LOGINThéoLe jour de la rentrée, je me réveille avant l'aube, le ventre noué par une angoisse que je n'avais plus ressentie depuis mon entrée au collège. La faculté de médecine. J'y suis. Après des années de travail acharné, de nuits blanches, de doutes et d'espoirs, j'y suis enfin. Et pourtant, ce matin, je ne peux m'empêcher de trembler.Papa Raphaël est déjà levé quand je descends dans la cuisine. Il est assis à la table, une tasse de café à la main, le journal ouvert devant lui. Il porte déjà sa blouse blanche, prêt à partir pour l'hôpital. À soixante-neuf ans, il a ralenti son activité, mais il continue à opérer deux jours par semaine, et il supervise toujours la Clinique des Sens avec la même passion qu'au premier jour.— Tu n'as pas dormi, constate-t-il sans lever les yeux de son journal.— Pas beaucoup, non.— C'est normal. La veille d'une grande bataille, on ne dort jamais bien.— Ce n'est pas une bataille, Papa. C'
RaphaëlLa galerie d'Agnès n'a pas changé en vingt ans. Les mêmes murs blancs, les mêmes cimaises modulables, les mêmes spots halogènes qui diffusent une lumière parfaite, ni trop crue ni trop tamisée. C'est ici que Léandre a exposé pour la première fois, il y a une éternité. C'est ici qu'il s'est agenouillé devant moi, un galet en forme de cœur à la main, et qu'il m'a demandé de l'épouser. C'est ici que notre amour est devenu public, officiel, éclatant. Et aujourd'hui, c'est ici que notre fils expose ses premières toiles.Théo a dix-huit ans. Il est devenu un jeune homme élancé, aux épaules larges et au regard intense. Ses yeux gris, hérités de moi, contrastent avec ses cheveux noirs, hérités de Léandre. Il est la synthèse parfaite de nos deux êtres, l'incarnation vivante de notre amour. Et aujourd'hui, il est debout au centre de la galerie, nerveux, les mains moites, pendant qu'Agnès supervise l'accrochage de ses œuvres.— Alors, mon grand, dit
LéandreLa longère n'a pas changé. Elle est toujours là, accrochée à la falaise comme un coquillage à son rocher, avec ses volets bleus délavés par le sel et son toit d'ardoises moussues. Le vent de l'Atlantique souffle sans relâche, faisant grincer les girouettes et frissonner les herbes folles du jardin. Nous revenons chaque année, comme promis, pour cultiver nos racines. Mais cette fois, c'est différent. Cette fois, nous sommes venus pour vider la maison.Manon est morte il y a deux ans. Nous avons repoussé ce moment autant que possible, par peur, par chagrin, par superstition peut-être. Mais il faut bien s'y résoudre. La longère doit être vendue, ou louée, ou transmise à quelqu'un qui saura l'habiter et l'aimer comme elle l'a été. Alors nous sommes là, Raphaël, Théo et moi, avec des cartons, des sacs-poubelle, et le cœur lourd.— Par où on commence ? demande Théo, les bras ballants au milieu du salon.Il a quatorze ans maintenant, et
RaphaëlLa nuit est tombée sur la villa des Cèdres, et nous sommes dans l'atelier. Cet atelier que nous avons créé il y a vingt ans, ce lieu de fusion où nos deux mondes se rencontrent depuis deux décennies. Les bocaux d'anatomie sont toujours là, sur leurs étagères, témoins de mes années de chirurgie. Les toiles de Léandre sont toujours là, sur leurs chevalets, témoins de ses années de création. Rien n'a vraiment changé, et pourtant tout est différent.Léandre est debout devant une toile vierge, un pinceau à la main, les yeux fixés sur la surface blanche. Il a soixante-deux ans aujourd'hui, et il est toujours aussi beau. Ses cheveux sont poivre et sel, ses épaules se sont un peu voûtées, ses mains portent les traces de décennies de peinture. Mais son regard, ce regard noir et intense qui m'a transpercé il y a quarante ans, est resté le même. Brûlant. Insondable. Éternel.— Qu'est-ce que tu vas peindre ? je demande en m'approchant.— Je
Léandre L'interview a lieu dans le bureau de Raphaël, à la Clinique des Sens. Une journaliste de Santé Magazine, une femme d'une quarantaine d'années au regard vif et aux questions incisives. Elle prépare un dossier sur les médecins qui ont révolutionné leur discipline, et le nom de Raphaël est apparu en tête de liste. Le Chirurgien de Marbre, celui qui a créé la première unité d'art-thérapie intégrée à un service de cardiologie. Celui qui a osé déclarer que la beauté était un médicament. Je suis assis dans un coin du bureau, silencieux, discret. Raphaël ne m'a pas demandé de venir, mais j'ai tenu à être là. Pour le soutenir, pour l'accompagner, pour témoigner silencieusement de ce que nous avons construit ensemble. Il porte son costume gris anthracite, celui du premier jour, celui de tous les grands moments. Il a vieilli, bien sûr, mais son charisme est intact. Peut-être même est-il plus impressionnant aujourd'hui, avec ses tempes blanc
RaphaëlVingt ans. Vingt ans de mariage. Vingt ans de vie commune. Vingt ans à aimer le même homme, à m'endormir contre son épaule, à me réveiller dans ses bras. Vingt ans à le regarder peindre, à l'écouter rire, à l'accompagner dans ses doutes et ses triomphes. Vingt ans à construire une famille, une clinique, une œuvre. Vingt ans à vieillir ensemble.Je me regarde dans le miroir de la salle de bains, ce matin, et je vois les marques du temps. Mes tempes sont grisonnantes, presque blanches maintenant. Mes rides se sont creusées autour de mes yeux, ces fameuses pattes d'oie que Léandre appelle en riant mes rides de sagesse. Ma peau est moins ferme, mes gestes moins vifs, ma vue moins perçante. J'ai soixante-cinq ans. Léandre en a quarante-deux. L'écart d'âge qui semblait si scandaleux il y a vingt ans est toujours là, mais il s'est estompé, comme un fossé que le temps a comblé.— Tu te regardes encore dans le miroir ? dit Léandre en entrant dans







