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Célian
Le marché m'aspire comme un poumon géant, chaque bouffée d'air charriant son lot de misères. Je titube entre les étals, les épaules voûtées sous le poids des douleurs qui ne m'appartiennent pas. La migraine du poissonnier – un pilier de feu derrière l'œil droit – se propage dans mes propres tempes, pulsant au rythme de ses annonces criardes. Plus loin, les rhumatismes de la vieille femme courbée sur ses cageots de pommes de terre s'insinuent dans mes articulations, un venin froid et visqueux qui gèle mes gestes. Ce ne sont pas que des sensations physiques. C'est l'angoisse de la mère qui compte ses pièces, le désespoir du chômeur qui erre sans but, la colère rentrée de l'adolescent bousculé. Une symphonie discordante de souffrances qui résonne dans la cage de mes côtes, un choeur maudit dont je suis le seul auditeur.
Je m'arrête, les mains agrippées à l'étal d'un primeur. Les couleurs vives des poivrons et des aubergines dansent, se brouillent, se mélangent aux éclairs douloureux qui zèbrent mon champ de vision. Le monde est une cacophonie sensorielle. L'odeur âcre du poisson pourri se mêle au parfum entêtant des melons mûrs, et chaque effluve transporte avec lui son propre fardeau émotionnel. Je ferme les yeux, les doigts enfoncés dans le bois rugueux de l'étal, cherchant désespérément un point fixe dans ce chaos, une seconde de répit. En vain. La marée monte, inexorable, prête à m'engloutir.
Et c'est alors que je la vois.
Assise sur un banc, à l'écart du flot des passants. Une jeune femme. Ses cheveux, d'un blond si pâle qu'ils en paraissent presque blancs, tombent en cascades inertes sur ses épaules. Elle est parfaitement immobile, les mains posées à plat sur ses genoux, comme une poupée de cire abandonnée là. Les gens passent, se bousculent, vivent, rient, s'énervent autour d'elle, formant un tourbillon de vie bruyante et colorée. Mais elle... elle est un trou dans la réalité. Une tache de silence au milieu du vacarme. Un vide.
Ce qui me frappe, ce qui me coupe le souffle au point que je dois m'appuyer à l'étal pour ne pas tomber, c'est ceci : autour d'elle, rien. Aucune douleur. Aucune émotion parasite. Aucune de ces vagues nauséabondes qui déferlent en permanence sur moi. C'est la première, la seule zone de silence absolu que j'aie jamais rencontrée. Une oasis dans le désert de mes tourments.
Hypnotisé, je me détache de l'étal. Chaque pas que je fais vers elle est une libération. La migraine du poissonnier s'éloigne, comme si on baissait le volume d'une radio hurlante. Les rhumatismes de la vieille femme reculent, laissant place à une sensation de légèreté oubliée. Le vacarme mental, cette rumeur constante qui habite mon crâne, baisse d'un cran, puis d'un autre. Le silence. Un silence si profond, si précieux, qu'il en est presque douloureux. Mes oreilles bourdonnent de cette absence de bruit.
Je m'assois à côté d'elle, sur le banc froid. Le bois craque à peine. Elle ne tourne pas la tête. Son regard, d'un gris si pâle qu'il en est presque translucide, fixe un point invisible au loin, au-delà des étals, au-delà des immeubles. Ses pupilles ne clignent presque pas. Elle respire avec une lenteur déconcertante, son torse se soulevant à peine. On dirait qu'elle attend. Qu'elle a toujours attendu.
— Excusez-moi, je murmure, la voix rauque, étranglée par l'émotion et le soulagement brutal.
Il se passe plusieurs secondes, interminables. Puis, avec une lenteur qui semble défier le temps lui-même, elle tourne la tête vers moi. Son visage est un ovale parfait, d'une pâleur laiteuse. Aucune expression. Aucune ride de curiosité ou d'inquiétude. Aucune ombre de peur. C'est un masque de marbre, lisse et impénétrable. Ses yeux, ces lacs gris et stagnants, se posent sur moi sans me voir, ou peut-être en voyant au-delà.
