LOGINAlice
Non — je m'arrête.
Je viens d'ouvrir ce chapitre avec un titre qui ne me correspond plus. La fuite dans les ténèbres — c'est ce qu'elle aurait été, cette scène, si elle s'était déroulée cinq ans plus tôt, dans la grotte du camp de Viktor, quand James saignait et que je le traînais dans l'obscurité pour cacher son corps aux ennemis. Mais nous ne sommes plus dans cette
Sur la pierre grise, à hauteur de mes yeux, tracé d'une main sûre, sa main, la main qui a tenu des pinceaux pendant onze ans dans une vallée loin de moi, deux loups.Deux loups enlacés.Pas accouplés, non, rien de la sorte. Enlacés. Le cou de l'un posé sur l'épaule de l'autre, les yeux fermés tous les deux, les corps formant un cercle presque fermé, comme deux rivières qui se rejoignent, comme, je reconnais le geste, comme la position exacte dans laquelle nous dormons elle et moi en ce moment même. Elle l'a dessiné dans la nuit. À un moment de ma fièvre, ou de mon sommeil après la fièvre, elle a pris un bout de charbon du feu mourant et elle a dessiné sur la paroi de cette grotte ce que ni elle ni moi n'aurions jamais osé dire.Je la regarde dormir.Je regarde le dessin.Je regarde la lumière grise qui mon
AliceVers le milieu de la nuit, ou ce que je devine être le milieu de la nuit, car la grotte n'a pas de fenêtre et le temps n'a pas de visage ici, la fièvre monte encore d'un degré.Il tremble maintenant. Ses dents claquent alors que sa peau brûle. C'est mauvais signe. Je connais ce signe, je l'ai vu chez un berger de Vaubrume, un hiver, une plaie de hache mal nettoyée. Le berger était mort en trois jours.Il ne partira pas en trois jours.Je le refuse.Je refais les compresses. Je lui fais boire, gorgée par gorgée, en soulevant sa tête. Je parle, je parle sans arrêt, parce que j'ai remarqué que son pouls se calme quand ma voix est là et s'affole quand je me tais.Et puis, à un moment, il rouvre les yeux.Pas les yeux du délire. Ses yeux, orage et cendre, embués mais présents. Il me regarde. Il me reconnaît. Je ne sais pas combien de temps durera cette éclaircie, une minute, peut-être deux, alors je fais vite.— James.— Alice. Sa voix est un fil. Tu es encore là.— Je suis encore là
AliceLa fièvre le prend au milieu de la nuit.Je le sens avant de le voir, une chaleur qui monte de son corps comme d'un brasero, une chaleur anormale, malsaine, qui n'a rien à voir avec la chaleur d'un homme endormi. Je suis assise à côté de lui dans la grotte, le dos contre la paroi froide, et je pose ma main sur son front.Il brûle.— James.Il ne répond pas. Ses paupières tremblent. Ses lèvres remuent sans son. La plaie de l'épaule, je la défais à la lueur de la bougie, les doigts maladroits, la plaie a rougi, gonflé, et un liséré sombre court sous la peau. L'infection. La lance de Viktor était sale, ou le bandage l'était, ou le monde entier est sale et il n'y a rien à comprendre.J'ai de l'eau. J'ai des linges arrachés à ma propre chemise. J'ai les quelques herbes que Silas avait laissées dans une bourse avant de monter la garde, de la bourdaine, de la mousse séchée, quelque chose qui sent le poivre et la terre. C'est peu. C'est tout.Je lui verse de l'eau sur les lèvres. Il ava
Je ne te demande rien, Alice. Je ne te demande pas de venir. Je ne te demande pas d'écrire une lettre plus longue que d'habitude. Je te préviens simplement parce que Darius t'aimait — il me l'a dit une dernière fois, la veille de sa mort, sans savoir que c'était la veille. Il m'a dit : "Écris à Alice quand tu peux. Ne perds pas ce fil. C'est le seul fil que je te connaisse qui vaille encore la peine." Voilà ses mots. Je les respecte. Je t'écris.Cette lettre servira aussi de ma lettre de la lune de mars. Tu recevras la prochaine à la date habituelle en avril. Je continue le rythme.J'espère que Valombre te va bien. J'espère que Cadmon est un bon compagnon d'hiver. J'espère que tu vas remonter à ta bergerie ce printemps et qu'il en restera quelque chose à sauver.Fais bien attention à toi.James.Je repose la lettre.Je
À la fin du dîner, il pose sa cuillère.— Alice.— Oui.— Une chose.— Vas-y.— James m'a fait promettre — avant de partir pour le sud — de ne pas te retenir. De ne pas te faire de scène de départ. De ne pas te parler de lui. J'ai promis. Je tiens ma promesse en ce moment même — je ne te parle pas de lui.— Je vois.— Mais je voulais te dire une chose. Une seule.— Vas-y.Il me regarde.— Merci.Je fronce les sourcils.— De quoi ?— De ne pas l'avoir détruit.Je baisse les yeux.— Il aurait pu être détruit deux fois. Une fois par Isabella — il ne l'a pas été, tu l'as sauvé indirectement en le laissant partir à la caverne. Une fois par Viktor — il ne l'a pas été, tu
AliceNon — je m'arrête.Je viens d'ouvrir ce chapitre avec un titre qui ne me correspond plus. La fuite dans les ténèbres — c'est ce qu'elle aurait été, cette scène, si elle s'était déroulée cinq ans plus tôt, dans la grotte du camp de Viktor, quand James saignait et que je le traînais dans l'obscurité pour cacher son corps aux ennemis. Mais nous ne sommes plus dans cette grotte. Nous sommes rentrés à Argentel. James a été soigné par Aldebrand. Il est vivant, il boite mais il tient debout, il gouverne, il vient de partir en tournée dans le sud.Ce chapitre-ci n'est plus une fuite. C'est un départ.Un départ que j'organise moi-même, à mon rythme, dans la lumière du matin, à travers les grilles ouvertes du château, avec le consentement de tous et l'escorte discr&e







