Accueil / Loup-garou / TRAHIE PAR MON ALFA, CHOISIE PAR SON RIVAL / Chapitre 4 — La mémoire du corps

Partager

Chapitre 4 — La mémoire du corps

Auteur: Léo
last update Date de publication: 2026-07-03 20:55:18

Le lendemain, Aelys se réveilla avant l'aube, sans avoir réellement dormi.

Le ciel derrière les voilages avait la couleur du fer trempé. Dans la cour intérieure, les premiers gardes changeaient de poste ; leurs bottes faisaient résonner la pierre avec cette précision mécanique propre aux maisons disciplinées. Aube-Rouge reprenait son souffle comme si rien n'avait eu lieu. Comme si aucune vérité ne s'était ouverte dans la nuit.

Aelys, elle, ne pouvait plus revenir en arrière.

Elle passa une robe simple de matin, attacha ses cheveux sans demander d'aide, et quitta ses appartements par le corridor des intendances. Les serviteurs la saluèrent avec une prudence inhabituelle. Le scandale n'avait peut-être pas encore de forme officielle, mais il circulait déjà dans les gestes. On lui ouvrait les portes un peu trop vite. On baissait les yeux une seconde trop tôt.

Elle se rendit directement aux anciennes salles de soins, une aile peu fréquentée depuis que Darian avait fait construire un pavillon médical neuf destiné à flatter les maisons vassales. Nessa l'y attendait devant une table chargée de pots scellés, de sachets d'herbes et de rouleaux d'archives personnelles.

— J'ai rassemblé ce que j'ai pu sans éveiller de soupçons, dit la guérisseuse.

Aelys fit glisser son regard sur l'ensemble. Des étiquettes manuscrites, certaines de la main de Nessa, d'autres portant les signes rituels utilisés par la prêtresse d'Aube-Rouge. Une odeur de sauge sèche, de résine, d'alcool amer flottait dans l'air.

— Montre-moi, demanda-t-elle.

Nessa prit un petit flacon d'argile.

— Celui-ci vous était donné les veilles de pleine lune. Officiellement pour stabiliser l'énergie du lien.

Aelys déboucha le pot. L'odeur, très faible, lui arracha un souvenir presque physique : la torpeur chaude dans les tempes, l'impression d'entendre son cœur dans tout son corps, la tendance à interpréter chaque regard de Darian comme plus intense qu'il ne l'était.

— Qu'y a-t-il dedans ?

— Pavot rouge en quantité légère. Résine de myr luneuse. Et un extrait de racine de velourbe.

— Effets ?

— Sensibilité accrue. Réceptivité émotionnelle. Mémoire sensorielle troublée si le sujet croit déjà à une attente sacrée.

Aelys referma le flacon avec soin.

— Donc rien qui crée un lien.

— Rien.

Nessa ouvrit ensuite un registre. Plusieurs dates y étaient marquées d'un symbole en croissant.

— Ici, les bains préparatoires. Là, les fumigations. Là, les onguents appliqués sur votre nuque et vos poignets après certaines cérémonies.

— Toujours avec l'idée de renforcer une résonance absente.

— Oui.

Aelys sentit une nausée lente remonter puis redescendre. Elle n'était pas fragile ; elle avait vu des blessures de guerre, veillé des mourants, traversé des famines locales avec les villages de la basse vallée. Pourtant cette découverte la déstabilisait plus qu'un champ de bataille. Un ennemi frontal tue ce qu'il vise. Ici, on avait colonisé sa perception même.

Elle s'assit.

— Recommence depuis le début, dit-elle.

Nessa obéit. Elle détailla le protocole des fiançailles, le bain d'argent, la vérification truquée des correspondances rituelles, la manière dont certaines signatures avaient été remplacées par des sceaux de validation collective. Aelys écouta sans l'interrompre, une main sur le registre, l'autre sur sa gorge nue.

À mesure que les éléments s'alignaient, son esprit quittait la douleur brute pour entrer dans quelque chose de plus solide : l'analyse.

