LOGINLe lendemain matin, Éléna se réveilla avant même que son réveil ne sonne.
Elle resta immobile quelques secondes, les yeux ouverts dans l'obscurité. Quelque chose l'avait réveillée. Un bruit. Elle tendit l'oreille. Rien. Seulement le tic-tac discret de l'horloge posée sur la commode. Éléna expira lentement. Elle avait fait un rêve. Encore. Dans son rêve, elle courait. Elle ne savait pas où elle allait, mais elle courait sans se retourner. Ses pieds foulaient une route inconnue, le vent lui fouettait le visage et, pour la première fois depuis des années, elle respirait sans avoir peur. Puis une voix l'avait appelée. Victor. Elle s'était retournée. Et tout avait disparu. Éléna se redressa dans son lit. Elle passa une main sur son visage avant de regarder l'heure. Six heures douze. Elle avait encore plusieurs heures avant que Victor ne se lève. C'était le seul moment de la journée où elle pouvait presque prétendre être libre. Elle enfila une longue robe sombre, puis un gilet épais. Devant le miroir, elle arrangea ses cheveux. Elle avait autrefois adoré prendre soin d'elle. Aujourd'hui, elle ne reconnaissait plus la femme qui lui faisait face. Son visage avait changé. Pas seulement à cause des traces qu'elle dissimulait. Quelque chose s'était éteint dans son regard. Elle ouvrit le tiroir de sa table de nuit. Sous quelques vêtements soigneusement pliés, elle conservait une petite photographie. Elle la sortit. La photo représentait une jeune femme souriante, assise au bord d'un lac. Éléna. Avant Victor. Elle passa doucement son doigt sur l'image. — Tu me manques, murmura-t-elle. Elle rangea rapidement la photographie lorsqu'elle entendit des pas dans le couloir. Son cœur s'accéléra. Mais les pas continuèrent vers l'escalier. Victor dormait encore. Éléna descendit. Elle prépara le petit déjeuner. Tout devait être prêt avant qu'il n'arrive. À sept heures trente, elle entendit finalement les marches grincer. Victor apparut dans la cuisine. — Bonjour. Éléna se retourna. — Bonjour. Il s'assit. Elle posa son café devant lui. Il prit une gorgée. — Tu as bien dormi ? La question aurait pu sembler normale. Mais avec Victor, Éléna savait qu'il ne fallait jamais répondre trop vite. — Oui. Il la fixa. — Tu as l'air fatiguée. — J'ai mal dormi. — Pourquoi ? — Je ne sais pas. Il continua de la regarder. Puis il détourna les yeux. — Cet après-midi, je dois sortir. Éléna attendit. — Tu viens avec moi. Elle hocha la tête. — D'accord. — Et ne mets pas cette robe. Elle baissa les yeux. — Pourquoi ? Le silence tomba immédiatement. Éléna sentit son erreur. — Pardon. Victor posa sa tasse. — Mets quelque chose de plus fermé. — Oui. Il se leva. Avant de quitter la pièce, il s'arrêta derrière elle. — Et ne reste pas près des fenêtres aujourd'hui. Éléna se figea. — Pourquoi ? Il se rapprocha. — Parce que je te l'ai demandé. Puis il partit. Éléna resta seule. Ses mains tremblaient. Pourquoi cette remarque ? Avait-il vu quelque chose la veille ? Elle repensa à la voiture. À l'homme. À leur regard. Peut-être que Victor savait. Peut-être qu'il avait vu la voiture. Peut-être que cet inconnu n'était pas là par hasard. Pendant toute la matinée, cette pensée ne la quitta pas. Vers midi, Victor partit travailler. Avant de quitter la maison, il donna ses dernières instructions à la gouvernante. — Elle ne sort pas. Éléna entendit. Elle ne réagit pas. La porte se referma. Quelques minutes plus tard, la voiture de Victor disparut derrière le portail. Éléna attendit. Cinq minutes. Dix. Puis elle monta dans sa chambre. Elle ouvrit légèrement le rideau. La rue était vide. Elle observa le portail. Rien. Elle allait refermer lorsqu'elle aperçut une voiture stationnée un peu