LOGINIl m'embrasse de nouveau. Plus longuement. Sa main trouve mon genou, remonte le long de ma cuisse, s'arrête à la limite du jean.
— Pas ici, dis-je.
— Pourquoi ?
— Parce que c'est mon endroit. Mon endroit à moi. Je ne veux pas le salir avec ça.
Il hoche la tête. Il comprend. Il retire sa main, mais il reste près de moi. Tout près.
— Alors où ?
Je réfléchis une seconde. Puis une idée me vient.
— Chez toi.
Il hausse un sourcil.
— Tu veux venir chez moi ?
— Pourquoi pas ? Tu as quelque chose à cacher ?
— Non. Mais personne n'y vient. Jamais.
— Parfait. Je déteste la compagnie.
Il se lève, me tend la main. Je la prends. Il m'aide à me relever. Nos corps se frôlent, et l'électricité est immédiate, palpable.
— Viens, dit-il.
Nous traversons le village. Sa main dans la mienne. Les regards des rares passants nous suivent, lourds de sous-entendus, de jugements, de commérages à venir. Je les ignore. Je regarde droit devant moi, fière, presque provocante.
Sa cabane est à l'écart, au bout d'un chemin de terre. Une vieille bâtisse en pierre, un toit de tôle, un jardin envahi par les ronces. L'intérieur est spartiate , un lit, une table, deux chaises, une cuisinière à bois. Des vêtements suspendus à des clous. Des livres empilés dans un coin. Une guitare contre le mur.
— C'est pas le Ritz, prévient-il.
— Je m'en fous.
Je fais le tour de la pièce. Je touche les livres , des romans noirs, de la poésie, un vieux recueil de Baudelaire. Je regarde les photos épinglées au mur , des paysages, des visages inconnus, personne de sa famille.
— Tu joues de la guitare ?
— Un peu.
— Pourquoi tu ne m'as jamais dit que tu aimais Baudelaire ?
Il hausse les épaules.
— On ne se parlait pas vraiment, avant.
— Non. On ne se parlait pas.
Je me retourne vers lui. Il est resté près de la porte, comme s'il hésitait à entrer vraiment chez lui. Comme s'il attendait mon autorisation.
— Viens ici, dis-je.
Il obéit. Il traverse la pièce, s'arrête devant moi. Je lève la main vers son visage. Mes doigts suivent la ligne de sa cicatrice sur la mâchoire.
— C'est quoi, celle-ci ?
— Une bagarre. Y a deux ans.
— Et celle-là ?
Je touche son sourcil.
— La même.
— Et celle-ci ?
Ma main glisse sur sa pommette, là où la peau est plus claire, plus fine.
— Mon père. Quand j'avais quinze ans.
Je retire ma main comme si je m'étais brûlée.
— Ton père ?
— Il est sorti de prison la semaine dernière. Tu le sais probablement déjà.
— Je l'ai su en arrivant. Ma mère m'a prévenue.
Il hoche la tête. Son regard se voile.
— C'est pour ça que je suis devenu comme ça, dit-il. Les bagarres, la violence, la prison. Pour ne pas devenir comme lui. Pour ne pas frapper ceux qui sont plus faibles que moi. Alors je frappais ceux qui étaient plus forts. Ou ceux qui me ressemblaient.
Je ne dis rien. Je pose ma tête contre sa poitrine. J'écoute les battements de son cœur. Réguliers. Forts. Vivants.
— Tu n'es pas comme lui, dis-je.
— Tu ne le sais pas.
— Je le sais.
Il m'entoure de ses bras. Son menton repose sur le sommet de mon crâne. Nous restons ainsi, immobiles, à respirer ensemble, à exister ensemble.
Puis il recule. Il me regarde. Et je vois dans ses yeux ce que j'ai vu la veille, mais en plus doux, en plus contenu.
— Je veux te faire l'amour, dit-il. Pas comme hier. Pas contre un mur. Pas avec de la rage. Je veux te prendre doucement. Lentement. Je veux te regarder jouir sans avoir à me battre pour chaque seconde de plaisir.
Sa franchise me désarme. Me touche. M'excite.
— Alors fais-le.
Il m'embrasse. Encore ce baiser lent, profond, qui explore. Ses mains trouvent le bas de mon pull, le remontent lentement. Je lève les bras. Le pull passe par-dessus ma tête. Je reste en soutien-gorge devant lui.
Il me regarde. Ses yeux parcourent mon corps, s'attardent sur mes seins, sur mon ventre, sur la naissance de mes hanches.
— Tu es belle, souffle-t-il.
— Je sais.
Il sourit. Il défait mon soutien-gorge d'un geste expert. La dentelle tombe. Mes seins apparaissent, mes tétons durcis par l'air frais de la pièce.
Il se penche. Sa bouche capture un téton. Il suce doucement, tendrement, sa langue qui tourne autour, qui caresse, qui excite. Je gémis, la tête renversée en arrière, mes doigts dans ses cheveux.