— La veille de mes noces, demanda-t-elle, qui était présent dans la salle des fumées ?

— La prêtresse Maeron. Deux assistantes. Moi-même. Et Seraphine Vale, exceptionnellement.

— Seraphine ?

— Elle a dit que le Conseil suivait votre union de près.

Cela confirmait plus qu'une intuition. Si Seraphine s'était impliquée si tôt, le mariage d'Aelys n'était pas un simple arrangement local. Il s'inscrivait dans une stratégie plus vaste.

Aelys se leva pour marcher lentement dans la pièce. Le parquet craquait sous ses pas. Sur une étagère, des fioles anciennes captaient la lumière froide du matin comme des yeux figés.

— Il faut que je sache ce qui venait de moi et ce qui venait d'eux, murmura-t-elle.

Nessa inclina la tête.

— Je ne sais pas si cette séparation est encore possible.

La remarque, au lieu de la blesser, lui fut utile.

— Alors nous ferons autrement. Nous chercherons les constantes. Ce qui arrivait seulement après leurs rituels. Ce que je ressentais aussi en leur absence. Ce que Darian faisait coïncider avec ces moments.

Elle posa plusieurs questions précises : sur la fréquence des remèdes, sur les nuits où Darian venait vers elle après avoir disparu, sur les cérémonies où la prêtresse insistait pour qu'elle respire certaines fumées avant de le rejoindre. Nessa répondait, parfois d'une voix blanche, parfois avec une précision clinique soulagée d'être enfin utilisée à dire vrai.

Au bout d'une heure, Aelys avait rempli six pages de notes.

— Il y a autre chose, ajouta Nessa.

Aelys leva les yeux.

— Les faux liens ne reposent pas seulement sur les plantes. Ils reposent aussi sur le langage. On vous a constamment appris à interpréter vos instincts dans un seul sens. Le moindre trouble devenait une preuve. Le moindre doute, une faute de votre part. Le moindre geste de Darian, une grâce.

Aelys eut un rire bref.

— Oui. J'avais fini par faire leur travail à leur place.

Elle regarda les pages noircies devant elle. Ce qu'elle éprouvait n'était plus seulement de la rage. C'était une honte technique, presque intellectuelle : celle d'avoir été manipulée avec des procédés simples parce qu'on avait pris le temps de façonner chez elle les bons réflexes.

Mais même cette honte pouvait servir.

— Très bien, dit-elle. Je veux tous les noms des personnes qui validaient ces préparations.

— Cela pourrait vous mener jusqu'à la Lune.

— Alors j'irai jusqu'à la Lune.

Nessa se tut, puis ajouta plus bas :

— Si vous faites cela seule, ils vous enfermeront dans le rôle de l'épouse blessée. Ils diront que la jalousie vous délire.

Aelys sentit la justesse de l'avertissement.

— Il me faut des preuves impossibles à réduire à mes sentiments.

— Oui.

— Et des témoins qui ne dépendent pas d'Aube-Rouge.

Cette fois, Nessa la regarda plus fixement.

— Vous pensez à quelqu'un.

Aelys songea au message que le plan de sa propre vengeance avait déjà commencé à dessiner dans son esprit. Un homme assez dangereux pour ne pas se laisser attendrir, assez ambitieux pour comprendre la valeur politique d'une vérité pareille.

— Pas encore, mentit-elle.

Nessa fit semblant de la croire.

Avant de partir, Aelys demanda qu'on lui prépare une petite dose de chacun des remèdes mentionnés, scellés séparément. Nessa hésita, puis accepta. Si l'on voulait prouver une manipulation, il faudrait plus qu'un témoignage oral.

Quand Aelys ressortit dans le couloir, le manoir s'était entièrement réveillé. Au loin, elle entendit le rire de Liora traverser la cour ouverte comme une flèche légère. Elle ne se retourna pas.

Elle venait de retrouver la mémoire de son propre corps.

