LOGIN“Edward”
Le coup de feu claque, sec, et je ne bouge pas d’un cil.
— Trop lente, dit Sarah en abaissant son arme d’entraînement, un sourire satisfait aux lèvres. Tu réagis à peine plus vite qu’un de tes clients en fuite.
— Je t’observais surtout te tromper de posture, dis-je en désignant ses pieds trop rapprochés. Tu perds ton équilibre sur un deuxième tir.
Elle lève les yeux au ciel, mais corrige sa position sans discuter car elle sait que j’ai raison, même si elle ne l’admettra jamais à voix haute.
Ce genre de dimanche matin résume assez bien ma vie, ces dernières années. Réveil tôt, sans réveil — mon corps ne sait plus faire la grasse matinée, même quand rien ne l’exige. Une heure au sous-sol, entre les cibles et les dossiers que je ne devrais pas ramener à la maison mais que je ramène quand même. Puis le travail, encore, jusqu’à ce que Sarah m’arrache littéralement de mon bureau pour qu’on dîne ensemble, à une heure décente, comme des gens normaux.
Mes amis d’université me charrient encore là-dessus — dodo, boulot, Sarah, comme ils disent, avec ce sourire mi-moqueur mi-envieux de ceux qui changent de relation tous les six mois. Je ne le nie pas. Je n’ai jamais eu besoin d’excitation extérieure pour me sentir vivant — mon métier m’en fournit largement assez, avec son lot de mensonges et de secrets à déterrer. Ce que je cherche, en rentrant chez moi, c’est l’inverse exact : la prévisibilité rassurante d’une vie rangée, d’un canapé, d’un plat qui mijote, d’une conversation qui ne cache rien. Et cette vie je l’ai auprès de Sarah. Je l’aime tellement cette femme que très souvent quand je suis contrarié, tout ce dont j’ai besoin c’est de voir ma femme.
Sarah range son arme d’entraînement dans son étui, jette un œil à l’horloge murale. Je m’avance vers elle en soutenant son regard, puis je l’embrasse tendrement.
— Il est encore tôt, dit-elle. On a le temps de reprendre le dossier Bellamy avant que je parte au cabinet ?
— Toujours en train de travailler un dimanche, toi aussi.
— Je te renvoie le miroir, Edward Whitman.
Elle n’a pas tort. On monte les escaliers ensemble, elle avec son thermos de café déjà à la main — elle refuse obstinément que je lui prépare quoi que ce soit avant d’avoir bu au moins une tasse, sous peine de subir sa mauvaise humeur légendaire. On s’installe à la table de la cuisine, chacun avec ses dossiers étalés devant soi, dans ce silence confortable des gens qui n’ont plus besoin de meubler chaque instant de conversation.
C’est le genre de dimanche qui pourrait ressembler à tous les autres. Sans éclat particulier, sans grande déclaration, juste cette tranquillité qu’on a mis des années à construire, loin du bruit et des faux-semblants que je côtoie tous les jours dans mon métier.
Le téléphone vibre sur la table, entre nos deux tasses. L’écran affiche le nom de Liam. Un dimanche matin, avant neuf heures??
Sarah suit mon regard, son sourire s’efface aussitôt.
— Ton fameux client-ami en détresse ?
Je ne réponds pas — je décroche déjà.
— Liam ? Il est à peine neuf heures.
Sa voix, à l’autre bout du fil, tremble d’une façon que je ne lui connais pas.
— Edward, j’ai besoin de te parler. C’est important.
Quelque chose dans son ton me glace instantanément, ce n’est pas de la panique ordinaire, mais une peur sourde de quelqu’un qui vient de perdre pied avec sa propre réalité.
— Je t’écoute.
Il déballe tout, dans le désordre — un trou noir, une phrase qui le hante, une histoire de son père trop bien ficelée. Je l’écoute sans l’interrompre, mais mon esprit trie déjà les faits, les classe, repasse les moindre actions au peigne fin, cherche la faille. Et elle saute aux yeux, presque immédiatement.
— Liam mais réfléchis deux secondes. Deux coupes de champagne ne provoquent pas ce genre de trou noir. Encore moins ces vertiges le lendemain.
Un silence, à l’autre bout.
— Tu veux dire que quelqu’un m’aurait… drogué ?
Sarah, qui n’a entendu que ma moitié de conversation, a reposé son stylo, les sourcils froncés.
— Je ne veux rien dire pour l’instant, dis-je. Je veux des faits. Et je vais les trouver.
Je raccroche. Le silence de la cuisine devient plus lourd, chargé d’une urgence que je n’avais pas ressentie depuis longtemps.
— Edward ? demande Sarah doucement.
