로그인Elle baisse les yeux vers le carnet. Elle le rouvre, le feuillette à nouveau, s'attarde sur une page où j'ai collé une photo. Une photo qu'elle m'avait donnée, un jour, à la fac. Une photo d'elle, prise sur la plage, les cheveux dans le vent, le sourire large. Elle regarde la photo longuement, puis elle me regarde.— Je ne savais pas, dit-elle.— Je ne voulais pas que tu saches. Je voulais que tu sois libre. Je voulais que tu m'oublies. Et en même temps, je voulais que tu m'attendes. C'était égoïste. C'était lâche. Mais c'était ce que je ressentais.— Ce que tu ressens encore ?— Oui. Ce que je ressens encore.Elle referme le carnet. Elle le pose sur le comptoir, entre nous. Elle ne me le rend pas. Elle le garde, comme si elle en avait besoin pour réfléchir.— Tu m'as dit, hier, que tu m'attendrais. Que tu attendrais trente jours, soixante, cent. C'est vrai ?— Oui.— Et si je te disais que je t'ai attendu
AdrienJe n'ai pas dormi de la nuit. Je suis rentré dans ma chambre d'hôtel, je me suis allongé sur le lit, et j'ai regardé le plafond pendant des heures. La pluie tambourinait sur le toit, le vent sifflait dans les gouttières, et moi, je pensais à Lya. À son visage quand elle m'a dit : "Attends demain." À la douceur de sa voix, à la lueur dans ses yeux, à ce mélange de peur et d'espoir que j'ai cru y déceler.Demain. C'est aujourd'hui. Le jour s'est levé, gris et mouillé, sur une mer d'étain. Je me suis levé tôt, j'ai pris une douche, je me suis habillé avec soin. J'ai mis une chemise propre, un pull, une veste qui ne sentait pas l'humidité. Je me suis regardé dans le miroir. J'ai vu un homme de trente-cinq ans, fatigué, mais debout. Un homme qui a passé sa vie à fuir et qui a décidé de s'arrêter.Avant de quitter la chambre, j'ai ouvert mon sac. Au fond, sous les vêtements et les papiers, il y a un objet que je n'ai montré à personne. Un carnet
Je ne réponds pas. Mais mon silence n'est pas un refus. C'est un acquiescement. Il le comprend. Il sourit, et il s'en va.Un soir, après la fermeture, je m'assieds dans la cuisine, face à la fenêtre. La nuit est tombée, la mer est un miroir noir sous la lune. Je pense à tout ce que nous avons traversé, à tout ce que nous avons perdu, à tout ce que nous pourrions encore trouver. Je pense aux mots d'Adrien, à ses attentions maladroites, à ses silences qui en disent plus que de longs discours.Et je me pose la question que je n'ai jamais osé formuler : ai-je encore le droit d'être heureuse ? Ai-je encore le droit d'aimer ? Après tout ce que Séléna a détruit, après toutes ces années de peur et de solitude, après les preuves, les confrontations, les cicatrices ?Je n'ai pas de réponse. Mais je sens, au fond de moi, une petite flamme qui vacille. Une flamme que je croyais éteinte à jamais. Une flamme qui demande seulement qu'on la protège du vent.Le lendemain, Adrien arrive en fin d'après-
LyaLes jours suivants, Adrien revient. Pas tous les jours. Pas aux mêmes heures. Il revient comme un client, comme un lecteur, comme un homme qui a besoin d'un lieu où poser sa solitude. Il entre, me salue d'un signe de tête, arpente les rayonnages, feuillette un livre, en achète parfois. Il ne parle pas beaucoup. Il reste là, présent et discret, comme une présence familière qui ne demande rien.Je l'observe du coin de l'œil, derrière mon comptoir. Je le vois se pencher sur les tables de nouveautés, toucher les couvertures du bout des doigts, lire les quatrièmes de couverture avec une attention presque comique. Il ne vient pas pour les livres. Il vient pour moi. Mais il ne le dit pas. Il respecte la frontière que nous avons tracée, cette distance fragile entre le passé et le possible.Un matin, alors que le vent de février balaie les rues et que la mer gronde au loin, il entre avec un sac en papier brun sous le bras. Il le pose sur le comptoir, sans un mot. J'ouvre le sac. À l'intéri
Il se tait. Le silence retombe, lourd, épais. Je regarde cet homme que j'ai aimé depuis l'adolescence, cet homme qui a traversé ma vie comme une ombre, comme une absence, comme une blessure jamais refermée. Et pour la première fois, je ne ressens ni colère ni amertume. Je ressens une immense fatigue, et, derrière cette fatigue, une compassion que je ne veux pas encore nommer.— Ce n'est pas ta faute, dis-je doucement.Il tressaille, comme si ces mots lui faisaient plus mal que des reproches.— C'est la faute de Séléna, dis-je. Et c'est la mienne aussi. Nous aurions pu nous parler. Nous aurions pu nous écrire. Nous aurions pu nous retrouver. Mais nous avons choisi le silence. Nous avons choisi la peur. Nous avons choisi de nous protéger de la vérité. Alors oui, tu as été lâche. Mais moi aussi. Nous sommes deux lâches qui se sont ratés pendant quinze ans.Je sors de derrière le comptoir. Je m'approche de lui. Je prends le bouquet de jonquilles, je le porte à mon visage, je respire le pa
LyaLe lundi matin, j'ouvre la librairie à neuf heures précises. C'est un geste simple, presque mécanique : tourner la clé dans la serrure, pousser la porte, retourner l'écriteau pour que le côté "Ouvert" soit visible depuis la rue. Pourtant, derrière ce geste, il y a des semaines de préparation, des nuits sans sommeil, des larmes ravalées, un classeur noir rempli de preuves et une confrontation qui a changé ma vie pour toujours.La boutique sent la poussière et le papier, une odeur que j'ai toujours aimée mais que je redécouvre avec une attention nouvelle, comme si je rentrais chez moi après un long voyage. J'allume les lumières, je monte le chauffage, je remets en place les présentoirs que j'avais poussés contre les murs. Les livres reprennent leur place, un à un, dans un ordre que je connais par cœur. Romans, poésie, essais, littérature étrangère. Tout redevient normal. Ou presque.La matinée est calme. Quelques clients passent, des habitués qui me saluent avec un soulagement discr