— Oui ?
Sa voix est plate, monocorde, sans la moindre intonation. Elle résonne bizarrement, comme synthétique, dépourvue de la chaleur humaine qui colore habituellement la parole.
Le silence qu'elle génère est si enivrant que j'ai du mal à former mes pensées. Je pourrais rester là des heures, simplement à respirer cet air purifié.
— Vous... vous ne ressentez rien ? je finis par balbutier, incapable de croire à une telle absence, une telle neutralité dans le monde bruyant qui nous entoure.
Son regard ne quitte pas le mien. Elle me dévisage longuement, comme si elle analysait la question sous tous ses angles, comme un ordinateur traiterait une requête complexe. Il n'y a ni offense ni surprise dans son attitude. Juste une évaluation neutre.
— Non, finit-elle par dire. Rien.
Le mot tombe dans l'air entre nous, simple et définitif. Rien. Et dans le vide de son regard, dans l'immensité silencieuse qui émane d'elle, je vois bien plus qu'une simple étrangeté. Je vois mon salut. La possibilité de respirer sans brûlure. La promesse d'une trêve. Mon cœur se met à battre plus vite, non pas d'angoisse, mais d'un espoir fou, terrible et magnifique.
ElaraJe devrais savourer ce moment. L'homme qui nous a disséqués pendant des années, qui nous a maintenus dans l'ignorance et la douleur, est désorienté par ce que nous sommes devenus.Je ne savoure rien.Je regarde son visage et j'y cherche une trace de l'être humain qu'il a peut-être été, autrefois, avant que la mission ne le consume. Je ne trouve que des ruines. Des fondations solides, mais un édifice vide.— Vous auriez pu nous aider, dis-je. Au lieu de nous utiliser.— Je vous ai aidés.— Vous nous avez exploités. Vous avez pris notre douleur, notre folie, et vous en avez fait des armes. Des statistiques. Des publications.— C'était nécessaire.— Pour qui ?Il ne répond pas.Célian fait un pas. Pas vers Kane. Vers moi. Son épaule touche la mienne. La chaleur de son corps à travers les couches de tissu.— Vous n'avez jamais été malade, dit-il à Kane. Vous n'avez jamais senti la souffrance des autres s'infiltrer en vous sans que vous puissiez l'arrêter. Vous n'avez jamais perdu la
ElaraIl est là.Je ne le vois pas encore. Je le sens. Dans cette faille minuscule que j'ai laissée ouverte vers Célian, sa présence n'entre pas. Mais elle rôde autour, comme une eau sale cherchant une fissure.— Combien de temps ? demande Célian.Sa voix est basse, calme. Cette voix qu'il prend avant de faire un truc irréversible.— Quelques minutes. Peut-être moins.Je ne quitte pas la fenêtre des yeux. La pluie a redoublé. Elle ruisselle sur la vitre en nappes épaisses, déformant la rue déserte. Les réverbères balancent des halos jaunes, malades.— Il sait qu'on l'attend.— Il compte là-dessus.Célian s'écarte de la fenêtre. Je sens son mouvement avant de l'entendre, par ce fil ténu que nous avons tissé entre nous. Pas des images, pas des émotions brutes. Juste une conscience de l'autre. Une présence. Un ancrage.Il fouille dans son sac. En sort un carnet, un stylo. Il griffonne quelques phrases rapides, arrache la page, la plie en quatre.— Si ça tourne mal...— Ça va tourner mal.
