LOGINSofia
Je me réveille dans ce lit que je n'ai pas occupé depuis dix ans.
Le matelas est le même, trop mou par endroits, avec ce ressort qui s'enfonce dans mes côtes si je ne fais pas attention. L'odeur est la même aussi , lavande bon marché, poussière, et cette fragrance particulière des maisons où les fenêtres restent fermées trop longtemps. Ma chambre d'enfance. Mon cercueil d'adolescence.
Les premières lueurs de l'aube filtrent à travers les rideaux élimés. Je cligne des yeux, désorientée. Pendant une seconde, j'ai quinze ans, et tout est encore possible. Pendant une seconde, je ne me souviens pas de la ruelle, du mur, de ses doigts en moi, de son sexe, de ses mots.
Puis je bouge.
La douleur entre mes cuisses me rappelle tout. Une brûlure sourde, un échauffement, la mémoire physique de ce qui s'est passé. Je passe ma main sur mon ventre, sur mon pubis. Mes doigts rencontrent une sensibilité inhabituelle. Je suis marquée. À l'intérieur comme à l'extérieur.
Je me lève avec précaution. Mes jambes flageolent légèrement en atteignant la salle de bains. Dans le miroir, mon reflet m'observe avec des yeux cernés, des cheveux en bataille, des marques sur le cou , ses morsures, ses suçons, ses empreintes.
Je touche ces marques du bout des doigts. Bleus naissants. Peau sensible. Preuves.
— Ma fille ?
La voix de ma mère monte de l'étage inférieur. Je sursaute comme une voleuse.
— Oui ?
— Le petit-déjeuner est prêt !
— Je descends.
Je passe sous la douche. L'eau chaude brûle ma peau, mais c'est une brûlure qui fait du bien, qui lave, qui purifie. Je regarde l'eau emporter le savon, et je me demande si elle emporte aussi sa semence, son odeur, son souvenir.
Non. Bien sûr que non. Rien n'emporte jamais rien.
Je m'habille avec soin. Jean serré, pull à col roulé pour cacher les marques. Je me maquille légèrement, trop légèrement peut-être. Je veux avoir l'air normale. Je veux avoir l'air de celle qui n'a pas passé la nuit précédente à se faire prendre contre un mur par le mauvais garçon du village.
En bas, ma mère m'attend dans la cuisine. Elle a préparé du café, des tartines, de la confiture maison. Le rituel inchangé de mon enfance. Comme si dix ans n'étaient pas passés. Comme si je n'étais pas partie.
— Bien dormi ?
Sa voix est douce, trop douce. Celle qu'elle réserve aux moments où elle veut quelque chose. Ou ceux où elle a peur.
— Oui, maman.
Mensonge. Je n'ai pas dormi. J'ai passé la nuit à revoir ses doigts, sa bouche, ses yeux. J'ai passé la nuit à sentir son poids sur moi, à revivre chaque seconde, à haïr chaque seconde, à désirer chaque seconde.
— Tu as vu des gens, hier soir ?
La question est innocente en apparence. Mais je connais ma mère. Je connais ce village. Rien ne s'y passe sans que tout le monde le sache.
— Je suis allée boire un verre au bar. Pour prendre la température.
— Ah.
Elle tartine sa confiture avec une application excessive. Ses doigts tremblent légèrement.
— Et... tu as croisé quelqu'un ?
— Maman.
Je pose ma tasse. Le choc de la céramique sur la table résonne dans le silence.
— Si tu as quelque chose à me demander, demande-le.
Elle lève les yeux vers moi. Ses prunelles fatiguées, trop vieilles pour son âge, trop usées par la vie. Cette vie qu'elle a vécue ici, sans jamais partir, sans jamais rien tenter.
— Mathéo. Tu l'as vu ?
Le prénom. Lâché dans la cuisine comme une bombe à retardement.
— Oui.
— Et ?
— Et quoi, maman ?
— Il t'a... il t'a parlé ?
Je réprime un rire amer. Parler. C'est ainsi qu'elle nomme ce qui s'est passé. Parler.
— Il m'a parlé, oui.
Ma mère me regarde, et je vois dans ses yeux qu'elle ne me croit pas. Qu'elle sait. Qu'elle a toujours su, peut-être, ce qui arriverait si je revenais.
— Sofia, ma chérie... Mathéo, ce n'est pas un garçon pour toi. Il a eu des problèmes, beaucoup de problèmes. Des bagarres, la prison, je ne sais pas tout. Et son père est sorti, récemment. Ce n'est pas une famille fréquentable.
— Je ne fréquente personne, maman. Je suis juste revenue pour toi. Pour voir. Pour quelques semaines. Rien de plus.
Elle hoche la tête, mais ses yeux disent le contraire. Ses yeux disent qu'elle me connaît mieux que je ne me connais moi-même. Ses yeux disent qu'elle voit la marque de Mathéo sur ma peau, même à travers le col roulé.
Je finis mon café en silence. Je l'embrasse sur le front. Je sors.
