lueur des torches. Deux guerriers. Et derrière eux… Theron. Il ne souriait pas. Et cette absence de sourire était plus inquiétante que toutes ses moqueries passées. — Lyra de Silverpine, déclara-t-il d’une voix calme, presque ne
Point de vue de Lyra Je ne l’ai pas vu tomber. Je l’ai ressenti. C’est arrivé au milieu de la nuit, sans cri, sans vision, sans lumière. Une simple pression, sourde et brutale, comme si quelque chose s’était déplacé dans l’air même que je respirais. Je me redressai d’un coup sur la paillasse. Mon cœur battait trop vite. Pas de panique. Pas de douleur. Juste cette impression étrange que l’équilibre venait de se rompre ailleurs… et que j’en étais l’axe invisible. Je portai une main à ma poitrine. Le Voile murmura. Cette fois-ci ce n'était pas des mots mais plutôt une sorte d'absence. — Caius… soufflai-je sans réfléchir. Je ne savais pas ce qui se passait. Je ne savais même pas comment je le savais. Mais quelque chose en lui venait de céder. Et de ce que je comprenais cette chose n'était ni une faiblesse physique ni une une blessure.Il s'agissait de quelque chose de bien plus effrayant : son autorité. Je me levai lentement, les pieds nus sur le sol froid. La
Ils ne m’attendirent pas. Je le sentis avant même que les gardes ne viennent me chercher. Silverpine avait cette manière particulière de se crisper quand l’équilibre se fissurait : les patrouilles devenaient plus nombreuses, les regards plus directs, les silences plus lourds que les paroles. La contestation n’était plus souterraine. Elle marchait à visage découvert. Le Conseil fut convoqué à la tombée de la nuit, sans cérémonie, sans tambours. Un signe clair. Quand je franchis l’entrée de la salle de pierre, l’air était déjà saturé de tension. Eldric était là, droit comme un pieu planté dans le sol. Theron aussi, appuyé contre la table, les bras croisés, prêt à mordre. Trois anciens supplémentaires occupaient les sièges du fond, des loups que je n’avais pas convoqués depuis des lunes. Ils avaient cessé d’attendre mon autorisation. — Tu as suspendu un Rite sacré, déclara Eldric sans préambule, sa voix tranchante comme une lame. Sans vote. Sans consensus. Je ne pris même pas
Je me réveillai sans savoir combien de temps s’était écoulé. La cabane était plongée dans une pénombre douce, presque irréelle, comme si le monde avait décidé de marcher sur la pointe des pieds autour de moi. La lumière de la lune filtrait à peine par la petite fenêtre, tamisée, voilée, un peu hésitante. Elle ne me regardait pas vraiment. Elle me contournait. Mon corps était lourd. Pas douloureux ou brisé mais plutôt étranger Chaque respiration me demandait un effort conscient, comme si l’air avait changé de densité. Je bougeai légèrement les doigts, puis les bras, testant mes limites. Rien ne protesta. Rien ne répondit non plus. Je portai lentement une main à ma poitrine. Rien. Pas de chaleur familière. Pas de frémissement. Pas de pulsation argentée prête à surgir à la moindre émotion. Le silence à l’intérieur de moi était assourdissant. — Non… murmurai-je. Le mot sortit sans colère, sans panique. Comme une constatation trop calme pour être honnête. Je me redressai ave
Le silence ne dura pas. Il explosa. — La Lune s’est obscurcie ! — Ce n’est pas possible ! — C’est un présage ! Les voix jaillirent de toutes parts, se chevauchant, affolées. Certains reculaient comme si j’étais devenue contagieuse. D’autres s’agenouillaient, pris d’une ferveur soudaine. La meute ne regardait plus les anciens. Elle me regardait moi. Je restai à genoux au centre du cercle, le souffle court, la tête bourdonnante. Mon corps tremblait, non de faiblesse, mais d’un déséquilibre nouveau. Comme si quelque chose en moi cherchait encore sa place. La lumière avait disparu. Ou plutôt… elle s’était tue. — Reprenez-vous ! tonna Eldric. Sa voix claqua, mais elle n’avait plus la même autorité. Les regards hésitaient avant de revenir vers lui. Certains ne le regardaient même plus. — Ce n’est qu’une réaction temporaire ! poursuivit-il. Le Voile n’est pas achevé. La Lune— — La Lune s’est couverte, coupa une voix dans la foule. Ça n’est jamais arrivé. Un ancien plus jeune, l







