تسجيل الدخولÉléonore agrandit la photo d’un geste machinal, le pouce et l’index écartés sur l’écran, comme elle le faisait pour les plans de ses maisons, pour vérifier un détail, une cote, une finition. Le grain de beauté du sein grossit, devint flou, puis net lorsqu’elle ajusta la mise au point. Derrière Isaora, flous, on devinait les vêtements éparpillés sur le sol. La chemise blanche retournée sur elle-même. Le pantalon sombre en boule.
Elle se souvenait de tout. L’été où Isaora avait refusé de porter un maillot une pièce parce qu’elle voulait qu’on voie ses grains de beauté. L’hiver où elle avait décrété que les cols roulés étaient « une insulte à sa féminité ». La fois où, à un dîner de famille, elle avait raconté à table, devant leur père et les invités, qu’un garçon lui avait dit que ce grain de beauté sur le sein était « l’endroit le plus sexy de son corps ». Jacques était présent ce soir-là. Il avait ri, poliment, en détournant les yeux. Éléonore n’y avait pas prêté attention sur le moment. Maintenant, elle se demandait s’il avait détourné les yeux par pudeur ou par culpabilité. Maintenant, elle se demandait s’il l’avait déjà vue nue à cette époque. Maintenant, elle se demandait depuis combien de temps son mari baisait sa sœur. Elle ouvrit le second message. Tu veux la suite ? Trois mots. Une question. Une provocation. L’expéditeur ne se cachait même plus derrière une fausse neutralité. Il savait ce qu’il faisait. Il savait ce qu’il envoyait. Il savait à qui il l’envoyait. Et maintenant, il voulait savoir si elle était prête à en voir plus. Éléonore fixa l’écran. Son pouce tremblait au-dessus du clavier. Elle pouvait répondre. Elle pouvait insulter, menacer, supplier, exiger des réponses. Elle pouvait demander qui était derrière ce numéro, qui avait filmé, qui avait envoyé, pourquoi, depuis quand, combien de fois, dans quel lit, dans quelle ville, dans quel monde son mari et sa sœur avaient-ils construit cette horreur pendant qu’elle dessinait des escaliers suspendus pour des clientes trop riches. Elle ne répondit pas. Pas encore. Elle posa le téléphone sur la table basse, l’écran tourné vers le plafond, et se leva. Ses jambes étaient flageolantes, comme après une longue maladie, mais elles la portèrent jusqu’à la cuisine. Elle ouvrit le réfrigérateur sans savoir ce qu’elle cherchait. La lumière froide éclaira des étagères parfaitement rangées : des yaourts bio alignés par date de péremption, une bouteille de jus d’orange entamée, un reste de saumon fumé que Jacques n’avait pas fini. Elle referma la porte sans rien prendre. Elle s’adossa au plan de travail et regarda la cuisine autour d’elle. Chaque objet lui semblait étranger, comme si elle visitait la maison de quelqu’un d’autre. Les casseroles en cuivre suspendues à la crédence, achetées chez un artisan en Provence. Le robot pâtissier que Rebecca, sa meilleure amie, lui avait offert pour ses trente ans. La machine à café italienne que Jacques avait tenu à installer lui-même parce qu’il prétendait être un expert en café, et qui fuyait depuis le premier jour. Tout était à sa place. Tout était en ordre. Tout était un mensonge. Elle revint au salon et reprit le téléphone.La nouvelle arriva par un matin d’hiver, portée par un appel du commandant Mercier. Éléonore était en train de nourrir les poules que Rebecca leur avait offertes pour plaisanter – « c’est le comble du bonheur bourgeois, des poules dans le jardin » – et elle avait décroché le téléphone sans se douter de ce qu’elle allait entendre.— Servin est mort, annonça Mercier sans préambule. Cette nuit. Dans sa cellule.Éléonore resta silencieuse, la main crispée sur le téléphone, les yeux fixés sur les poules qui picoraient paisiblement dans la cour.— Comment ? demanda-t-elle enfin.— Pendu. Avec ses draps. Le gardien l’a découvert ce matin à l’heure de la relève. Il n’a laissé aucune lettre, aucune explication.— Il s’est suicidé.— C’est ce qu’il semble. L’enquête est en cours, mais il n’y a pas de signe de lutte, pas de trace suspecte. Il avait été placé à l’isolement depuis six mois, sans contact avec l’extérieur. Ses derniers recours venaient d’être épuisés. Il savait qu’il passerait le re