Son autre main descend le long de mon ventre, défait mon jean, le fait glisser le long de mes jambes. Je reste en culotte. Il s'agenouille devant moi. Ses baisers descendent le long de mon ventre, sur mes hanches, sur le haut de mes cuisses.
Il écarte la culotte. Il souffle sur mon sexe. L'air frais sur ma peau humide me fait frissonner.
— Tu sens bon, murmure-t-il.
Sa bouche remplace le souffle. Sa langue trouve mon clitoris, le caresse avec une lenteur exquise. Je vacille. Je m'appuie à son épaule pour ne pas tomber.
Il me lèche comme on boit à une source. Comme on savoure un met rare. Comme on prie. Avec dévotion, avec lenteur, avec une maîtrise qui me fait perdre la tête.
L'orgasme monte doucement, paresseusement, comme une vague d'été. Il me berce, me soulève, me dépose sur le rivage du plaisir sans brutalité. Je jouis en gémissant son nom, les jambes tremblantes, le corps parcouru de frissons.
Il se relève. Il me prend dans ses bras, me porte jusqu'au lit. Il me dépose sur le matelas comme on dépose un trésor. Il se déshabille lentement, sans hâte, me laissant le regarder.
Son corps est magnifique. Musclé, sculpté par le travail et les bagarres, couvert de cicatrices qui racontent son histoire. Son sexe est dur, dressé vers moi, prêt.
Il s'allonge près de moi. Il m'embrasse. Je goûte mon propre jus sur ses lèvres. Ses doigts retrouvent mon sexe, vérifient que je suis prête, s'assurent que je le désire encore.
— Oui, dis-je. Prends-moi.
Il se positionne au-dessus de moi. Il me regarde dans les yeux. Lentement, il pénètre en moi.
C'est différent de la veille. Chaque centimètre est une découverte, pas une conquête. Il remplit l'espace avec douceur, avec respect, avec amour peut-être.
— Sofia, murmure-t-il.
— Mathéo.
Il commence à bouger. Un mouvement de bassin lent, profond, qui fait vibrer tout mon corps. Chaque poussée est une déclaration. Chaque retrait, une promesse. Chaque mouvement, un pas vers l'autre.
Je l'entoure de mes jambes. Il plonge plus profond. Nos souffles se mêlent. Nos regards ne se quittent pas.
— Je te désire depuis toujours, dit-il. Depuis le premier jour où je t'ai vue. Depuis toujours.
— Je sais.
— Et toi ?
— Moi aussi.
Il accélère imperceptiblement. Le plaisir monte de nouveau, plus intense cette fois, plus aigu. Je sens l'orgasme arriver comme une vague de fond.
— Viens avec moi, dis-je.
— Oui.
Il plonge une dernière fois, profond, si profond. Je jouis en criant, en me cambrant, en le serrant si fort que nos corps n'ont plus d'espace entre eux. Il jouit une seconde plus tard, un gémissement rauque contre mon cou, son corps qui tremble, qui se vide, qui s'abandonne.
Longtemps, nous restons enlacés. Collés l'un à l'autre par nos sueurs, nos souffles, nos jouissances mêlées.
Puis il murmure :
— Reste.
— Je suis là.
— Non. Reste. Pour toujours. Ne repars pas.
Je ne réponds pas. Je ne peux pas répondre. Parce que je ne sais pas si j'en suis capable. Parce que je ne sais pas si on peut guérir dix ans d'absence avec une nuit de douceur.
Alors je l'embrasse. Et je lui fais l'amour encore. Et encore. Jusqu'à ce que la nuit tombe. Jusqu'à ce que nous n'ayons plus de forces. Jusqu'à ce que nos corps endormis s'abandonnent l'un à l'autre.
