Mag-log inLya La clochette tinte, un après-midi d'été. Je lève les yeux de mon registre. Une jeune fille entre, timide, les cheveux bruns attachés en queue de cheval. Elle a l'air d'avoir seize ou dix-sept ans, un sac en bandoulière sur l'épaule, un regard curieux et inquiet. — Bonjour, dis-je. — Bonjour, madame. — Tu cherches quelque chose ? — Oui. Je cherche un livre sur la mer. — Un roman ? Un essai ? Un recueil de poèmes ? — Je ne sais pas. Quelque chose sur la mer. Sur les vagues, les marées, les tempêtes. Quelque chose qui me fasse rêver. Je sors de derrière le comptoir, je m'approche d'elle. — Tu aimes la mer ? — Oui. Enfin, je crois. Je viens d'arriver en ville, je ne la connais pas encore. Mais je la regarde, de loin, et elle me fascine. — Elle est belle, dis-je. Elle est vivante, changeante, éternelle. Elle peut être douce ou violente, calme ou déchaînée. Elle est comme nous, au fond. Pleine de contradictions. La jeune fille m'écoute, attentive. Je l'emmène vers le rayon
Adrien Il y a des jours où le passé revient, sans prévenir, comme un écho lointain. Un mot, une odeur, une chanson, et tout remonte. Les visages, les lieux, les souffrances. Tout remonte, et il faut apprendre à vivre avec. Nous avons appris. Lya et moi, nous avons appris à accueillir ces échos, à les écouter, à les laisser passer. Nous ne les combattons plus, nous ne les fuyons plus. Nous les regardons, nous les nommons, nous les acceptons. Le passé est là, en nous, autour de nous. Il ne disparaîtra jamais tout à fait. Il est dans les cicatrices, dans les silences, dans les regards. Il est dans le carnet de cuir, dans le classeur noir, dans le livre que nous avons publié. Il est dans la pluie, dans la mer, dans les jonquilles. Mais il ne nous gouverne plus. Il ne nous fait plus peur. Il est devenu un écho, un souvenir, une mémoire. Et cette mémoire, nous l'avons transformée en force. — Tu penses encore à elle ? demande parfois Lya. — À Séléna ? — Oui. — Parfois. Moins qu'avan
Lya Je me réveille en douceur, un matin de juin, avec cette impression étrange d'avoir voyagé pendant la nuit. Adrien dort encore à côté de moi, le visage paisible, la respiration régulière. La lumière filtre à travers les rideaux, légère, dorée. La mer, au loin, murmure. Je reste immobile, les yeux ouverts, à contempler le plafond. Le rêve est encore là, précis, vivant, comme une image gravée dans ma mémoire. J'étais dans une bibliothèque. Une immense bibliothèque, aux murs couverts de livres du sol au plafond. Des échelles en bois glissaient le long des rayonnages, des lampes vertes éclairaient des tables sombres, des silhouettes silencieuses se penchaient sur des pages. Il y avait une odeur de papier ancien, de cire, de poussière. Une odeur de savoir, de mémoire, de temps. Et il pleuvait. Pas dehors, non. Dedans. La pluie tombait à l'intérieur de la bibliothèque, une pluie fine, douce, tiède. Elle tombait sur les livres, sur les tables, sur les lecteurs. Elle glissait le long
Lya La clochette tinte un après-midi de printemps, un son grêle qui me fait lever les yeux de mon registre. Une femme entre, vêtue d'un manteau beige, d'un foulard vert noué autour du cou. Elle a les cheveux blancs, les épaules légèrement voûtées, les mains qui tremblent un peu. C'est ma mère. Je ne l'ai pas vue depuis plusieurs mois. Elle est venue plusieurs fois, depuis le mariage, depuis la naissance d'Ondine. Elle a appris à me parler, à m'écouter, à me regarder. Mais il y a encore des silences, des maladresses, des blessures. Le chemin est long, mais nous le faisons ensemble. — Bonjour, Lya, dit-elle. — Bonjour, maman. — Je peux entrer ? — Bien sûr. Tu es chez toi. Elle sourit, entre, s'arrête au milieu de la boutique. Elle regarde autour d'elle, les livres, les tables, le salon de thé. Elle a un air émerveillé, comme si elle découvrait chaque fois un lieu nouveau. — C'est beau, dit-elle. C'est plein de vie. — Oui. C'est notre vie. — Et Ondine ? — Elle est en haut, a
Lya Elle est née un matin de septembre, un jour de pluie fine et de ciel gris perle. L'accouchement a été long, douloureux, mais quand je l'ai tenue dans mes bras pour la première fois, j'ai tout oublié. La douleur, la fatigue, les années de lutte. Il ne restait qu'elle, ce petit être fripé, aux cheveux noirs collés sur le crâne, aux yeux bleus qui cherchaient la lumière. Nous l'avons appelée Ondine. — Pour la pluie, a dit Adrien, ému, en la regardant à travers la vitre de la maternité. Parce que c'est sous la pluie que tout a commencé. J'ai souri. C'était vrai. La pluie avait toujours été notre compagne, notre témoin, notre alliée. Elle avait vu nos retrouvailles, nos doutes, nos pardons. Elle avait lavé nos blessures, nourri nos espoirs. Elle méritait bien que notre fille porte son nom. Ondine a grandi, entourée de livres, de mer et d'amour. Elle a appris à marcher dans les allées de la librairie, à escalader les tabourets, à toucher les couvertures avec ses doigts potelés. El
Adrien Cinq ans. Cinq ans que nous sommes mariés, que nous vivons ensemble, que nous partageons nos jours et nos nuits. Cinq ans que la librairie est devenue notre maison, notre refuge, notre œuvre. La boutique s'est agrandie. Nous avons aménagé un coin salon de thé, à l'arrière, avec des tables en bois clair, des fauteuils confortables, une machine à café et une sélection de thés rares. Les clients s'y attardent, lisent, discutent, se reposent. La librairie est devenue un lieu de vie, un lieu de rencontre, un lieu de paix. Lya s'occupe des livres, des commandes, des conseils. Moi, je m'occupe du salon de thé, des cafés, des infusions. J'ai appris à préparer le café parfait, celui au miel et à la cannelle, avec la pincée de sel. Les habitués le commandent, les touristes le découvrent, certains l'adoptent. Je l'appelle "Le café de Lya", en hommage à celle qui m'a tout appris. Nous vivons simplement. Nous nous levons tôt, nous prenons notre petit-déjeuner face à la mer, nous ouvron