plus loin. La même que la veille. Son cœur fit un bond. L'homme était à l'intérieur. Il ne regardait pas la maison. Il semblait attendre quelqu'un. Éléna recula. Elle aurait dû fermer le rideau. Pourtant, quelque chose la retenait. Elle resta derrière la fenêtre. Quelques secondes plus tard, l'homme sortit de sa voiture. Cette fois, il regarda directement vers la maison. Éléna se dissimula derrière le rideau. Elle entendit son propre souffle. Elle ne savait pas pourquoi elle avait peur. Après tout, cet homme n'avait rien fait. Il n'avait même pas essayé d'entrer. Mais son instinct lui disait de se méfier. Elle retourna vers le lit. Puis son téléphone vibra. Éléna sursauta. Un numéro inconnu. Elle fixa l'écran. Un message. « Je suis désolé si je vous ai fait peur hier. » Elle ne bougea plus. Un deuxième message arriva. « Je ne veux pas vous attirer d'ennuis. » Elle aurait pu supprimer la conversation. Elle aurait dû. Pourtant, ses doigts restèrent immobiles. Un troisième message apparut. « Je m'appelle Nathan. » Éléna sentit une étrange chaleur lui monter au visage. Nathan. Elle regarda de nouveau par la fenêtre. L'homme se trouvait toujours près de sa voiture. Il tenait son téléphone. Elle comprit. C'était lui. Elle aurait dû avoir peur. Au lieu de cela, une curiosité inattendue naquit en elle. Ses doigts se posèrent sur le clavier. Elle écrivit : « Pourquoi êtes-vous ici ? » Elle hésita longtemps avant d'appuyer sur envoyer. Le message partit. Nathan répondit presque immédiatement. « Parce que je crois que vous avez besoin d'aide. » Éléna sentit son cœur se serrer. Elle effaça la conversation. Puis elle recommença à écrire. « Vous ne me connaissez pas. » Réponse : « C'est vrai. » Puis un second message : « Mais hier, vous aviez l'air d'avoir peur de quelqu'un. » Elle ferma les yeux. Il avait remarqué. Quelqu'un avait enfin remarqué. Une larme roula sur sa joue. Elle l'essuya rapidement. « Vous vous trompez. » La réponse tarda cette fois. « Peut-être. » Puis : « Dans ce cas, je ne vous dérangerai plus. » Éléna fixa l'écran. Une partie d'elle était soulagée. Une autre ressentait quelque chose qu'elle n'arrivait pas à expliquer. Elle regarda par la fenêtre. Nathan venait de remonter dans sa voiture. Le véhicule démarra. Il partit sans insister. Éléna resta debout. Elle ne comprenait pas pourquoi cette rencontre la bouleversait autant. Elle avait connu des hommes. Des hommes riches. Des hommes séduisants. Des hommes qui lui avaient parlé avec assurance. Mais Nathan était différent. Il ne lui avait rien demandé. Il ne lui avait pas dit qu'il pouvait la sauver. Il ne lui avait pas promis de devenir son héros. Il avait simplement remarqué qu'elle avait peur. Et il était parti lorsqu'elle lui avait demandé de le faire. Cette simple chose lui semblait presque étrangère. Dans l'après-midi, Victor rentra plus tôt que prévu. Éléna n'eut même pas le temps de cacher son téléphone. Il entra dans la chambre. — Qu'est-ce que tu fais ? Elle se retourna brusquement. — Rien. Victor regarda son téléphone. — Donne-moi ça. Éléna sentit son sang se glacer. — Pourquoi ? Son visage changea. — Je t'ai demandé quelque chose. Elle lui tendit l'appareil. Victor le prit. Il parcourut l'écran. La conversation avec Nathan avait disparu. Mais Éléna avait oublié une chose. Les messages supprimés n'étaient pas forcément effacés immédiatement. Victor fronça les sourcils. — Tu as supprimé quelque chose ? — Non. Il leva les yeux vers elle. — Ne me mens pas. — Je ne mens pas. Il s'approcha. Éléna recula instinctivement. Victor s'arrêta. Pendant quelques secondes, ils se regardèrent. Puis il sourit. Un sourire qui lui fit encore plus peur que la colère. — Très bien. Il