로그인Mathéo
Je la regarde dormir.La lumière de l'aube filtre à travers les carreaux sales, dessine des ombres sur son visage. Elle a les traits détendus, la bouche entrouverte, les cheveux répandus sur mon oreiller comme une promesse. Elle est belle. Plus belle que dans mes souvenirs. Plus belle que dans mes rêves.
Je n'aurais pas dû la laisser revenir dans ma vie.
Je n'aurais pas dû la toucher, l'embrasser, la prendre. Je n'aurais pas dû lui montrer qui je suis vraiment. Parce que maintenant, je sais que je ne pourrai plus m'en passer. Maintenant, je sais que si elle repart, cette fois, elle m'emportera avec elle. Elle m'arrachera le cœur, les tripes, l'âme. Et il ne restera rien.
Sa main bouge dans son sommeil. Elle cherche mon corps, le trouve, s'y accroche. Même endormie, elle s'agrippe à moi. Même inconsciente, elle a besoin de ma chaleur.
Je repense à la veille. À notre première fois, contre ce mur. À la rage qui m'habitait, à la violence de mes gestes. J'en ai honte, maintenant. Honte d'avoir été cet animal qui prend sans demander. Honte d'avoir confondu désir et domination.
Mais elle a compris. Elle a dit que c'était ce dont on avait besoin. Elle a dit qu'on avait dix ans de manque à évacuer. Elle a dit ça comme si elle me connaissait mieux que je ne me connais moi-même.
Peut-être que c'est le cas. Peut-être qu'elle a toujours été la seule à me voir vraiment.
Je me lève sans bruit. Je passe une chemise, un jean. Je sors sur le pas de la porte. L'air du matin est frais, vivifiant. Je m'assieds sur les marches, je sors une cigarette. La fumée monte dans le ciel gris.
Le village s'éveille au loin. Des bruits de moteur, des voix, des portes qui claquent. Le quotidien des autres. Ce quotidien dont j'ai toujours été exclu. Ce quotidien que je n'ai jamais voulu, de toute façon.
— Tu fumes trop.
Sa voix derrière moi. Je me retourne. Elle est là, debout dans l'embrasure de la porte, vêtue de ma chemise qui lui arrive à mi-cuisses. Ses jambes nues, ses cheveux en bataille, ses yeux encore gonflés de sommeil.
— Je sais.
— Tu partages ?
Je lui tends la cigarette. Elle s'assoit près de moi, nos épaules qui se touchent. Elle tire une bouffée, ferme les yeux, expire lentement.
— J'avais oublié ce que ça faisait, le matin dans un village. Le calme. Cette impression que le temps s'écoule plus lentement.
— Moi, j'aimerais oublier.
Elle tourne la tête vers moi. Ses yeux sont graves.
— Pourquoi ?
Je hausse les épaules. Je reprends la cigarette.
— Parce que c'est ici que tout est arrivé. Les coups, la peur, la solitude. Parce que chaque rue, chaque arbre, chaque pierre me rappelle ce que j'étais, ce que je suis devenu.
— Et moi ? Je te rappelle quoi ?
Je la regarde. Le vent soulève une mèche de ses cheveux. Elle a l'air si fragile, soudain, dans cette chemise trop grande, sur ce perron défoncé.
— Toi, tu me rappelles que j'ai existé avant de devenir un monstre.
Elle ne dit rien. Elle pose sa tête sur mon épaule. Nous restons ainsi, à regarder le jour se lever, à fumer en silence, à exister simplement l'un à côté de l'autre.
— Je veux que tu voies quelque chose, dis-je enfin.
— Quoi ?
— Mes cicatrices. Toutes.
Elle lève la tête, me regarde, interrogative.
— Pourquoi ?
— Parce que si tu dois rester, si tu dois savoir qui je suis vraiment, tu dois tout connaître. Le pire comme le meilleur.
Elle hoche la tête. Elle se lève, me tend la main. Je la prends. Elle m'entraîne à l'intérieur.
Je retire ma chemise. Je me tourne, lui offrant mon dos. Je sens son regard qui parcourt ma peau, qui s'attarde sur chaque marque, chaque entaille, chaque brûlure.
— Celle-ci, dit-elle en touchant une longue cicatrice le long de mes omoplates.
— Mon père. Avec une ceinture cloutée. J'avais douze ans.
— Et celle-là ?
Son doigt suit une ligne irrégulière sur mes reins.
