Je me réveille avec une boule d’excitation dans le ventre : premier jour à l’université, le début d’une aventure. Je m’appelle Alice. Devant le miroir, je me prépare simplement : pas de maquillage, inutile avec ma peau parfaite, sans taches ni acné, qui brille presque d’elle-même. Mes cheveux bouclés, rebelles comme toujours, finissent attachés en un chignon lâche. Je choisis un jean pas trop moulant, discret, même si mon petit-ami, Antoine, adore mon corps – une taille fine, pas trop mince, et des fesses généreuses, un héritage familial que je porte avec un sourire gêné.
J’arrive pile à l’heure, courant presque pour ne pas être en retard. En pénétrant dans la cour, essoufflée, je réalise que les étudiants traînent encore dehors, riant sous le soleil matinal. Je ne fais attention à personne, tête baissée, quand une voix brise le silence : « Ici, on dit bonjour quand on arrive. » Surprise, je me retourne. Ses yeux croisent les miens – un éclat malicieux qui me coupe le souffle. Il est beau, trop beau. Je bredouille un salut rapide, les joues en feu, et baisse les yeux. Autour de lui, un groupe d’étudiants, mais je ne vois que lui. Je secoue la tête : j’ai Antoine, trois ans ensemble, et je suis ici pour étudier, pas pour rêvasser.Dans la salle, son visage me hante encore. Je m’assois à côté d’une fille qui me sourit largement. « Salut, moi c’est Nadia ! » dit-elle, son énergie débordante me tirant de ma torpeur. Timide d’habitude, je me surprends à discuter facilement avec elle, son rire contagieux apaisant mes nerfs. Je suis entrée dans une université de ma ville, l'École Supérieure d'Agronomie, un choix qui me surprend encore moi-même. Au départ, ma mère voyait en moi une future ingénieure en bâtiment, un métier solide à ses yeux. Mon père, lui, avait d'autres ambitions : il voulait que je devienne juge, une figure d'autorité et de justice. Pourtant, son cœur battait pour l'agriculture. Après sa retraite, il s'était entièrement dévoué à cultiver du riz, des pommes de terre, des légumes et des fruits de toutes sortes. Il guettait chaque nouveauté : techniques innovantes, variétés prometteuses. Cette passion, je la partageais avec lui. Les week-ends, on s'échappait à la campagne, travaillant ensemble dans notre verger – mangues, oranges, pommes – ou visitant les champs de rizières verdoyants. Ces moments étaient nos trésors, une complicité unique, jusqu'à ce que la maladie l'emporte. J'avais perdu mon meilleur ami, mon confident, mon père. C'est un peu en sa mémoire, mais surtout par amour pour ce monde vivant, que j'ai choisi cette école. Dans ma promotion, les filles se comptent sur les doigts d'une main : une dizaine tout au plus, face à une quarantaine de garçons. La plupart des étudiantes préfèrent les facultés comme la communication, la gestion ou le tourisme, des domaines plus « traditionnels » pour elles, ou plus féminines. L'université regroupe plusieurs facultés, avec deux écoles supérieures : l'Agronomie, où je suis, et la Polytechnique. Notre bâtiment se niche dans le coin sud de l'enceinte, et pour y arriver, il faut traverser presque tout le campus. Je sens déjà les retards s'accumuler, surtout avec mon habitude de courir à la dernière seconde. Je sens que je vais me plaire ici. L’atmosphère dans la salle est détendue, presque conviviale, avec des rires qui flottent doucement dans l’air. Tout le monde semble sourire, porté par cette première journée d’excitation. Les autres filles, toutes simples dans leur apparence et leurs manières, dégagent pourtant un caractère bien trempé qui me rassure. Les garçons, eux, malgré quelques blagues un peu salaces, font l’effort de se retenir devant nous. Parmi eux, le plus bavard attire tous les regards : Gabriel. Son nom résonne dans ma tête, me faisant un peu rêvasser – c’est lui qui m’a interpellée ce matin avec ce « bonjour » taquin. La classe entière rit à ses remarques, même le prof, qui perd son sérieux et laisse échapper un sourire en coin. Quand nos regards se croisent à nouveau, mon cœur s’emballe, un frisson inattendu me traverse. Je détourne les yeux, troublée, me raccrochant à Antoine et à ma résolution de rester focus sur mes études.Cette fois, je me sens vraiment dépourvue, perdue. Je n’arrive plus à comprendre les sentiments de Gabriel, encore moins à savoir où il veut en venir. Sa demande de pause résonne dans ma tête, un écho douloureux qui me laisse dans un vide insupportable. Est-il sincère ? Cherche-t-il à me protéger, ou à se protéger lui-même ? Mes pensées s’emmêlent, et je n’ai plus de réponses.Incapable de rester seule avec ce poids, j’appelle Nadia. À peine entend-je sa voix, douce et familière, que je m’effondre en sanglots, des pleurs longtemps retenus, refusant de s’écouler. Le son réconfortant de sa voix agit comme une clé, libérant tout ce que j’ai contenu.— Alice, qu’est-ce qui s’est passé ? demande-t-elle, inquiète, à l’autre bout du fil.Elle continue, sa voix mêlant compassion et exaspération :— C’est encore Gabriel, j’en suis sûre. Il a fait quoi, cette fois-ci ? Sérieux, j’ai déjà envie de le tuer ! Mais calme-toi d’abord, ma chérie.J’essaie de respirer, de calmer les spasmes qui secoue