— Je crois qu’on vient de mettre la main sur quelque chose de bien plus sale qu’une simple rupture.
Je referme mon dossier Bellamy, l’esprit déjà ailleurs — sur les caméras de l’hôtel, sur le personnel de la soirée, sur cette Isabella dont le nom revient un peu trop souvent dans le récit confus de Liam.
Quelqu’un, dans cette histoire, a fait une erreur. Il ne me reste plus qu’à la trouver.
Je repose mon téléphone sur la table, mais l’appareil est encore dans ma main — mon esprit reste rivé dessus, mon esprit encore perdu dans cette conversation.
— Edward.
La voix de Sarah me ramène à la cuisine, au dossier Bellamy resté ouvert devant moi, aux tasses de café qui refroidissent.
— Tu es reparti dans ta tête, dit-elle, mi-amusée mi-résignée. Je te connais, tu sais.
— Désolé.
— Ne le sois pas. Raconte-moi plutôt, si tu peux.
Je lui résume l’essentiel — le trou noir de Liam, cette histoire de rupture qui sonne faux, mon intuition qui me hurle que quelque chose cloche. Sarah écoute avec cette attention totale qu’elle réserve aux gens qu’elle aime, sans jamais m’interrompre, jusqu’à ce que j’aie fini.
— Tu penses à son père, n’est-ce pas, dit-elle enfin. Ce n’est pas la première fois qu’il essaie de se débarrasser de cette fille.
— Je n’ai encore rien qui le prouve.
— Mais tu le penses quand même.
Je ne réponds pas. Elle me connaît trop bien pour que je perde mon temps à nier.
On essaie, tant bien que mal, de continuer notre dimanche comme prévu. Le marché, en fin de matinée, où je la suis entre les étals sans vraiment voir les légumes qu’elle choisit. L’après-midi, sur le canapé, un film qu’elle a choisi et dont je serais bien incapable de résumer l’intrigue une heure plus tard. Sarah ne dit rien, ne me presse pas — elle sait, par expérience, qu’il est inutile de me demander de lâcher une affaire tant que mon instinct n’est pas satisfait.
Le soir, alors qu’on débarrasse la table du dîner, elle finit par poser la question qu’elle retient depuis le matin.
— Tu vas creuser, pas vrai ? Peu importe ce que ça implique.
— Il me l’a demandé. Et même s’il ne me l’avait pas demandé, je crois que je l’aurais fait quand même.
Elle hoche la tête, sans surprise, et pose un baiser léger sur ma tempe en passant derrière moi.
— Alors fais-le bien. Et reviens dîner à une heure décente, même en pleine enquête.
Je souris, pour la première fois de la journée, un vrai sourire. Mais une fois seul dans mon bureau, plus tard dans la soirée, le sourire s’efface. Je griffonne un premier nom sur un carnet vierge : Hôtel Meridian. En dessous, un second : Isabella Rossi.
Je ne sais pas encore ce que je vais y trouver. Et c’est justement ce mystère qui m’excite. Je vais commencer par chercher du coté du Meridian pour voir si j'aurai accès au caméra et vidéos de surveillance de cette soirée.
“Liam”Edward lève son dernier verre, un sourire béat et un peu flou sur le visage, trinquant avec Sarah qui le regarde avec une affection amusée, prête visiblement à le ramener à la maison avant qu'il ne tente une nouvelle improvisation vocale sur la piste de danse.— On y va, dit-elle doucement, en l'aidant à se lever. Dis au revoir aux mariés.— Liam ! Ava ! lance Edward, les bras grands ouverts, manquant de renverser son verre vide au passage. Vous êtes... vous êtes le meilleur couple que je connaisse. Vraiment.— Merci, Edward, dis-je en riant, le serrant brièvement dans mes bras. Rentrez bien.Sarah m'adresse un sourire reconnaissant, l'entraînant doucement vers la sortie, Rachel leur emboîte le pas en bâillant, le bouquet toujours précieusement serré contre elle.— Je t'appelle demain, dit-elle à Ava, l'embrassant une dernière fois. Enfin, plutôt cet après-midi. Je ne me fais aucune illusion sur l'heure à laquelle je vais me réveiller.Diane s'attarde un peu plus longtemps, ass
“Ava”La danse se termine sous une salve d'applaudissements chaleureux, et Liam m'escorte doucement jusqu'à notre table. Il dépose un baiser sur mon front avant que nous ne nous asseyions à nouveau, essoufflés mais rayonnants. Le maître de cérémonie reprend le micro.— Et maintenant, un dernier mot, de la part de la mère de la mariée.Ma mère se lève, visiblement nerveuse, lissant sa robe d'un geste machinal avant de prendre le micro qu'on lui tend. Elle me cherche du regard, et je lui souris, l'encourageant silencieusement.— Je dois avouer, commence-t-elle, la voix tremblante, que je n'avais jamais imaginé prononcer ce discours. Pendant longtemps, Ava et moi avons vécu loin l'une de l'autre, séparées par des silences que je regrette amèrement aujourd'hui.Un silence attentif s'installe dans la salle, chacun percevant la gravité sincère de ce moment.— Mais ma fille m'a appris quelque chose d'essentiel, ces derniers mois : qu'il n'est jamais trop tard pour réparer ce qui semblait irr