CélianMes paroles résonnent, brutales. Je m’attends à ce qu’elle recule, qu’elle se referme.Elle ne le fait pas. Elle avance. D’un pas, puis deux. Elle s’arrête à quelques centimètres de moi. Je sens la chaleur de son corps, l’odeur de poussière et de pluie qui émane d’elle.— Peut-être qu’on s’est trompés, murmure-t-elle. Peut-être que le but, ce n’était pas de devenir « sains ». Peut-être que c’était de devenir conscients. De choisir. De ne plus subir.Sa main se lève. Lentement, comme pour ne pas effaroucher un animal sauvage, elle pose sa paume à plat sur ma poitrine, par-dessus mon pull. A travers le tissu, je sens la pression de sa main, le léger tremblement de ses doigts.— Baisse ton bouclier, Célian. Pas pour la douleur du monde. Pour moi. Laisse-moi entrer. Laisse-moi sentir ce que tu ressens, maintenant, vraiment. Et laisse-moi te donner ce que je ressens. Pas à travers un filtre. Pas comme une expérience. Comme un échange. Comme avant, mais en sachant.C’est une folie. C
CélianLes jours s’étirent, pareils à des ombres. Nous sommes devenus des fantômes dans notre propre peau.L’entraînement au silence absolu est une torture d’un genre nouveau. Ce n’est pas la douleur qui manque. C’est sa présence familière, son bruit de fond constant, qui laissait toujours un horizon, une direction : absorber, endurer. Maintenant, l’horizon est un mur blanc. Je dois maintenir le bouclier en permanence, sans faille, sans distraction. C’est épuisant. Comme retenir son souffle indéfiniment.Elara, elle, s’est éteinte. Littéralement. Elle passe des heures assise, les yeux ouverts mais ne regardant rien, réduite à une présence minimale. Parfois, je pose ma main sur la sienne, pour vérifier. Sa peau est tiède, son pouls lent. Mais derrière ses yeux, il n’y a plus ce prisme en activité, ces lueurs de compréhension rapide. Il y a de la volonté. Une volonté de fer pour rester sourde, muette, aveugle au monde émotionnel.Nous parlons peu. Les mots sont des risques, des perturba
ElaraJe touche mon sang, observe la trace rouge sur mon doigt. Preuve de limite. Preuve de vulnérabilité.— Il t’a attaquée ?— Il a contre-attaqué. Ma perception était une intrusion. Il a essayé de forcer mon verrou.Célian pâlit à son tour. L’idée que Kane puisse, à distance, tenter de reprendre le contrôle, de la réduire à nouveau au néant… Elle est là, palpable, dans la pièce.— Alors il sait. Il sait que tu es changée. Il sait où tu es ?Je secoue la tête, lentement, douloureusement.— Non. La connexion était trop brève, trop violente. Il a senti une anomalie, une résistance. Pas une localisation. Mais il sait que je ne suis plus sa pièce manquante.Célian s’accroupit devant moi. Son visage est empreint d’une inquiétude brute, non filtrée. C’est sa peur à lui. Pas celle d’un autre. Je peux la percevoir, cette peur. Elle arrive à moi, se déploie dans mon espace : une angoisse froide pour moi, mêlée à une colère sourde contre Kane, et en dessous, un fond de détermination protectri
ElaraCélian dort. Un vrai sommeil, pas cette inertie épuisée d’après-crise. Ses paupières tremblent faiblement, ses muscles du visage détendus. Je le regarde, allongé sur le matelas poussiéreux, et je mesure l’abîme. L’homme qui dévorait la souffrance avec une avidité masochiste dort, paisible, vidé de son poison. Je l’ai fait. Ou plutôt, nous l’avons fait.Je ne dors pas. Le besoin n’est pas là. Mon ancien vide, cette chambre stérile, s’est rempli d’une activité perpétuelle, discrète. Des échos. Pas des émotions, mais leurs traces, leurs fréquences résiduelles, qui viennent mourir contre les parois de mon être et se transforment en… en données. En compréhension. La colère de l’ivrogne dans la rue trois étages plus bas se déploie en une brève cartographie de frustration sociale et de honte. La tristesse de la vieille femme du rez-de-chaussée devient un léger frisson de mélancolie automnale, puis s’évapore. C’est constant. Automatique. Mon prisme fonctionne en sourdine, sans que j’aie