lui rendit le téléphone. — Je te crois. Mais Éléna savait que ce n'était pas vrai. Victor sortit de la chambre. Elle resta immobile. Puis elle regarda son téléphone. Aucun message. Aucun appel. Rien. Pourtant, elle savait déjà que quelque chose venait de changer. Victor avait senti quelque chose. Et Nathan ignorait encore dans quoi il venait de mettre les pieds. Le soir venu, Éléna se coucha tôt. Elle fixa le plafond. Pour la première fois depuis longtemps, elle pensa à quelqu'un d'autre qu'à Victor avant de fermer les yeux. Un homme dont elle connaissait à peine le prénom. Nathan. Elle ne savait pas ce qu'il voulait. Elle ne savait pas s'il était réellement digne de confiance. Mais une chose était certaine. Il avait vu son regard. Et maintenant qu'il l'avait vu, Éléna avait peur qu'il ne soit plus possible de redevenir invisible. À quelques kilomètres de là, Nathan posa son téléphone sur la table. Il avait tenu sa promesse. Il ne lui avait plus écrit. Pourtant, il n'arrivait pas à penser à autre chose. Il avait remarqué quelque chose chez cette femme. Quelque chose qui dépassait largement la peur. Il y avait une demande silencieuse dans son regard. Une demande qu'elle n'avait jamais formulée. Et Nathan avait l'intuition qu'il venait de croiser quelqu'un dont la vie cachait une histoire beaucoup plus sombre qu'il ne l'imaginait. Il ne savait pas encore qu'en essayant de comprendre Éléna, il allait se retrouver face à un homme prêt à tout pour conserver son secret. Et surtout, il ne savait pas qu'Éléna allait bientôt devenir la personne la plus importante de sa vie.La pièce resta silencieuse.Éléna regardait le père de Nathan.— Qui ?L'homme ne répondit pas.Nathan se redressa malgré sa blessure.— Papa, tu ne peux pas encore nous cacher quelque chose.— Je sais.— Alors parle.Son père regarda Éléna.— La personne qui dirige tout était présente le soir de votre naissance.Éléna sentit un frisson.— Victor ?— Non.— Ma grand-mère ?— Non plus.— Mon oncle ?— Non.Éléna commença à comprendre.— Quelqu'un de notre famille ?Son père acquiesça.— Oui.Clara se leva.— Qui ?L'homme inspira profondément.— Votre mère.Le silence fut total.Éléna regarda sa mère.— Maman ?Sa mère baissa les yeux.— Ce n'est pas ce que vous croyez.Nathan secoua la tête.— Alors expliquez-nous.Elle se mit à pleurer.— Je n'ai jamais voulu vous faire de mal.— Mais tu savais tout ? demanda Éléna.— Je savais une partie.— Et tu as travaillé avec eux ?— Au début.Éléna recula.— Non...Sa mère s'approcha.— Éléna, écoute-moi.— Ne me touche pas.Sa mère s'arrêta.
Nathan ne bougeait plus.Les mots de la grand-mère résonnaient dans sa tête.« Ton père travaille avec eux depuis le début. »— Non...Sa voix était presque inaudible.La grand-mère ne détourna pas les yeux.— Je suis désolée.Nathan secoua la tête.— Vous mentez.— Je n'ai aucune raison de te mentir maintenant.— Vous avez menti toute ma vie !Il s'avança vers elle.— Vous m'avez fait croire qu'il était mort !— Parce qu'il devait disparaître.— Et maintenant vous me dites qu'il travaille avec Victor ?— Oui.Nathan éclata de rage.— Pourquoi ?La grand-mère soupira.— Parce qu'il a accepté.— Accepté quoi ?— De participer au projet.Nathan regarda son propre père, qui se trouvait encore dans le tunnel.— Il savait pour Éléna ?— Oui.Éléna sentit son cœur se serrer.— Depuis quand ?— Depuis votre naissance.Nathan ferma les yeux.— Alors tout ce temps...Il regarda Éléna.— Ton père savait.Éléna hocha lentement la tête.— Oui.— Et le mien aussi.Ils restèrent silencieux.Puis Ph
