LOGINLe lendemain, Lila arriva plus tôt que d’habitude.
Pas assez pour attirer l’attention des autres employés, juste assez pour être déjà installée quand les premiers costumes sombres commencèrent à remplir les couloirs de verre. Elle avait choisi ses vêtements avec une précision presque chirurgicale : une robe noire simple, cintrée à la taille, qui épousait sa silhouette sans la crier. Le tissu était doux, mat, élégant. Ses cheveux étaient relevés en un chignon bas, laissant sa nuque découverte. Une fine chaîne d’or reposait contre sa peau. Rien d’excessif. Rien qui puisse être jugé provocant.
Mais tout était pensé.
Elle savait que Damien Cross remarquait les détails. Elle avait passé trop de nuits à étudier les rares informations disponibles sur lui pour l’ignorer. L’homme détestait le désordre. Il détestait les faiblesses. Et il détestait particulièrement ceux qui tentaient de se faire remarquer trop ouvertement.
Alors elle ferait l’inverse.
Elle serait parfaite.
Discrète.
Presque invisible.
Jusqu’à ce qu’il ne puisse plus détacher son regard.
La journée s’écoula lentement. Lila travailla avec une concentration exemplaire, répondit aux demandes avec une politesse irréprochable, et évita soigneusement de croiser Damien dans les couloirs. Elle le sentait pourtant. Comme une présence lourde, constante, qui planait au-dessus de l’étage entier. Plusieurs fois, elle aperçut sa silhouette derrière les parois de verre de son bureau. Une fois, leurs regards se croisèrent brièvement à travers la distance. Il ne sourit pas. Elle non plus.
Mais quelque chose passa.
Vers dix-neuf heures, les open-spaces se vidèrent peu à peu. Les rires discrets disparurent. Les ordinateurs s’éteignirent un à un. Lila resta. Elle s’installa à son petit bureau près de l’ascenseur et ouvrit un dossier qu’elle connaissait déjà par cœur. De temps en temps, elle levait les yeux vers la porte fermée du bureau de Damien. La lumière était toujours allumée.
À vingt heures vingt, elle se leva.
Elle prit une chemise cartonnée qu’elle avait préparée exprès — un document inutilement détaillé sur un projet secondaire — et se dirigea vers son bureau. Son cœur battait plus vite, mais son visage restait calme. Elle frappa deux fois, doucement.
Entrez.
Sa voix était la même que la veille : basse, froide, parfaitement maîtrisée.
Lila poussa la porte.
Damien était debout près de la baie vitrée, une main dans la poche de son pantalon, l’autre tenant un verre de whisky ambré. La ville étincelait derrière lui, indifférente. Il ne se retourna pas immédiatement.
Vous avez encore quelque chose pour moi, Mademoiselle Quinn ?
Oui. Une analyse complémentaire sur le dossier Harrington. Je me suis permis de l’approfondir.
Elle s’approcha et déposa le dossier sur le bureau. Cette fois, elle ne recula pas tout de suite. Elle resta là, les mains jointes devant elle, attendant.
Damien se retourna enfin.
Son regard la balaya lentement, de la racine de ses cheveux jusqu’à ses chaussures, avec une lenteur qui n’avait rien de professionnel. Puis il revint se poser sur son visage.
Vous travaillez tard, dit-il.
Vous aussi.
Un silence.
Il posa son verre, s’approcha du bureau et ouvrit le dossier sans vraiment le regarder. Ses doigts feuilletaient les pages, mais ses yeux restaient fixés sur elle.
Pourquoi restez-vous ? demanda-t-il soudain. La plupart des stagiaires partent à dix-huit heures. Certains n’osent même pas croiser mon regard dans le couloir.
Lila soutint son regard.
Parce que je veux apprendre. Et parce que les meilleures opportunités n’arrivent pas pendant les heures de bureau.
Le coin de sa bouche tressaillit. Presque un sourire. Presque.
Ambitieuse, murmura-t-il. Ou imprudente.
Les deux, peut-être.
Cette fois, il la regarda vraiment. Longuement. Comme s’il tentait de décider s’il devait la renvoyer sur-le-champ ou la garder juste pour voir jusqu’où elle oserait aller.
Lila sentit une chaleur monter le long de sa nuque, mais elle ne baissa pas les yeux. Elle savait que c’était le moment. Le premier vrai test de la soirée.
Damien ferma le dossier d’un geste sec.
Approchez.
Elle obéit.