Et cette mémoire disait une seule chose : rien entre Darian et elle n'avait jamais porté la morsure du sacré.

À l'heure où le soleil passa enfin au-dessus des remparts, Aelys cacha les fioles dans une poche intérieure de son manteau et comprit qu'elle possédait désormais plus qu'un chagrin.

Elle possédait un commencement de dossier.

Continuez à lire ce livre gratuitement
Scanner le code pour télécharger l'application

Dernier chapitre

  • TRAHIE PAR MON ALFA, CHOISIE PAR SON RIVAL   Chapitre 36 — Les wagons de sel

    La première perte publique de Darian n’eut lieu ni dans une salle de conseil ni sur un champ de bataille. Elle prit la forme beaucoup plus humiliante d’un manque. Le sel, à Aube-Rouge, n’était pas seulement une denrée. Il protégeait les viandes de l’hiver, entrait dans certains rites, stabilisait les échanges avec les postes lointains et servait d’unité de faveur dans les villages pauvres. Coupez un convoi d’armes et une maison crie à l’agression. Coupez le sel, et elle commence à puer la mauvaise gestion. Aelys l’avait compris avant même Kael. Les comptes falsifiés, les routes secondaires, les entrepôts mal gardés, les hommes corrompus : tout cela ne servait pas seulement à dévoiler la fraude. Cela dessinait aussi la vulnérabilité logistique d’Aube-Rouge. Parmi les informations qu’elle avait transmises se trouvait un détail que peu auraient jugé décisif : le déplacement anticipé de trois wagons de sel brut à travers la route des gorges basses, sous escorte réduite à cause du rit

  • TRAHIE PAR MON ALFA, CHOISIE PAR SON RIVAL   Chapitre 35 — Refuser sans crier

    Aelys vacilla au moment précis où Mirea approchait la lame de sa paume. Le geste fut assez subtil pour paraître d’abord physiologique, presque gracieux dans sa défaillance. Son souffle se coupa. La couleur quitta son visage avec une rapidité qui alarma aussitôt les plus superstitieux. Puis ses genoux cédèrent. Nessa fut la première à bouger. Elle traversa l’espace des suivantes avec une rapidité à peine convenable, juste assez tard pour ne pas trahir l’artifice, juste assez tôt pour empêcher la chute d’être laide. Aelys sentit le bras de sa suivante la retenir par les épaules tandis qu’elle laissait volontairement tout le reste du poids glisser. Le bassin d’eau consacrée trembla. Une lampe faillit s’éteindre. Mirea recula d’un pas, la lame encore intacte entre les doigts. Dans le cercle, l’arrêt était pire qu’un refus. — Aelys ! lança Darian. Sa voix portait moins d’inquiétude que d’irritation contenue. On l’allongea sur la banquette de pierre latérale. Nessa demanda de l’air,

  • TRAHIE PAR MON ALFA, CHOISIE PAR SON RIVAL   Chapitre 34 — Le cercle de lune

    Le rite se préparait dans la salle basse des lunes, un sanctuaire de pierre circulaire que les vieilles maisons n’ouvraient qu’aux cérémonies où elles tenaient à faire croire que le pouvoir venait du ciel plutôt que de ses comptables. Aelys y entra au crépuscule, entourée de femmes en gris qui portaient des lampes de sel et des bassins d’eau consacrée. L’air y était plus froid qu’ailleurs dans le manoir, mais chargé d’encens et de cette odeur ferrique très légère qui précède toujours les rites de sang. Des motifs lunaires gravés dans le sol formaient un double cercle. Au centre se tenait la dalle d’offrande, lisse, inclinée, avec une rainure presque invisible destinée à conduire le liquide vers une coupe d’argent noir. Darian avait tout prévu. Ou plutôt, il avait laissé prévoir tout ce qui pouvait donner à l’opération l’apparence d’une continuité sacrée. La prêtresse de maison, une femme sèche appelée Mirea, se tenait déjà près de la table des lames rituelles. Liora, drapée d’un v