La nouvelle arriva par un matin gris de novembre, portée par un appel de Maître Moreau. Éléonore était dans la cuisine, en train de préparer le petit-déjeuner de Clara qui, du haut de ses deux ans, réclamait ses tartines « toute seule, maman, toute seule ». Amir était descendu à l’atelier pour travailler sur une nouvelle sculpture. Le téléphone sonna, et Éléonore décrocha.— C’est fini, dit Maître Moreau sans préambule. La Cour de cassation a rejeté le pourvoi. La condamnation de Jacques Servin est définitive. Il n’y aura plus d’appel, plus de recours, plus de procédure. Il est condamné. Définitivement.Éléonore resta silencieuse un long moment, le téléphone serré contre son oreille, les yeux fixés sur la vallée qui s’étendait derrière la fenêtre. Les brumes matinales se dissipaient doucement, découvrant les champs de lavande endormis par l’hiver.— Merci, maître, dit-elle enfin. Merci pour tout.— C’est moi qui vous remercie. Sans vous, sans votre courage, ce procès n’aurait jamais a
Rebecca releva la tête et la regarda. Elle avait l’air jeune, cette journaliste. Vingt ans, peut-être vingt-deux. L’âge où l’on croit encore que le monde est juste, que les méchants sont punis et que les gentils gagnent toujours. L’âge qu’avait Clara Moreau quand elle avait commencé à enquêter sur le projet Aurore.— Je l’ai écrit pour qu’on n’oublie pas, répondit-elle.— Pour qu’on n’oublie pas quoi ?— Que les monstres existent. Et que les survivantes aussi.La jeune femme nota la phrase dans son carnet, les yeux brillants. Puis elle releva la tête et sourit.— Merci, madame Morel. Votre livre m’a beaucoup touchée.— C’est gentil. Pourquoi ?— Parce que ma mère a vécu la même chose. Pas à la même échelle, bien sûr. Mais elle a subi des violences conjugales pendant des années, et elle n’a jamais osé en parler. Votre livre m’a aidée à comprendre ce qu’elle avait traversé.Rebecca posa son stylo et prit la main de la jeune femme.— Votre mère est une survivante, dit-elle doucement. Com
Quelques jours plus tard, Amir installa la sculpture dans le jardin, à l’ombre du figuier. Il la plaça sur un socle de pierre, face à la vallée, pour que le soleil du matin l’éclaire et que le vent du soir caresse son visage de bois. Elle semblait faite pour cet endroit, comme si elle avait toujours été là, silencieuse et bienveillante, veillant sur la magnanerie et ses habitants.Ce fut un matin d’octobre que Clara, qui jouait dans le jardin, s’arrêta devant la sculpture. Elle la regarda longuement, ses petits sourcils froncés par une réflexion intense. Puis elle se tourna vers son père, qui la surveillait depuis la terrasse, et demanda :— C’est maman ?Amir s’approcha d’elle et s’agenouilla à sa hauteur.— Oui, dit-il. C’est maman. Mais c’est aussi d’autres femmes. Des femmes que tu n’as pas connues, mais qui étaient très courageuses.— Courageuses ?— Oui. Comme toi. Comme ta maman. Comme toutes les femmes qui se battent pour être libres.Clara hocha gravement la tête, comme si el
Amir s’approcha du tapis d’éveil où Clara était allongée, agitant ses petits bras vers le mobile d’oiseaux qu’Éléonore avait cousu. Il s’agenouilla à côté d’elle et lui tendit un doigt qu’elle attrapa avec une force surprenante.— Tu as raison, dit-il. C’est étrange. Avant, chaque jour était une épreuve. Maintenant, chaque jour est une découverte.— C’est ça, la vie ordinaire ?— Oui. C’est exactement ça.Les semaines passèrent, rythmées par les petites et grandes étapes de la petite enfance. La première purée de carottes, que Clara recracha intégralement sur le bavoir brodé par Isaora. La première nuit complète – six heures d’affilée sans un pleur – qui laissa Éléonore et Amir désorientés au réveil, comme s’ils avaient oublié ce que c’était que de dormir. La première fois que Clara rampa jusqu’à l’atelier d’Amir, attirée par l’odeur du bois fraîchement coupé, et qu’il la prit sur ses genoux pour lui montrer un oiseau qu’il venait de terminer.— Tu lui montres déjà à sculpter ? demand
Rebecca garda Clara dans ses bras un long moment, lui murmurant des mots doux que personne d’autre n’entendit. Puis elle la rendit à Éléonore et se leva, essuyant ses joues d’un geste brusque.— Bon, dit-elle en reprenant sa voix habituelle. Assez de sentimentalisme. J’ai apporté du champagne sans alcool – enfin, du jus de raisin pétillant, c’est pareil. On va trinquer à la santé de cette petite fille.— Et à la mémoire de l’autre Clara ? demanda Amir.— Oui. À sa mémoire. Et à tout ce qu’elle nous a appris. Le courage. La détermination. L’amour. Elle ne sera jamais oubliée. Pas tant que cette petite portera son prénom.Ils trinquèrent tous les trois, dans le salon baigné de lumière, autour du berceau où dormait la nouvelle Clara. Le soleil entrait à flots par les fenêtres ouvertes, et les lavandes du jardin embaumaient l’air de leur parfum sucré.— Tu sais ce qu’elle m’a dit, l’autre Clara ? demanda soudain Amir. Dans la lettre posthume que j’ai lue au procès. Elle m’a dit : « Ne res







