LOGINCélian
Je l'ai suivie à travers les rues, à cinq pas de distance, comme un chien errant qui aurait enfin flairé la piste du salut. Elle ne s'est pas retournée une seule fois, n'a pas accéléré ni ralenti son pas. Sa silhouette droite et fluide fendait la foule avec une grâce mécanique, et moi, je me collais à cette bulle de silence qu'elle traînait avec elle comme un sillage. Déjà, les douleurs du marché s'estompaient, remplacées par un soulagement si intense qu'il en était presque douloureux.
Son immeuble était un cube de béton anonyme, son appartement au troisième étage. Elle a sorti ses clés sans un regard pour moi, a ouvert la porte et est entrée. J'ai hésité une seconde sur le palier, le cœur battant la chamade. Puis j'ai franchi le seuil.
L'intérieur était... inexistant. Les murs nus, d'un blanc malade. Un sofa bas, une table en verre, une étagère vide. Aucune photo, aucun livre, aucun bibelot. Aucune trace de vie personnelle, comme si l'appartement venait d'être livré ou s'apprêtait à être rendu. L'air était immobile, tiède, et surtout, il était toujours aussi silencieux. La dernière brume de douleur étrangère qui collait à ma peau s'est évaporée, laissant place à un calme que je n'avais jamais connu. J'ai fermé les yeux un instant, ivre de cette paix.
— Comment vous appelez-vous ? ai-je fini par demander, ma voix raisonnant étrangement dans le vide de la pièce.
— Elara.
Elle a dit son nom comme elle aurait dit "mur" ou "sol". Un fait. Rien de plus. Aucune musique, aucune émotion.
— Moi, c'est Célian.
Je me suis avancé de quelques pas. Elle ne recula pas. Elle restait plantée au milieu du salon, statue dans son propre musée.
— Je... je sens la douleur des autres.
J'ai lâché le mot, cette confession qui m'avait valu tant de regards incrédules, de moqueries ou de peur. J'attendais le ricanement, le recul, l'inévitable "tu délires".
Rien.
Elle a simplement incliné la tête, un mouvement lent et précis.
— C'est pour ça que vous êtes venu vers moi.
Ce n'était pas une question. C'était une déduction logique, implacable.
— Oui, ai-je soufflé, les yeux s'embuant malgré moi. Autour de vous... c'est le silence. Le premier silence.
Et déjà, à la périphérie de ma conscience, je sentais les éclats du monde tenter de revenir. La pointe d'une migraine lointaine, l'écho d'une anxiété. L'appartement n'était pas une forteresse, juste un abri temporaire. La peur panique de retrouver le chaos m'a saisi.
— Je peux... je peux essayer quelque chose ?
Ma main s'est levée, tremblante, entre nous. Une main de mendiant, de suppliant. Son regard, ce gris opaque et profond, s'est posé sur mes doigts qui frémissaient, puis est remonté lentement vers mon visage. Elle a mis un temps infini à répondre, à analyser, à peser.
— Oui.
Ce simple mot, donné sans crainte, sans curiosité malsaine. Une autorisation.
J'ai avancé ma main, lentement, comme on approcherait d'un animal sauvage. Le bout de mes doigts a effleuré la peau de son avant-bras, là où la manche de son pull remontait. Sa chair était fraîche, lisse. Parfaitement inerte. Aucun frisson à mon contact. Aucun mouvement de recul. Aucun battement de pouls affolé sous ma pulpe. Rien. C'était comme toucher du marbre vivant.
Une pulsion m'a pris, brutale, née du désespoir et de ce silence si fragile. J'ai serré. Mes doigts se sont refermés sur son avant-bras avec une force que je ne me connaissais pas. Assez fort pour laisser des marques, j'en étais sûr. Assez fort pour faire crier n'importe qui.
Elle n'a pas bronché. Son souffle est resté régulier. Ses yeux, toujours fixés sur les miens, n'ont pas cligné. Mais quelque chose a changé. Au plus profond de ses pupilles grises, une lueur minuscule s'est allumée. Une étincelle de... quelque chose. Pas de la douleur. De l'intérêt. De la curiosité.
— Continuez, a-t-elle dit, et sa voix était toujours aussi plate, mais l'ordre était clair.