Et pourtant, je n'ai jamais été aussi heureuse.Parce que j'ai trouvé ce que je cherchais sans le savoir. Parce que j'ai appris à aimer, à m'abandonner, à faire confiance. Parce que j'ai découvert que la vie n'est pas un rôle à jouer, une réputation à défendre, une carrière à construire. La vie, c'est ce qui se passe quand on cesse de contrôler. Quand on accepte de perdre. Quand on accepte de se perdre.Je me lève, vais dans le salon, ouvre la baie vitrée. L'air est doux, printanier. Le jardin est calme, les oiseaux chantent, les fleurs embaument. Dans quelques heures, Enzo rentrera. Nous déjeunerons ensemble. Nous parlerons de sa matinée, de ses cours, de ses projets. Puis il retournera au lycée, et moi je continuerai à chercher ma voie. À écrire, peut-être. À donner des cours, peut-être. À simplement vivre.Le temps passe. Les mois s'écoulent.Enzo passe son bac. Mention très bien. Je suis dans la salle, parmi les parents, quand il reçoit son diplôme. Personne ne sait qui je suis vr
Madame ValoisLes jours se changent en semaines, les semaines en mois. Le temps, qui s'était figé dans l'attente et l'angoisse, reprend son cours. Il coule, fluide, paisible, rythmé par des gestes simples et des moments partagés.Nous avons trouvé un appartement. Un petit deux-pièces dans une ville moyenne, loin du lycée, loin de notre ancienne vie. Un salon lumineux avec une baie vitrée qui donne sur un jardin, une chambre aux murs blancs que nous avons repeints ensemble, une cuisine étroite où nous préparons nos repas en nous frôlant, en nous souriant, en nous aimant.Enzo s'est inscrit au lycée de la ville. Terminale littéraire, comme prévu. Il a fallu expliquer son arrivée en cours d'année, fournir des papiers, inventer une histoire plausible. Un déménagement familial, des parents qui ont suivi une mutation. Les mensonges sont devenus notre quotidien, mais ce sont des mensonges protecteurs, nécessaires, temporaires. Un jour, nous le savons, la vérité éclatera peut-être. Mais pour
EnzoLa chambre est petite, mais elle nous suffit. Un lit aux draps blancs, une armoire en bois ciré, une fenêtre qui donne sur la rivière, un parquet qui craque légèrement sous nos pas. Rien à voir avec la salle 204. Rien à voir avec le bureau massif, le fauteuil en cuir, le parquet froid où je m'agenouillais chaque lundi. Ici, tout est simple. Intime. Vrai.Éléonore est debout devant la fenêtre, dos tourné. La lumière du soir caresse sa silhouette, dessine les courbes de ses épaules, de ses hanches, de ses jambes. Elle porte une robe légère, bleu pâle, qui n'a rien à voir avec les tailleurs stricts et les bas fumés qu'elle portait au lycée. Elle est belle. Plus belle que jamais, parce qu'elle est elle. Juste elle.Je m'approche, silencieux. Je pose mes mains sur ses épaules. Elle frissonne, mais ne se retourne pas.— À quoi tu penses ? dis-je.Le tutoiement est encore neuf, fragile. Chaque fois que je l'utilise, mon cœur fait un bond dans ma poitrine. C'était interdit, avant. Impens
Madame ValoisLe matin se lève, doux et lumineux, sur cette chambre d'hôtel qui n'est déjà plus la mienne, qui n'est déjà plus qu'un souvenir. Les premiers rayons du soleil filtrent à travers les rideaux, dessinent des arabesques dorées sur les draps froissés. Je me réveille lentement, le corps encore engourdi de sommeil et d'amour, l'esprit flottant dans cet entre-deux où tout est encore possible.Il est là, allongé à côté de moi. Il dort encore, le visage paisible, les traits détendus. Sa respiration est lente, profonde, régulière. Ses cheveux sombres sont en désordre sur l'oreiller. Sa main repose sur mon ventre, légère, comme une promesse. Il est beau. Il est jeune. Il est tout ce que je n'aurais jamais dû désirer. Et pourtant, il est là, et c'est la chose la plus juste qui me soit jamais arrivée.Je ne le réveille pas. Je reste immobile, à le regarder. À graver chaque détail dans ma mémoire. La courbe de ses cils, l'arête de son nez, le dessin de ses lèvres entrouvertes. Je l'ai
EnzoNous marchons longtemps dans les rues de la ville. Sans destination précise. Sans hâte. Sans peur. Nos pas sont lents, accordés. Sa main est dans la mienne, douce, tiède. Nous ne parlons pas. Les mots viendront plus tard. Pour l'instant, il n'y a que ce silence partagé, cette présence retrouvée, cette évidence que nous sommes enfin là où nous devons être.La nuit est tombée. Les lampadaires s'allument, jetant des halos orangés sur les trottoirs. Les cafés se remplissent, les terrasses bruissent de conversations et de rires. Le monde vit autour de nous. Et nous, nous sommes dans notre bulle, transparents, protégés.Elle s'arrête devant un petit restaurant italien, une devanture discrète avec des nappes à carreaux et des bougies sur les tables.— Vous avez faim ? demande-t-elle.— Oui.
Elle retire sa main, plonge dans son sac, en sort une enveloppe. La même que celle que je lui avais donnée au café. La lettre que je lui avais lue, il y a un mois, une éternité. Elle est froissée, usée, comme si elle l'avait ouverte et refermée cent fois.— Je l'ai relue, dit-elle. Tous les jours. Toutes les nuits. Et j'ai compris quelque chose.— Quoi ?— Que vous aviez raison. Que ce n'était pas qu'un jeu. Pas qu'une leçon. Pas qu'une passade.Elle marque une pause, cherche ses mots.— J'ai tout quitté, Enzo. Mon mari, ma maison, ma vie d'avant. J'ai posé ma démission. Je ne suis plus professeur. Je ne suis plus Madame Valois. Je suis juste Éléonore. Une femme de quarante ans qui ne sait pas ce que l'avenir lui réserve. Une femme qui a tout perdu.— Pas tout.— Non. Pas tout