  • TRAHIE PAR MON ALFA, CHOISIE PAR SON RIVAL   Chapitre 33 — Le banquet des promesses

    Le banquet fut dressé dans la grande salle haute, celle qu’Aube-Rouge réservait aux annonces destinées à paraître anciennes dès l’instant où elles étaient prononcées. Les tables formaient un fer à cheval autour de l’estrade centrale. Les nappes ivoire retombaient jusqu’aux dalles comme si l’abondance devait masquer le froid de la pierre. Des coupes d’argent, des grappes sombres, des pains lustrés au miel et des viandes glacées occupaient l’espace avec cette générosité excessive des maisons qui espèrent convaincre le monde que la prospérité vaut preuve de légitimité. Aelys entra la dernière parmi les figures féminines de haut rang. Sa robe était d’un gris perle presque austère, sans décolleté, sans surcharge, avec seulement à la taille une fine ceinture d’or pâle dont le motif rappelait à peine une dent ou un croc stylisé. Un hasard, aurait dit n’importe qui. Ou peut-être pas. Elle n’avait pas remis le médaillon. Mais l’idée de sa mère marchait avec elle. Les conversations s’inflé

  • TRAHIE PAR MON ALFA, CHOISIE PAR SON RIVAL   Chapitre 32 — Une épouse irréprochable

    Darian annonça le rituel de renouvellement d’union au petit conseil du matin, avec la voix calme d’un homme qui prétendait restaurer une continuité alors qu’il cherchait surtout à éviter une hémorragie de prestige. Aelys était présente, à sa place ambiguë d’épouse officielle tolérée comme ornement moral du dispositif. La salle des audiences baignait dans une lumière d’hiver assez blanche pour donner aux visages une franchise qu’aucun ne méritait entièrement. Cian se tenait près de l’estrade, Seraphine à deux sièges du centre, les mains repliées sur sa canne fine comme si elle n’avait rien d’autre à faire que vieillir élégamment au milieu des stratégies des autres. — Aube-Rouge, disait Darian, traverse une période où l’ordre doit être vu autant que préservé. Les rumeurs extérieures exigent des réponses claires. J’ai donc décidé qu’à la pleine lune prochaine nous procéderions à un rite de renouvellement, afin d’affermir ce qui lie la maison, la lignée et l’avenir. Aelys ne bougea pa

  • TRAHIE PAR MON ALFA, CHOISIE PAR SON RIVAL   Chapitre 31 — L’ombre d’une mère

    En revenant à Aube-Rouge, Aelys retrouva ses appartements comme on retrouve une scène de théâtre après avoir vu les coulisses du mécanisme. Rien n’avait changé en apparence. Les rideaux tombaient avec la même grâce disciplinée. Le feu était entretenu à la même heure. Les fleurs avaient été renouvelées dans les mêmes vases de pierre blanche. Pourtant tout, désormais, lui paraissait truqué par avance, comme si la pièce elle-même avait participé, pendant des années, au mensonge qu’on lui avait fait habiter. Il n’existait pas de meuble innocent dans une maison fondée sur l’effacement. Il n’existait pas de confort neutre. Nessa l’aida à quitter sa cape, fit mine d’ordonner les coussins, puis murmura : — Personne ne semble vous avoir cherchée plus que de coutume. — C’est déjà trop, répondit Aelys. Elle attendit que la nuit se creuse un peu davantage, que les pas dans le couloir deviennent ceux de la routine et non de l’attention, puis demanda qu’on ne la dérange sous aucun prétexte. L

Plus de chapitres
Découvrez et lisez de bons romans gratuitement
Accédez gratuitement à un grand nombre de bons romans sur GoodNovel. Téléchargez les livres que vous aimez et lisez où et quand vous voulez.
Lisez des livres gratuitement sur l'APP
Scanner le code pour lire sur l'application
DMCA.com Protection Status