Et c'est à ce moment précis que la compréhension m'a frappé, aussi violente qu'une décharge électrique. Ce n'était pas un hasard. Ce n'était pas à sens unique. Elle avait besoin de ça. De moi. De ce contact, de cette pression, de cette preuve physique qu'elle pouvait être affectée. J'étais son miroir, comme elle était mon bouclier.
Un grognement rauque m'a échappé. J'ai serré plus fort encore, jusqu'à ce que mes jointures blanchissent, jusqu'à sentir les os fins de son bras sous mes doigts. La douleur des autres , cette présence parasite et étouffante a reculé d'un coup, chassée par la réalité tangible de ce corps sous ma main, par la concentration farouche que je mettais dans ce geste. Je n'étais plus une éponge passive. J'étais actif. Je marquais. J'influençais. J'existais.
— Est-ce que... est-ce que vous sentez quelque chose, maintenant ? ai-je haleté, la voix étranglée par l'effort et l'émotion.
Ses lèvres, si pâles, se sont entrouvertes. Un souffle est passé.
— Je ne sais pas, a-t-elle murmuré, et pour la première fois, une infime vibration, une hésitation, tremblait dans sa voix. Mais... continuez.
Ses yeux ne m'avaient jamais quitté. L'étincelle y dansait, plus vive, avide. Elle attendait la suite. Elle avait soif de la suite. Et moi, je n'avais jamais rien voulu d'autre que de pouvoir, enfin, continuer.
CélianCinq ans.Cinq ans que je me réveille chaque matin dans cette chambre, avec cette femme à côté de moi et cette lumière qui traverse les volets bleus. Cinq ans que la guerre est finie. Cinq ans que nous avons posé nos armes, nos failles, nos douleurs sur la table de la cuisine et que nous avons décidé de ne plus jamais les reprendre.Ce matin, le soleil se lève tôt. C'est le début de l'été. Les oiseaux chantent dans le jardin, des merles surtout, qui ont niché dans le cerisier l'année dernière et qui sont revenus. L'air qui entre par la fenêtre entrouverte sent l'herbe coupée et la terre humide. J'ai arrosé le potager hier soir. Les tomates commencent à rougir.Elara dort encore. Elle est tournée vers moi, les cheveux étalés sur l'oreiller, une main posée sur le drap entre nous deux comme une petite île. Elle ne dort plus comme avant. Avant, elle dormait crispée, recroquevillée, prête à bondir au moindre bruit. Maintenant, elle dort détendue, abandonnée, confiante. Son visage es
ElaraLa maison a des volets bleus.C'est la première chose que je remarque en descendant de la voiture. Des volets bleus, en bois, un peu délavés par le soleil et la pluie, avec des charnières qui grincent quand le vent les fait bouger. La façade est en crépi blanc, un blanc qui a viré au gris par endroits, à cause de l'humidité ou du temps ou des deux. Le toit est en tuiles rouges. Il y a une cheminée qui fume déjà , Célian a dû allumer un feu ce matin avant de venir nous chercher à la gare.Je reste debout sur le gravier de l'allée, ma valise à la main, à regarder cette maison comme si c'était un animal inconnu dont je ne sais pas encore s'il va mordre ou ronronner. Léna est déjà sortie de la voiture. Elle court vers la porte d'entrée, ses cheveux volant derrière elle comme une bannière. Elle a seize ans maintenant. Elle a grandi de trois centimètres en six mois. Elle rit plus souvent qu'avant.— C'est là ? crie-t-elle par-dessus son épaule.— C'est là, répond Célian.Il est à côté
CélianJe me réveille avec un goût de cendre dans la bouche et la main d'Elara serrée dans la mienne.La lumière est trop blanche. Le lit trop dur. Les machines autour de moi émettent des bip réguliers, insistants, comme des oiseaux mécaniques qui n'auraient pas appris à se taire. Je mets quelques secondes à comprendre que je suis vivant, et quelques secondes de plus à décider si c'est une bonne nouvelle.Elara dort. Ou elle fait semblant de dormir. Sa tête est posée sur le bord de mon matelas, ses cheveux éparpillés sur le drap comme une flaque d'encre. Son souffle est régulier. Ses doigts sont toujours accrochés aux miens. Je ne sais pas depuis combien de temps elle est là. Je ne sais pas combien de temps s'est écoulé depuis que j'ai dit oui, depuis que j'ai ouvert les vannes et laissé le Prisme aspirer toute la douleur que j'avais stockée, toute la souffrance des anomalies, toute la colère, toute la peur, tout. Je me souviens de la brûlure. Je me souviens de la sensation de me vide