Dehors, l'air est vif, chargé des odeurs de l'automne naissant. Terre mouillée, feuilles mortes, fumée de cheminée lointaine. Le village s'éveille lentement, avec cette nonchalance des endroits où rien ne se passe jamais.
Je marche sans but. Mes pas me portent vers le lac, comme autrefois. Comme toujours. Le chemin que j'empruntais enfant pour fuir la maison, pour fuir les disputes, pour fuir cette vie trop petite pour mes rêves.
Le lac est là, identique. L'eau grise sous le ciel bas. Les roseaux qui bruissent. Le petit ponton de bois où je m'asseyais pendant des heures à regarder l'horizon.
Je m'assieds au bord. Je ferme les yeux. J'écoute le clapotis de l'eau, le cri lointain d'un oiseau, le battement de mon cœur.
— Tu viens souvent ici ?
Sa voix. Derrière moi. Je ne sursaute pas. Je crois que je l'attendais.
— Quand j'étais petite.
— Moi aussi.
Il s'assoit à côté de moi. Pas trop près. Juste assez pour que je sente sa chaleur, son odeur. Cuir, tabac, et quelque chose de plus profond, de plus intime.
— Je te regardais, dit-il. De loin. Tu ne le savais pas.
Je tourne la tête vers lui. Il fixe l'horizon, le visage fermé, indéchiffrable.
— Je venais ici pour te voir. Pour te regarder regarder l'eau. Je me disais que si je m'approchais trop, tu partirais. Alors je restais caché dans les arbres, et je te regardais.
Son aveu me traverse comme une lame. Cette image de lui, adolescent, caché dans les fourrés à m'observer. Cette solitude qu'il partageait avec la mienne sans que nous le sachions.
— Pourquoi tu ne t'es jamais approché ?
— J'avais peur.
Il dit cela simplement, comme une évidence. Lui, le mauvais garçon, le bagarreur, celui que tout le monde craint. Il avait peur de moi.
— Et maintenant ?
Il tourne enfin la tête vers moi. Ses yeux plongent dans les miens. Il y a quelque chose de changé, dans son regard. Moins de rage. Plus de... je ne sais pas. De vulnérabilité, peut-être.
— Maintenant, j'ai encore plus peur.
Il tend la main. Ses doigts effleurent ma joue. La caresse est si légère, si inattendue après la violence de la veille, que j'en ai le souffle coupé.
— Parce que maintenant, je sais ce que c'est que de te perdre.
Sa main glisse derrière ma nuque. Il attire mon visage vers le sien. Le baiser est doux. Lent. Exploratoire. Rien à voir avec celui de la ruelle. Celui-ci est une question, pas une prise de guerre.
Je réponds. Mes lèvres s'ouvrent sous les siennes. Ma langue rencontre la sienne. Le goût est le même , tabac, whisky, Mathéo , mais la texture est différente. Plus hésitante. Plus vraie, peut-être.
Quand nous nous séparons, son front repose contre le mien. Nous respirons le même air. Nos souffles se mêlent.
— Hier soir, murmure-t-il. Ce que j'ai fait. La façon dont je t'ai prise. C'était...
— C'était ce dont on avait besoin.
Il recule pour me regarder, surpris.
— Vraiment ?
— Vraiment.
Je passe ma main dans ses cheveux. Ils sont plus doux que je ne l'aurais cru. Plus soyeux.
— On avait dix ans de rage à évacuer. Dix ans de manque. Dix ans de questions sans réponses. On ne pouvait pas commencer par des fleurs et des mots doux. On avait besoin de se faire mal pour se prouver qu'on existait encore l'un pour l'autre.
Il me contemple avec une intensité qui me brûle.
— Tu es incroyable, dit-il.
— Je sais.
Il sourit. Un vrai sourire, cette fois. Qui éclaire tout son visage, qui le rajeunit, qui le rend presque beau.
— Prétentieuse.
— Réaliste.