Nathan ne quittait plus la photo des yeux.Ses doigts tremblaient.— C'est impossible...Éléna s'approcha de lui.— Nathan...Il secoua la tête.— Je reconnais cette photo.Tout le monde se tourna vers lui.— Comment ça ? demanda Clara.Nathan avala difficilement sa salive.— Je l'ai déjà vue.Son père s'approcha.— Où ?Nathan le regarda.— Dans notre ancienne maison.L'homme pâlit.— Où exactement ?— Dans le bureau de mon père.Marc s'approcha.— Qu'est-ce que tu faisais là-bas ?— J'étais petit. Je fouillais dans ses affaires. Je cherchais des photos de ma mère.Nathan ferma les yeux.— Il y avait une boîte noire.Marc se figea.— Une boîte noire ?— Oui.Éléna regarda la boîte qu'elle tenait.— Celle-ci ?Nathan hocha lentement la tête.— Je crois.Marc s'approcha.— Alors ton père avait gardé une copie.— Une copie de quoi ?Marc ne répondit pas.Nathan s'impatienta.— Dites-moi !Marc regarda Antoine.— Nous devons lui dire.Antoine soupira.— Oui.Nathan sentit son cœur accélé
Personne ne bougeait.Éléna regardait chacun des visages autour d'elle.Elle cherchait un indice.Un regard qui fuyait.Une réaction étrange.Quelque chose qui lui permettrait de comprendre.Mais rien.— Je veux la vérité, dit-elle finalement.Sa voix tremblait.— Maintenant.Nathan s'approcha d'elle.— Éléna...— Non, Nathan. Pas cette fois.Elle regarda l'homme qui prétendait être le père de Nathan.— Tu viens de nous dire que tu étais notre père.— Je suis le père de Nathan.— Mais pas forcément le mien.Il resta silencieux.Éléna se tourna vers Antoine.— Et toi ?Antoine secoua la tête.— Je ne suis pas votre père biologique.Clara regarda leur mère.— Maman ?Le visage de leur mère était couvert de larmes.— Je vous ai toujours aimées.— Ce n'est pas ce que je demande.Le silence dura plusieurs secondes.Puis leur mère murmura :— Je ne peux pas vous le dire.Éléna sentit quelque chose se briser en elle.— Pourquoi ?— Parce que si je vous le dis, ils sauront que nous avons retr
Éléna fixait Nathan.— Quelqu'un que nous connaissons déjà ?Nathan ne répondait pas.Il tenait toujours la lettre entre ses mains.— Nathan, donne-la-moi.Il hésita.— Éléna...— Donne-la-moi.Il lui tendit finalement la feuille.Éléna commença à lire.Plus elle avançait, plus son visage devenait pâle.« Éléna et Clara ne sont pas les filles biologiques d'Antoine. Leur véritable père est l'homme qui a découvert le projet avant tout le monde. Celui qui a tenté de les protéger. Celui dont la mort a été annoncée trop tôt. »Éléna releva les yeux.— Mon père...Antoine détourna le regard.— Je suis désolé.— Tu savais ?— Oui.Éléna sentit les larmes couler.— Depuis quand ?— Depuis votre naissance.Clara s'approcha d'Antoine.— Alors pourquoi tu nous as élevées ?— Parce que je vous aimais.— Mais tu n'étais pas notre père.Antoine baissa la tête.— Pour moi, vous l'avez toujours été.Éléna serra la lettre.— Qui est notre vrai père ?Personne ne répondit.Puis une voix retentit derriè
Éléna regardait sa grand-mère sans réussir à bouger.Cette fois, il n'y avait aucun sourire sur son visage.Seulement une froideur qui donnait des frissons.— Laquelle de nous deux devait mourir ? demanda Clara.Sa grand-mère ne répondit pas immédiatement.Elle regarda les deux sœurs.— Aucune.Éléna fronça les sourcils.— Alors pourquoi mon oncle vient de dire ça ?L'homme baissa les yeux.— Parce qu'il n'a jamais connu toute la vérité.— Tu nous as menti toute notre vie ! cria Éléna.— Oui.Le mot était sorti sans hésitation.Éléna sentit les larmes monter.— Pourquoi ?Sa grand-mère avança lentement.— Parce que votre père avait découvert ce que nous faisions.Antoine se plaça devant ses filles.— Ne les approche pas.— Tu n'as plus aucun droit de me donner des ordres.— Je suis leur père.— Tu as été leur père pendant que tu les cachais.Antoine serra les poings.— Je les ai sauvées.— Tu les as éloignées de leur famille.— Je les ai éloignées de toi.Un silence s'installa.Nathan







