LOGINAliceDes décennies ont passé.Je ne les compte plus, ou plutôt je les compte mal, comme on compte les fenêtres qui se rallument, par plaisir, sans les additionner. Mes cheveux sont blancs maintenant, du moins ce qu'il en reste, et ceux de James sont poivre et sel, ce qui signifie, dans son cas, qu'il est toujours aussi beau, et qu'il ne se plaint jamais, ce qui est agaçant et admirable à la fois.Le manoir est plein de rires.Notre fils, Darius, est un jeune Alpha, et je dis jeune par habitude, parce qu'il a fait ce que font les jeunes Alphas: il a pris femme, il a fondé une famille, il a agrandi la maison de rires d'enfants, et il gouverne Argentel avec moi, c'est-à-dire avec une patience que je lui ai enseignée et une autorité qui vient de son père. Il a les oreilles trop grandes, comme les loups de la fresque, et il en rit lui-même. Il peint mal. C'est héréditaire, dit-il. Je le soupçonne de le regretter.Les réformes, mes trois réformes, sont passées du papier à la vie.Sur le st
JamesLe printemps suivant, on nous envoie chercher.Le Sage est remonté dans sa caverne.Il était descendu un automne, avec son baluchon, pour cultiver les herbes de son jardin de la maison du jardinier. Il y a vécu trois ans. Et un matin de mars, on frappe à la porte du château, une petite fille que je ne connais pas me dit, d'une voix très grave pour son âge, que le vieux monsieur est reparti là-haut et qu'il ne descend pas, et qu'il faut venir.Nous partons le jour même. Alice, Darius âgé de deux ans dans un linge contre elle, et moi. Nous gravissons la même montagne que j'ai montée autrefois en mendiant, en criminel, en mourant. La caverne du Sage est plus haut que la mienne. Le chemin est long.Nous le trouvons couché sur une paillasse, entouré de ses herbes séchées pendues aux parois, et il a gardé son feu allumé. Il a le visage d'un homme qui n'a plus faim, mais qui a encore envie de parler. Il nous regarde arriver, les yeux à demi fermés, et il sourit.— Voilà le fils de loup
James, puis AliceCe n'est pas une cérémonie d'église. Ce n'est pas un anniversaire, ni une fête de la moisson, ni une bénédiction du Sage. C'est quelque chose que nous avons inventé, Alice et moi, un soir de printemps, et qui n'a pas de nom, sinon celui que nous lui avons donné: la veillée des survivants.Nous la faisons une fois l'an, dans la salle de la longue table, quand tout le monde est couché. Sans prêtre, sans capitaine, sans notaire. Deux bougies, un banc, et nous deux. C'est notre rituel, celui auquel personne n'assiste, pas même Bertha, qui pourtant sait tout. Elle nous laisse la clé et elle fait celle qui dort.Cette année, je veux dire les choses autrement qu'en prose. Alors je me lève, et je parle.Je suis James, et je suis debout dans la salle où mon père trônait, et voici ce que je dis, sous la première bougie:— Je suis né d'un homme qui n'a jamais rien senti battre. J'ai grandi dans un château qui regardait la vallée de haut. J'ai appris à tenir une épée avant d'app
AliceUn an après la naissance de Darius, nous y retournons.Nous partons au printemps, un matin clair, comme pour les noces: deux chevaux, deux sacoches, et cette fois, une troisième chose vivante, portée contre moi dans un linge, qui dort ou qui braille selon les heures. Bertha a voulu venir. Maîtresse Garda a voulu venir. Le Majordome a proposé une escorte de vingt hommes, ce que j'ai refusé, comme pour le voyage de noces, en disant que personne ne pèlerine en armée. Il nous a laissés partir avec la mine d'un homme qui enterre sa raison de vivre.L'année a passé comme un rêve. La bergerie est rebâtie, les réformes tiennent, le pont de la Luna a deux ans et ne s'est pas affaissé, ma mère écrit des lettres pleines de fautes d'orthographe et d'inquiétudes sur la dentition de son petit-fils. Et Darius a un an, et il a fait ses premiers pas, sept, avant de tomber sur les fesses et de hurler à l'injure, et il a dit son premier mot, qui fut maman, ce qui a rendu James muet pendant une heu
JamesOn croit que la paternité endort le désir. On se trompe, et je le sais maintenant. La paternité l'affame, le bouscule, le rend voleur. Depuis la naissance de Darius, nous vivons au régime des instants volés, et ces instants-là, d'être arrachés, valent plus que tout ce que nous avions avant.Je m'explique, parce qu'Alice, un jour, relira ces pages, et qu'elle m'accusera d'avoir écrit un traité officiel.Il y a la fatigue, d'abord. Une fatigue de fond, qui ne se répare pas, qui transforme chaque lever en expédition et chaque nuit en guet. Il y a Darius qui tète toutes les trois heures, et il y a, entre deux tétées, une vie entière de conseil, de terres, de routes, de réformes, qu'Alice continue de porter avec moi. Il y a le visage dévasté d'Alice à onze heures du matin, ce visage sans sommeil, ce visage de femme qui vient d'être réveillée pour la troisième fois dans la nuit et qui, malgré tout, se penche et sourit à son fils. Je l'aime, ce visage-là, d'un amour que je ne savais pa
AliceLes nuits sans lune sont les plus longues, et c'est dans celles-là que notre fils choisit de nous appeler. Depuis trois semaines, je ne dors plus par tranches de plus deux heures, et j'ai oublié ce que veut dire le mot repos. La chambre jaune sent la chandelle et le lait. Le berceau blanc, sous les deux loups maladroits, grince une fois sur deux quand on le berce, et James a juré de réparer ce grincement avant l'hiver.Il ne l'a pas réparé. Il est trop occupé à devenir le père le plus maladroit et le plus tendre de toute la Sylvanie.Darius tète comme un homme d'État. Il boit son biberon avec une gravité de percepteur. Ses yeux clairs s'ouvrent et se ferment, et il regarde le monde avec une désapprobation qui me rappelle, à chaque fois, mon propre visage devant un certain seigneur dans une certaine salle d'auberge, il y a bien longtemps. Je le lui dis, un matin, la joue posée sur le bord du berceau, et James, derrière moi, éclate de rire.— C'est vrai, dit-il. Il a ta bouche qua