— Couteau. Une bagarre, y a cinq ans. Le type a voulu me tailler les reins. Il a raté.
— Et là ?
Sa main effleure une brûlure ronde sur mon épaule.
— Cigare. En cellule. Pour me calmer, disaient-ils.
Ses doigts tremblent légèrement. Je sens son émotion, même si je ne vois pas son visage.
— Ça fait mal ? demande-t-elle.
— Maintenant ? Non. Plus maintenant.
— Mais avant ?
— Avant, oui. Avant, ça faisait mal. Avant, je pleurais. Avant, je hurlais.
Elle passe ses bras autour de ma taille. Son corps se colle contre mon dos. Sa joue repose entre mes omoplates.
— Je suis désolée, murmure-t-elle.
— De quoi ?
— De ne pas avoir été là. De t'avoir laissé seul avec tout ça.
Je me retourne dans ses bras. Je la prends par les épaules. Je la regarde dans les yeux.
— Tu n'as rien à te reprocher. Tu étais une enfant. Tu es partie pour survivre. Je ne t'en ai jamais voulu pour ça.
— Mais tu étais en colère, hier.
— J'étais en colère contre moi. Contre les années perdues. Contre ce que je suis devenu sans toi. Pas contre toi.
Ses yeux s'embuent. Une larme roule sur sa joue. Je l'essuie du pouce.
— Pleure pas, dis-je. Je déteste voir les femmes pleurer.
— Je ne pleure pas.
— Si. Mais c'est beau.
Elle rit à travers ses larmes. Un rire tremblant, fragile, merveilleux.
— Idiot.
— Sûrement.
Je l'embrasse. Un baiser salé, goût de larmes. Un baiser qui promet des choses que je ne sais pas tenir. Un baiser qui dit tout ce que je n'arrive pas à formuler.
— Montre-moi les tiennes, dis-je.
— Mes cicatrices ?
— Oui.
Elle recule d'un pas. Elle retire la chemise. Elle se tient nue devant moi, offerte, vulnérable.
Son corps est parfait. Pas au sens des magazines, pas au sens des canons de beauté. Parfait parce qu'il est le sien. Parce qu'il est vivant. Parce qu'il est là, devant moi, après dix ans d'attente.
Je m'approche. Je tourne autour d'elle comme un animal autour de sa proie. Mais c'est une proie consentante, une proie qui s'offre.
— Là, dis-je en touchant une fine ligne blanche sur son flanc.
— Appendicite. À quinze ans. Juste avant mon départ.
— Et là ?
Ma main effleure une marque sur sa cuisse.
— Chute à vélo. J'étais petite.
— Et là ?
Et pourtant, je n'ai jamais été aussi heureuse.Parce que j'ai trouvé ce que je cherchais sans le savoir. Parce que j'ai appris à aimer, à m'abandonner, à faire confiance. Parce que j'ai découvert que la vie n'est pas un rôle à jouer, une réputation à défendre, une carrière à construire. La vie, c'est ce qui se passe quand on cesse de contrôler. Quand on accepte de perdre. Quand on accepte de se perdre.Je me lève, vais dans le salon, ouvre la baie vitrée. L'air est doux, printanier. Le jardin est calme, les oiseaux chantent, les fleurs embaument. Dans quelques heures, Enzo rentrera. Nous déjeunerons ensemble. Nous parlerons de sa matinée, de ses cours, de ses projets. Puis il retournera au lycée, et moi je continuerai à chercher ma voie. À écrire, peut-être. À donner des cours, peut-être. À simplement vivre.Le temps passe. Les mois s'écoulent.Enzo passe son bac. Mention très bien. Je suis dans la salle, parmi les parents, quand il reçoit son diplôme. Personne ne sait qui je suis vr
Madame ValoisLes jours se changent en semaines, les semaines en mois. Le temps, qui s'était figé dans l'attente et l'angoisse, reprend son cours. Il coule, fluide, paisible, rythmé par des gestes simples et des moments partagés.Nous avons trouvé un appartement. Un petit deux-pièces dans une ville moyenne, loin du lycée, loin de notre ancienne vie. Un salon lumineux avec une baie vitrée qui donne sur un jardin, une chambre aux murs blancs que nous avons repeints ensemble, une cuisine étroite où nous préparons nos repas en nous frôlant, en nous souriant, en nous aimant.Enzo s'est inscrit au lycée de la ville. Terminale littéraire, comme prévu. Il a fallu expliquer son arrivée en cours d'année, fournir des papiers, inventer une histoire plausible. Un déménagement familial, des parents qui ont suivi une mutation. Les mensonges sont devenus notre quotidien, mais ce sont des mensonges protecteurs, nécessaires, temporaires. Un jour, nous le savons, la vérité éclatera peut-être. Mais pour