En rentrant, je sens que Gabriel est plus silencieux que d’habitude. Un peu distrait, presque froid, il tire nerveusement sur sa cigarette, le regard perdu dans la fumée. Une boule d’inquiétude se forme dans ma poitrine.— Tout va bien ? demandé-je, ma voix hésitante.Il soupire, me regarde et esquisse un sourire crispé.— Ça va, chérie, ne t’inquiète pas, dit-il, mais son ton manque de chaleur.Après un moment, il continue :— Tu vas à la fête organisée demain ?— Je ne pense pas. Et toi, tu y vas ? réponds-je, esquivant son regard.— J’ai promis d’aider, alors je dois y aller. Pourquoi tu n’y vas pas ? Tu adores danser, insiste-t-il, une pointe d’hésitation dans la voix.— Il y aura Elena, et je savais que tu y serais. Je ne suis pas maso, non plus, répliqué-je, un peu plus sèchement que prévu.Il esquisse un sourire crispé, mais ne répond pas. Au bout de quelques minutes de silence, lourd et oppressant, il reprend, la voix basse :— Pourquoi tu restes ?— Je ne comprends pas, murmu
Je passe le trajet en bus les yeux dans le vide, consciente de ma douleur, consciente que ça ne peut pas continuer ainsi. Gabriel doit choisir, ou c’est moi qui choisirai à sa place. La vision de sa main dans celle d’Elena tourne en boucle dans ma tête, comme un aiguillon qui ravive ma colère et ma déception.Dans la soirée, mon téléphone vibre. C’est lui.— Coucou, toi, dit-il, sa voix chaude mais teintée d’une prudence inhabituelle.— Oui, réponds-je froidement, les mots lourds de la blessure de l’après-midi.— Je savais pas qu’elle allait m’attendre. Je lui ai dit que je rentrais tard, et elle m’a attendu quand même, explique-t-il, comme s’il cherchait à désamorcer une bombe.— Je comprends pas pourquoi ça t’étonne. C’est ta petite amie, non ? Elle veut passer plus de temps avec toi, lancé-je, la voix acide.— Alice, je suis désolé. Je suis conscient de te faire du mal, murmure-t-il, un accent de sincérité dans la voix.— Et c’est peut-être le pire, tu ne penses pas ? rétorqué-je,
Je prépare un exposé avec Nadia dans une salle de travail du campus, mais nous passons plus de temps à nous amuser qu’à faire des recherches. Nos manuels d’agronomie restent ouverts, oubliés, tandis que nous rions de tout et de rien. La conversation glisse naturellement vers Gabriel et moi, vers ces moments doux dans le parc, nos moments intimes, ces silences pleins de tendresse. Mais je préfère arrêter de parler de nous, curieuse de ce qui se passe dans la vie de ma meilleure amie.— Et toi, avec Angelo ? demandai-je, un sourire taquin aux lèvres.— On flirte, on se taquine, il me raccompagne souvent, mais il n’y a encore rien eu, répond-elle, un peu gênée.— Fais un pas vers lui, sois un peu plus entreprenante !— T’es folle ou quoi ? s’exclame-t-elle, les yeux écarquillés.— Tu sais, on va partir en voyage d’études. Ce sera le meilleur moment pour tenter quelque chose.Elle hésite, triturant une mèche de ses cheveux bouclés. Puis elle soupire.— Je ne sais pas… Il a son caractère,
Après ce week-end, Gabriel et moi commençons à passer encore plus de temps ensemble. Nous allons au parc, nous asseyons sur un banc, bercés par le chant des oiseaux et la brise douce. Dans ces moments tranquilles, loin des regards, nous ne nous gênons pas pour nous embrasser, nos lèvres se trouvant avec une aisance naturelle. Il n’y a presque personne autour, juste nous, et le monde semble s’effacer.Nous discutons de tout : des cours, de nos passions, de ce que nous aimerais être plus tard. Nos rêves s’entremêlent. Mais nous parlons peu de nos sentiments. Gabriel ne me dit pas souvent qu’il m’aime. Pourtant, je sens son amour, dans la façon dont il me serre contre lui, dans la lueur tendre de ses yeux. Chaque fois que je lui murmure « Je t’aime », il me répond avec une de ses répliques décalées : « Moi aussi, je m’aime », ou « Comme un fou, un soldat, ou une star de cinéma ? », ou encore, simplement, « Ça se voit. »Au début, ces réponses me crispaient. Je voulais entendre les mots,
« Mon cœur, je suis désolé de m’être un peu trop emporté. On pourrait se voir demain ? Je voudrais me faire pardonner en personne. »J’envoie ce message à Gabriel, le cœur battant, espérant apaiser la tension de notre dispute. Puis, je pose mon téléphone sur ma table de nuit, m’éloignant volontairement pour ne pas céder à l’envie de vérifier toutes les cinq secondes. J’espère qu’en revenant, il aura répondu. Je m’occupe en préparant le dîner, mais mes pensées restent accrochées à lui, à son silence dans le bus, à son regard frustré. Quand je reviens dans ma chambre, l’écran reste désespérément vide. Pas de réponse.Je finis par vérifier mon téléphone toutes les minutes, comme si c’était devenu un toc. L’impatience se mue en agacement, et je boude malgré moi. Gabriel sait se faire désirer, et ça m’énerve autant que ça me fait mal. Est-il encore fâché ? Est-ce qu’il m’ignore exprès ? Je décide de l’appeler, incapable de tenir plus longtemps. La sonnerie retentit une fois, deux fois, plu