Trois pas. Puis deux. Puis elle s’arrêta de l’autre côté du bureau, assez près pour sentir le léger parfum de son aftershave mélangé à celui du whisky.
Il la dévisagea un instant encore, puis tendit la main vers le dossier.
Lisez-moi le résumé de la page quatre. À voix haute.
Lila cligna des yeux, surprise une fraction de seconde, puis s’exécuta. Sa voix était calme, posée, professionnelle. Elle lisait sans trembler, même si elle sentait son regard sur elle, lourd, insistant, presque physique. Chaque mot semblait résonner dans le silence de la pièce.
Quand elle eut terminé, un silence dense s’installa à nouveau.
Damien ne dit rien pendant plusieurs secondes. Puis, d’une voix plus basse :
Vous ne tremblez pas.
Non.
La plupart des gens tremblent quand je les regarde comme ça.
Lila releva légèrement le menton.
Peut-être que je n’ai pas peur de vous, Monsieur Cross.
Il laissa échapper un souffle court, presque un rire sans joie.
Tout le monde a peur de moi. C’est une question de temps.
Il contourna lentement le bureau. Lila ne bougea pas. Elle le sentit s’approcher par derrière, assez près pour que le tissu de sa veste effleure presque son bras. Son odeur l’enveloppa. Chaude. Dangereuse. Masculine.
Vous savez ce qui arrive aux gens imprudents dans cette entreprise ? demanda-t-il tout bas, près de son oreille.
Lila garda les yeux fixés droit devant elle. Sa peau picotait.
Ils apprennent rapidement, je suppose.
Non. Ils disparaissent.
Un frisson lui parcourut la nuque. Pas de peur. Autre chose. Quelque chose de plus chaud, de plus sombre, qu’elle n’avait pas prévu de ressentir aussi vite. Elle serra légèrement les doigts contre le bord du bureau pour se stabiliser.
Damien resta derrière elle une seconde de trop. Son souffle effleura sa peau. Puis il s’écarta et retourna près de la fenêtre.
Partez, Mademoiselle Quinn. Avant que je change d’avis sur le fait de vous garder ici.
Lila se retourna lentement. Cette fois, elle ne sourit pas. Elle le regarda simplement, longuement, avec une calme assurance qui n’avait rien d’une stagiaire ordinaire.
Bonne nuit, Monsieur Cross.
Elle quitta le bureau sans se presser.
Derrière elle, elle sentit son regard la suivre jusqu’à ce que la porte se referme avec un clic sourd.
Dans l’ascenseur, Lila expira longuement. Ses doigts tremblaient légèrement. Pas de peur. D’excitation. D’une excitation froide et précise qui lui nouait le ventre. Elle s’appuya contre la paroi miroitante et ferma les yeux. L’image de Damien Cross restait gravée derrière ses paupières : la façon dont il s’était tenu si près, le ton de sa voix quand il avait murmuré près de son oreille, la chaleur de son corps.
Elle savait exactement ce qu’elle faisait.
Depuis des mois, elle avait étudié cet homme. Ses habitudes. Ses faiblesses invisibles. La rumeur qui circulait dans les couloirs : Damien Cross ne mélangeait jamais affaires et plaisir. Il ne regardait jamais les femmes de son entreprise. Il ne perdait jamais le contrôle.
Lila était déterminée à lui faire perdre les deux.
Quand les portes de l’ascenseur s’ouvrirent au rez-de-chaussée, elle traversa le hall de marbre avec le même calme apparent. Dehors, la nuit de la ville était froide et brillante. Elle tira son manteau plus près d’elle et sourit légèrement dans l’obscurité.
Demain, elle reviendrait.
Et elle resterait un peu plus tard.
Encore un peu plus près.
Encore un peu plus longtemps.
Jusqu’à ce que le monstre commence à la remarquer pour de bon.
Jusqu’à ce qu’il commence à la désirer.
Et alors… elle le détruirait.
Doucement.
Précisément.
Avec le même genre de cruauté froide qu’il avait utilisée toute sa vie.
Lila Quinn releva le menton et s’éloigna dans la nuit, le plan déjà en mouvement.
Le premier frisson avait été donné.
Le reste n’était plus qu’une question de temps.
Plus tard, dans son petit appartement mal éclairé, elle se tint longtemps devant le miroir. Elle observa son reflet : les joues légèrement rosées, les yeux plus sombres, la sensation fantôme de son souffle encore collée à sa nuque.