EnzoLa chambre est petite, mais elle nous suffit. Un lit aux draps blancs, une armoire en bois ciré, une fenêtre qui donne sur la rivière, un parquet qui craque légèrement sous nos pas. Rien à voir avec la salle 204. Rien à voir avec le bureau massif, le fauteuil en cuir, le parquet froid où je m'agenouillais chaque lundi. Ici, tout est simple. Intime. Vrai.Éléonore est debout devant la fenêtre, dos tourné. La lumière du soir caresse sa silhouette, dessine les courbes de ses épaules, de ses hanches, de ses jambes. Elle porte une robe légère, bleu pâle, qui n'a rien à voir avec les tailleurs stricts et les bas fumés qu'elle portait au lycée. Elle est belle. Plus belle que jamais, parce qu'elle est elle. Juste elle.Je m'approche, silencieux. Je pose mes mains sur ses épaules. Elle frissonne, mais ne se retourne pas.— À quoi tu penses ? dis-je.Le tutoiement est encore neuf, fragile. Chaque fois que je l'utilise, mon cœur fait un bond dans ma poitrine. C'était interdit, avant. Impens
Madame ValoisLe matin se lève, doux et lumineux, sur cette chambre d'hôtel qui n'est déjà plus la mienne, qui n'est déjà plus qu'un souvenir. Les premiers rayons du soleil filtrent à travers les rideaux, dessinent des arabesques dorées sur les draps froissés. Je me réveille lentement, le corps encore engourdi de sommeil et d'amour, l'esprit flottant dans cet entre-deux où tout est encore possible.Il est là, allongé à côté de moi. Il dort encore, le visage paisible, les traits détendus. Sa respiration est lente, profonde, régulière. Ses cheveux sombres sont en désordre sur l'oreiller. Sa main repose sur mon ventre, légère, comme une promesse. Il est beau. Il est jeune. Il est tout ce que je n'aurais jamais dû désirer. Et pourtant, il est là, et c'est la chose la plus juste qui me soit jamais arrivée.Je ne le réveille pas. Je reste immobile, à le regarder. À graver chaque détail dans ma mémoire. La courbe de ses cils, l'arête de son nez, le dessin de ses lèvres entrouvertes. Je l'ai
EnzoNous marchons longtemps dans les rues de la ville. Sans destination précise. Sans hâte. Sans peur. Nos pas sont lents, accordés. Sa main est dans la mienne, douce, tiède. Nous ne parlons pas. Les mots viendront plus tard. Pour l'instant, il n'y a que ce silence partagé, cette présence retrouvée, cette évidence que nous sommes enfin là où nous devons être.La nuit est tombée. Les lampadaires s'allument, jetant des halos orangés sur les trottoirs. Les cafés se remplissent, les terrasses bruissent de conversations et de rires. Le monde vit autour de nous. Et nous, nous sommes dans notre bulle, transparents, protégés.Elle s'arrête devant un petit restaurant italien, une devanture discrète avec des nappes à carreaux et des bougies sur les tables.— Vous avez faim ? demande-t-elle.— Oui.
Elle retire sa main, plonge dans son sac, en sort une enveloppe. La même que celle que je lui avais donnée au café. La lettre que je lui avais lue, il y a un mois, une éternité. Elle est froissée, usée, comme si elle l'avait ouverte et refermée cent fois.— Je l'ai relue, dit-elle. Tous les jours. Toutes les nuits. Et j'ai compris quelque chose.— Quoi ?— Que vous aviez raison. Que ce n'était pas qu'un jeu. Pas qu'une leçon. Pas qu'une passade.Elle marque une pause, cherche ses mots.— J'ai tout quitté, Enzo. Mon mari, ma maison, ma vie d'avant. J'ai posé ma démission. Je ne suis plus professeur. Je ne suis plus Madame Valois. Je suis juste Éléonore. Une femme de quarante ans qui ne sait pas ce que l'avenir lui réserve. Une femme qui a tout perdu.— Pas tout.— Non. Pas tout