“Ava”Le tintement d'une cuillère contre un verre fait taire peu à peu le brouhaha de la salle. Marcus se lève, un micro à la main, et un silence respectueux s'installe presque instantanément. Cette présence qu'il dégage naturellement, même dans ses moments les plus vulnérables.— Je ne suis pas un homme habitué aux grands discours sincères, commence-t-il, un sourire un peu gêné aux lèvres, provoquant quelques rires complices parmi les invités qui le connaissent depuis longtemps. Je préfère généralement les négociations de contrats aux déclarations publiques d'émotion.Un nouveau rire traverse l'assemblée. Liam serre ma main sous la table, un sourire amusé aux lèvres.— Mais aujourd'hui, continue Marcus, je me dois de faire une exception. Il y a quelques mois, j'étais un père convaincu de savoir ce qui convenait le mieux à son fils. J'avais tort. Profondément tort.Il marque une pause, son regard se posant sur moi, puis sur Liam.— Ava, je sais que je ne t'ai pas facilité les choses,
“Ava”La cérémonie se termine dans un tourbillon de joie des applaudissements par-ci, des embrassades par là. Je suis tellement heureuse m. Cette foule d'invités se levant d'un même mouvement pour nous entourer, nous féliciter, verser quelques larmes supplémentaires avant que le photographe ne nous entraîne, Liam et moi, pour une série de clichés sous l'arche fleurie, entourés de nos familles et témoins les plus proches.Marcus s'approche une dernière fois avant que la foule ne se disperse, pose un baiser léger sur ma joue, puis serre longuement Liam dans ses bras, ce geste si inhabituel de sa part arrachant un petit rire ému à plusieurs invités témoins de la scène.Peu à peu, les convives commencent à quitter le jardin, se dirigeant à pied ou en petites navettes électriques vers la grande salle de réception, de l'autre côté de la propriété — une orangerie magnifiquement restaurée, dont les immenses baies vitrées laissent déjà deviner, depuis l'extérieur, les tables dressées et les gu
AvaLe célébrant commence à parler, mais ses mots me parviennent comme à travers une brume douce, mon esprit entier absorbé par la main de Liam dans la mienne, par ce regard qui ne me quitte plus depuis que je suis apparue au bout de l'allée.— Nous sommes réunis ici aujourd'hui pour célébrer l'union de Liam et Ava, un amour qui a traversé bien des épreuves pour s'épanouir enfin dans toute sa splendeur. […]— C'est maintenant le moment de vos vœux, dit le célébrant, un sourire chaleureux aux lèvres. Liam, à toi l'honneur.Il se tourne complètement vers moi, prend mes deux mains dans les siennes, son regard si assuré, si tendre, qui le rassure. Mes yeux s’embuent de larmes…— Ava, commence-t-il, sa voix posée, chaude, empreinte d'une confiance tranquille que je ne lui ai jamais vue avec une telle intensité. Il y a quelques années, je pensais savoir exactement ce à quoi ressemblerait ma vie. Un chemin tout tracé, des attentes que je n'avais jamais vraiment questionnées. Et puis tu es ar
“Ava”La porte s'ouvre sur Marcus.Il se tient sur le seuil, costume impeccable, cheveux parfaitement coiffés, mais ses mains, jointes devant lui, trahissent une nervosité que je ne lui ai jamais vue. Pendant une seconde, personne dans la pièce ne dit un mot. Rachel arrête de lisser ma traîne. Priya suspend son pinceau dans le vide.— Marcus, dis-je, surprise. Je pensais que c'était le photographe.— Non, répond-il, en s'éclaircissant la gorge. Je me suis permis de venir moi-même. Si vous me le permettez.Diane échange un regard rapide avec moi, un sourire discret aux lèvres, et je comprends qu'elle est déjà au courant de ce qui se prépare.— Nous allions justement vous laisser, dit-elle en attrapant doucement le bras de Rachel. Viens, on va vérifier que le jardin est prêt.Une à une, elles quittent la pièce, avec cette discrétion complice des gens qui ont deviné qu'un moment important s'apprête à se dérouler. La porte se referme, et je me retrouve seule face à cet homme qui, il y a q







