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CHAPITRE 5 : CICATRICES 1

Author: Déesse
last update publish date: 2026-03-13 01:29:58

Mathéo

Je la regarde dormir.

La lumière de l'aube filtre à travers les carreaux sales, dessine des ombres sur son visage. Elle a les traits détendus, la bouche entrouverte, les cheveux répandus sur mon oreiller comme une promesse. Elle est belle. Plus belle que dans mes souvenirs. Plus belle que dans mes rêves.

Je n'aurais pas dû la laisser revenir dans ma vie.

Je n'aurais pas dû la toucher, l'embrasser, la prendre. Je n'aurais pas dû lui montrer qui je suis vraiment. Parce que maintenant, je sais que je ne pourrai plus m'en passer. Maintenant, je sais que si elle repart, cette fois, elle m'emportera avec elle. Elle m'arrachera le cœur, les tripes, l'âme. Et il ne restera rien.

Sa main bouge dans son sommeil. Elle cherche mon corps, le trouve, s'y accroche. Même endormie, elle s'agrippe à moi. Même inconsciente, elle a besoin de ma chaleur.

Je repense à la veille. À notre première fois, contre ce mur. À la rage qui m'habitait, à la violence de mes gestes. J'en ai honte, maintenant. Honte d'avoir été cet animal qui prend sans demander. Honte d'avoir confondu désir et domination.

Mais elle a compris. Elle a dit que c'était ce dont on avait besoin. Elle a dit qu'on avait dix ans de manque à évacuer. Elle a dit ça comme si elle me connaissait mieux que je ne me connais moi-même.

Peut-être que c'est le cas. Peut-être qu'elle a toujours été la seule à me voir vraiment.

Je me lève sans bruit. Je passe une chemise, un jean. Je sors sur le pas de la porte. L'air du matin est frais, vivifiant. Je m'assieds sur les marches, je sors une cigarette. La fumée monte dans le ciel gris.

Le village s'éveille au loin. Des bruits de moteur, des voix, des portes qui claquent. Le quotidien des autres. Ce quotidien dont j'ai toujours été exclu. Ce quotidien que je n'ai jamais voulu, de toute façon.

— Tu fumes trop.

Sa voix derrière moi. Je me retourne. Elle est là, debout dans l'embrasure de la porte, vêtue de ma chemise qui lui arrive à mi-cuisses. Ses jambes nues, ses cheveux en bataille, ses yeux encore gonflés de sommeil.

— Je sais.

— Tu partages ?

Je lui tends la cigarette. Elle s'assoit près de moi, nos épaules qui se touchent. Elle tire une bouffée, ferme les yeux, expire lentement.

— J'avais oublié ce que ça faisait, le matin dans un village. Le calme. Cette impression que le temps s'écoule plus lentement.

— Moi, j'aimerais oublier.

Elle tourne la tête vers moi. Ses yeux sont graves.

— Pourquoi ?

Je hausse les épaules. Je reprends la cigarette.

— Parce que c'est ici que tout est arrivé. Les coups, la peur, la solitude. Parce que chaque rue, chaque arbre, chaque pierre me rappelle ce que j'étais, ce que je suis devenu.

— Et moi ? Je te rappelle quoi ?

Je la regarde. Le vent soulève une mèche de ses cheveux. Elle a l'air si fragile, soudain, dans cette chemise trop grande, sur ce perron défoncé.

— Toi, tu me rappelles que j'ai existé avant de devenir un monstre.

Elle ne dit rien. Elle pose sa tête sur mon épaule. Nous restons ainsi, à regarder le jour se lever, à fumer en silence, à exister simplement l'un à côté de l'autre.

— Je veux que tu voies quelque chose, dis-je enfin.

— Quoi ?

— Mes cicatrices. Toutes.

Elle lève la tête, me regarde, interrogative.

— Pourquoi ?

— Parce que si tu dois rester, si tu dois savoir qui je suis vraiment, tu dois tout connaître. Le pire comme le meilleur.

Elle hoche la tête. Elle se lève, me tend la main. Je la prends. Elle m'entraîne à l'intérieur.

Je retire ma chemise. Je me tourne, lui offrant mon dos. Je sens son regard qui parcourt ma peau, qui s'attarde sur chaque marque, chaque entaille, chaque brûlure.

— Celle-ci, dit-elle en touchant une longue cicatrice le long de mes omoplates.

— Mon père. Avec une ceinture cloutée. J'avais douze ans.

— Et celle-là ?

Son doigt suit une ligne irrégulière sur mes reins.

— Couteau. Une bagarre, y a cinq ans. Le type a voulu me tailler les reins. Il a raté.

— Et là ?

Sa main effleure une brûlure ronde sur mon épaule.

— Cigare. En cellule. Pour me calmer, disaient-ils.

Ses doigts tremblent légèrement. Je sens son émotion, même si je ne vois pas son visage.

— Ça fait mal ? demande-t-elle.

— Maintenant ? Non. Plus maintenant.

— Mais avant ?

— Avant, oui. Avant, ça faisait mal. Avant, je pleurais. Avant, je hurlais.

Elle passe ses bras autour de ma taille. Son corps se colle contre mon dos. Sa joue repose entre mes omoplates.

— Je suis désolée, murmure-t-elle.

— De quoi ?

— De ne pas avoir été là. De t'avoir laissé seul avec tout ça.

Je me retourne dans ses bras. Je la prends par les épaules. Je la regarde dans les yeux.

— Tu n'as rien à te reprocher. Tu étais une enfant. Tu es partie pour survivre. Je ne t'en ai jamais voulu pour ça.

— Mais tu étais en colère, hier.

— J'étais en colère contre moi. Contre les années perdues. Contre ce que je suis devenu sans toi. Pas contre toi.

Ses yeux s'embuent. Une larme roule sur sa joue. Je l'essuie du pouce.

— Pleure pas, dis-je. Je déteste voir les femmes pleurer.

— Je ne pleure pas.

— Si. Mais c'est beau.

Elle rit à travers ses larmes. Un rire tremblant, fragile, merveilleux.

— Idiot.

— Sûrement.

Je l'embrasse. Un baiser salé, goût de larmes. Un baiser qui promet des choses que je ne sais pas tenir. Un baiser qui dit tout ce que je n'arrive pas à formuler.

— Montre-moi les tiennes, dis-je.

— Mes cicatrices ?

— Oui.

Elle recule d'un pas. Elle retire la chemise. Elle se tient nue devant moi, offerte, vulnérable.

Son corps est parfait. Pas au sens des magazines, pas au sens des canons de beauté. Parfait parce qu'il est le sien. Parce qu'il est vivant. Parce qu'il est là, devant moi, après dix ans d'attente.

Je m'approche. Je tourne autour d'elle comme un animal autour de sa proie. Mais c'est une proie consentante, une proie qui s'offre.

— Là, dis-je en touchant une fine ligne blanche sur son flanc.

— Appendicite. À quinze ans. Juste avant mon départ.

— Et là ?

Ma main effleure une marque sur sa cuisse.

— Chute à vélo. J'étais petite.

— Et là ?

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