Elle se pencha en avant et murmura :
Tu as commencé à le regarder. Maintenant, tu vas me désirer.
Puis elle sourit.
Un sourire lent, déterminé, presque cruel.
Le jeu venait vraiment de commencer.
La quatrième nuit, Lila savait que quelque chose allait basculer.Elle le sentait dans l’air depuis qu’elle avait posé le pied dans le hall de marbre de Cross Empire. Une tension différente. Plus lourde. Plus chargée. Comme si le bâtiment entier retenait son souffle.Elle avait choisi ses vêtements avec une intention claire. Une robe noire simple, mais plus près du corps que les précédentes. Le tissu glissait sur sa peau comme une caresse. Le décolleté était discret, juste assez pour révéler la naissance de sa poitrine quand elle se penchait. Ses cheveux étaient détachés ce soir-là, tombant en ondes souples sur ses épaules. Elle savait que Damien Cross préférait le contrôle. Elle savait aussi que le désordre calculé pouvait le déstabiliser.À dix-neuf heures quarante, les derniers employés avaient disparu. Lila resta. Elle ne fit même plus semblant de travailler. Elle s’assit à son bureau, les jambes croisées, et attendit. Son cœur battait trop fort. Ses paumes étaient légèrement humi
La troisième nuit, Lila ne prit même plus la peine de feindre.Elle arriva à dix-huit heures quarante, salua poliment les derniers employés qui rangeaient leurs affaires, puis s’installa à son bureau avec une concentration tranquille. Elle savait qu’il était encore là. La lumière sous la porte de Damien Cross ne s’éteignait jamais avant vingt-deux heures. Parfois bien plus tard. Ce soir-là, elle avait choisi une blouse blanche fine, presque transparente sous les lumières froides des plafonniers, et une jupe crayon noire qui s’arrêtait juste au-dessus du genou. Le tissu épousait ses hanches avec une précision calculée. Ses cheveux étaient relevés, laissant sa nuque et le creux de ses clavicules découverts.Rien de vulgaire. Rien qui puisse être reproché. Mais assez pour que le regard s’y attarde une seconde de trop.À vingt heures cinq, elle se leva. Elle prit un dossier qu’elle avait préparé avec soin — un document qu’il n’avait pas demandé, mais qu’il ne pourrait pas ignorer — et
Le lendemain, Lila arriva plus tôt que d’habitude.Pas assez pour attirer l’attention des autres employés, juste assez pour être déjà installée quand les premiers costumes sombres commencèrent à remplir les couloirs de verre. Elle avait choisi ses vêtements avec une précision presque chirurgicale : une robe noire simple, cintrée à la taille, qui épousait sa silhouette sans la crier. Le tissu était doux, mat, élégant. Ses cheveux étaient relevés en un chignon bas, laissant sa nuque découverte. Une fine chaîne d’or reposait contre sa peau. Rien d’excessif. Rien qui puisse être jugé provocant.Mais tout était pensé.Elle savait que Damien Cross remarquait les détails. Elle avait passé trop de nuits à étudier les rares informations disponibles sur lui pour l’ignorer. L’homme détestait le désordre. Il détestait les faiblesses. Et il détestait particulièrement ceux qui tentaient de se faire remarquer trop ouvertement.Alors elle ferait l’inverse.Elle serait parfaite.Discrète.Presque invi
Le bureau de Damien Cross était un territoire interdit.Même les cadres les plus haut placés hésitaient avant d’y pénétrer. Les murs de verre noirs, les lignes épurées, le silence presque religieux qui régnait à l’intérieur… tout était conçu pour rappeler aux visiteurs qu’ils se trouvaient en présence d’un homme qui ne tolérait ni l’erreur, ni la faiblesse, ni la familiarité.Ce soir-là, la voix de Damien résonna dans la pièce comme un verdict.Vous êtes terminé. Je me fiche du nombre d’années que vous avez passées ici. Vous m’avez coûté trois millions. Faites vos cartons avant que la sécurité n’arrive.Il raccrocha sans attendre de réponse. Le téléphone reprit sa place sur le bureau avec un clic sec. Damien se passa une main sur le visage, fatigué, mais pas assez pour laisser paraître la moindre faille. Il se leva, marcha jusqu’à la baie vitrée et contempla la ville qui scintillait à ses pieds. Des milliers de lumières. Des milliers de vies. Aucune ne l’intéressait.Il n’avait jamais