LénaJe les trouve dans une salle blanche, une salle de ce genre qu'on voit dans les hôpitaux quand quelque chose de grave est en train de se passer mais que personne ne veut le dire à voix haute. Célian est allongé sur un lit. Elara est assise à côté de lui, immobile, les mains posées sur ses cuisses, le visage tourné vers le profil inerte de l'homme qu'elle aime. Il y a des moniteurs. Des fils. Des écrans qui affichent des courbes plates, ou presque plates, ou pas assez plates pour être mortes mais pas assez vivantes pour rassurer qui que ce soit.Je m'arrête sur le seuil. Ma faille s'agite. Elle sent quelque chose.Ou plutôt, elle ne sent rien. C'est pire.D'habitude, quand j'entre dans une pièce, je perçois les esprits comme des présences, des textures, des températures. Celui de Célian, je le connais depuis des semaines maintenant : c'est un brasier contenu, une fournaise derrière une porte blindée, une douleur si dense qu'elle en devient presque solide. Je m'y suis habituée. Je
ElaraJe franchis le seuil du QG au moment où Célian s'effondre à l'autre bout de la ville.Je ne le sais pas encore. Je ne sais pas qu'il vient de donner son accord, qu'il a ouvert les vannes de son esprit comme on ouvre un barrage, que toute la souffrance qu'il a passée à absorber depuis des années est en train de se déverser dans les capteurs du Prisme pour leur offrir une diversion assez massive pour que je puisse m'infiltrer. Je sais seulement que les alarmes psychiques se taisent une à une devant moi, que les pièges sensoriels conçus pour broyer n'importe quel esprit normal glissent sur le mien comme de l'eau sur de la pierre, et que c'est cela, ma malédiction devenue outil : je ne ressens rien, donc rien ne peut m'atteindre.Le couloir est blanc. Les néons bourdonnent. Je marche pieds nus parce que les chaussures faisaient du bruit et que le bruit, c'est une information, et que je ne veux donner aucune information à cet endroit. Mes pas sont silencieux. Mon cœur bat à cinquante
La nuit tombe sur le bunker. Une nuit artificielle, sans étoiles, sans lune, juste l'obscurité confinée du béton. On charge le matériel dans le van. Des brouilleurs rudimentaires, assez pour créer une zone morte de trente mètres. Des fumigènes artisanaux, des cocktails de produits chimiques achetés séparément pour ne pas éveiller les soupçons. Des talkies-walkies à courte portée, indétectables. Des couvertures de survie. De l'eau. Des barres énergétiques. Le strict nécessaire. Rien qui puisse nous ralentir. Rien qui puisse nous trahir. Noé a fini son dessin. Il nous le montre. L'image est magnifique. Terrifiante. Le bunker du Prisme y apparaît comme une bête de pierre et d'acier, tapie dans la montagne, la gueule ouverte sur un gouffre sans fond. Les murs suintent une angoisse visqueuse. Les couloirs sont des veines palpitantes. Il a capturé l'essence du lieu. La froideur clinique. La souffrance imprégnée dans les murs. Les cris étouff
Tous les regards se tournent vers moi. Même Elara, qui était restée silencieuse jusque-là, les yeux fixés sur le tableau comme si elle pouvait effacer les noms par sa seule volonté. Son regard glisse ve
Il s'interrompt, ravale sa salive.— Et Iris vient de recevoir un message des morts. Le Prisme a aussi pris Gabriel. Le prisme de mémoire qu'on cherchait à
Le silence retombe. Épais. Suffocant. Même la climatisation semble s'être tue, comme si l'air lui-même retenait son souffle.C'est Noé qui le brise. Il lève son carnet, le tourne vers nous. Ses doigts sont couverts d'encre noire, presque jusqu'au poignet. Il a dessiné une montagne. Pas une montagne
Lucien baisse les yeux sur elle. Son visage se fend d'une tristesse infinie.— Prisme de chagrin. Le verre fond quand elle est triste parce que son chagrin émet u