Et pourtant, je n'ai jamais été aussi heureuse.Parce que j'ai trouvé ce que je cherchais sans le savoir. Parce que j'ai appris à aimer, à m'abandonner, à faire confiance. Parce que j'ai découvert que la vie n'est pas un rôle à jouer, une réputation à défendre, une carrière à construire. La vie, c'est ce qui se passe quand on cesse de contrôler. Quand on accepte de perdre. Quand on accepte de se perdre.Je me lève, vais dans le salon, ouvre la baie vitrée. L'air est doux, printanier. Le jardin est calme, les oiseaux chantent, les fleurs embaument. Dans quelques heures, Enzo rentrera. Nous déjeunerons ensemble. Nous parlerons de sa matinée, de ses cours, de ses projets. Puis il retournera au lycée, et moi je continuerai à chercher ma voie. À écrire, peut-être. À donner des cours, peut-être. À simplement vivre.Le temps passe. Les mois s'écoulent.Enzo passe son bac. Mention très bien. Je suis dans la salle, parmi les parents, quand il reçoit son diplôme. Personne ne sait qui je suis vr
Madame ValoisLes jours se changent en semaines, les semaines en mois. Le temps, qui s'était figé dans l'attente et l'angoisse, reprend son cours. Il coule, fluide, paisible, rythmé par des gestes simples et des moments partagés.Nous avons trouvé un appartement. Un petit deux-pièces dans une ville moyenne, loin du lycée, loin de notre ancienne vie. Un salon lumineux avec une baie vitrée qui donne sur un jardin, une chambre aux murs blancs que nous avons repeints ensemble, une cuisine étroite où nous préparons nos repas en nous frôlant, en nous souriant, en nous aimant.Enzo s'est inscrit au lycée de la ville. Terminale littéraire, comme prévu. Il a fallu expliquer son arrivée en cours d'année, fournir des papiers, inventer une histoire plausible. Un déménagement familial, des parents qui ont suivi une mutation. Les mensonges sont devenus notre quotidien, mais ce sont des mensonges protecteurs, nécessaires, temporaires. Un jour, nous le savons, la vérité éclatera peut-être. Mais pour
EnzoLa chambre est petite, mais elle nous suffit. Un lit aux draps blancs, une armoire en bois ciré, une fenêtre qui donne sur la rivière, un parquet qui craque légèrement sous nos pas. Rien à voir avec la salle 204. Rien à voir avec le bureau massif, le fauteuil en cuir, le parquet froid où je m'agenouillais chaque lundi. Ici, tout est simple. Intime. Vrai.Éléonore est debout devant la fenêtre, dos tourné. La lumière du soir caresse sa silhouette, dessine les courbes de ses épaules, de ses hanches, de ses jambes. Elle porte une robe légère, bleu pâle, qui n'a rien à voir avec les tailleurs stricts et les bas fumés qu'elle portait au lycée. Elle est belle. Plus belle que jamais, parce qu'elle est elle. Juste elle.Je m'approche, silencieux. Je pose mes mains sur ses épaules. Elle frissonne, mais ne se retourne pas.— À quoi tu penses ? dis-je.Le tutoiement est encore neuf, fragile. Chaque fois que je l'utilise, mon cœur fait un bond dans ma poitrine. C'était interdit, avant. Impens
Madame ValoisLe matin se lève, doux et lumineux, sur cette chambre d'hôtel qui n'est déjà plus la mienne, qui n'est déjà plus qu'un souvenir. Les premiers rayons du soleil filtrent à travers les rideaux, dessinent des arabesques dorées sur les draps froissés. Je me réveille lentement, le corps encore engourdi de sommeil et d'amour, l'esprit flottant dans cet entre-deux où tout est encore possible.Il est là, allongé à côté de moi. Il dort encore, le visage paisible, les traits détendus. Sa respiration est lente, profonde, régulière. Ses cheveux sombres sont en désordre sur l'oreiller. Sa main repose sur mon ventre, légère, comme une promesse. Il est beau. Il est jeune. Il est tout ce que je n'aurais jamais dû désirer. Et pourtant, il est là, et c'est la chose la plus juste qui me soit jamais arrivée.Je ne le réveille pas. Je reste immobile, à le regarder. À graver chaque détail dans ma mémoire. La courbe de ses cils, l'arête de son nez, le dessin de ses lèvres entrouvertes. Je l'ai
EnzoNous marchons longtemps dans les rues de la ville. Sans destination précise. Sans hâte. Sans peur. Nos pas sont lents, accordés. Sa main est dans la mienne, douce, tiède. Nous ne parlons pas. Les mots viendront plus tard. Pour l'instant, il n'y a que ce silence partagé, cette présence retrouvée, cette évidence que nous sommes enfin là où nous devons être.La nuit est tombée. Les lampadaires s'allument, jetant des halos orangés sur les trottoirs. Les cafés se remplissent, les terrasses bruissent de conversations et de rires. Le monde vit autour de nous. Et nous, nous sommes dans notre bulle, transparents, protégés.Elle s'arrête devant un petit restaurant italien, une devanture discrète avec des nappes à carreaux et des bougies sur les tables.— Vous avez faim ? demande-t-elle.— Oui.
Elle retire sa main, plonge dans son sac, en sort une enveloppe. La même que celle que je lui avais donnée au café. La lettre que je lui avais lue, il y a un mois, une éternité. Elle est froissée, usée, comme si elle l'avait ouverte et refermée cent fois.— Je l'ai relue, dit-elle. Tous les jours. Toutes les nuits. Et j'ai compris quelque chose.— Quoi ?— Que vous aviez raison. Que ce n'était pas qu'un jeu. Pas qu'une leçon. Pas qu'une passade.Elle marque une pause, cherche ses mots.— J'ai tout quitté, Enzo. Mon mari, ma maison, ma vie d'avant. J'ai posé ma démission. Je ne suis plus professeur. Je ne suis plus Madame Valois. Je suis juste Éléonore. Une femme de quarante ans qui ne sait pas ce que l'avenir lui réserve. Une femme qui a tout perdu.— Pas tout.— Non. Pas tout







