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Le poids de la nuit

Author: Owlthinker
last update publish date: 2026-10-14 12:25:59

À vingt et une heures, mon uniforme de cheerleader était fourré dans mon sac à dos, et je portais un vieux tablier délavé par-dessus un simple tee-shirt noir. L’odeur de la glace et de l’eau de Javel avait cédé la place à celle, lourde et écœurante, de l’espresso brûlé et de l’huile de friture.

Derrière le comptoir du restaurant universitaire ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre, mes doigts couraient sur l’écran tactile de la caisse.

« Un double cheeseburger, une grande frite et un milk-shake à la vanille. Ça vous fait douze dollars cinquante », annonçai-je d’une voix si mécanique que je la trouvais robotique moi-même.

L’étudiant me tendit un billet froissé. Je lui rendis la monnaie, essuyai pour la centième fois le comptoir collant et consultai l’horloge. Encore trois heures avant la fin de mon service, à minuit. Trois heures avant de pouvoir courir jusqu’à l’appartement de Freya, m’effondrer dans un lit et serrer mon fils contre moi.

Mes cuisses pesaient une tonne après les exercices de cheerleading de l’après-midi. Le bas de mon dos me lançait à force d’avoir récuré les moisissures des douches des hockeyeurs. Chaque fois que je clignais des yeux, mes paupières me râpaient comme du papier de verre.

Tiens bon, me répétai-je en agrippant le bord du comptoir métallique. Tu as besoin de cette paie pour régler la facture d’électricité.

La clochette au-dessus de la porte du restaurant tinta.

Une vague de rires bruyants et de voix tapageuses envahit la petite salle. Cinq gars entrèrent. Leur carrure imposante faisait paraître minuscules les banquettes du restaurant. Ils portaient les vestes universitaires noires et rouges de Crestview.

Mon cœur s’effondra.

C’était l’équipe de hockey. Et au beau milieu du groupe, irrésistiblement séduisant dans un bonnet gris et une veste en cuir sombre, se trouvait Casper.

Il riait à une remarque de l’un de ses défenseurs, son sourire éclatant et à couper le souffle. C’était le même sourire qu’il m’offrait autrefois quand nous partagions un pot de glace bon marché dans l’escalier de secours de mon ancien immeuble. Le voir me donna l’impression qu’on me retournait un couteau dans les entrailles.

« Hé, regardez qui voilà ! » lança l’un des joueurs, un certain Miller, en s’approchant du comptoir. « C’est la fille des vestiaires ! Mec, Vance, tu ne plaisantais pas. Elle bosse vraiment partout ! »

Le sourire de Casper disparut dès que ses yeux bleu argenté se posèrent sur moi. Toute chaleur quitta son visage, remplacée aussitôt par ce mur de pierre froid et moqueur que je commençais à détester.

Avant qu’il puisse parler, une fille se faufila devant lui et enroula sa main manucurée autour de son avant-bras. Chloe. Elle portait sa veste de cheerleader et ses lèvres arboraient un rouge brillant à la perfection.

« Oh, tiens, mais c’est Olivia », ronronna Chloe, en détaillant mon tablier graisseux avec une satisfaction évidente. « Chéri, on devrait prendre une banquette. Je meurs de faim après cet entraînement interminable. »

Casper ne regarda pas Chloe. Son regard restait fixé sur moi, s’attardant sur mes cernes et sur le léger tremblement de mes mains contre la caisse.

« Qu’est-ce que je vous sers ? » demandai-je d’une voix neutre, parfaitement professionnelle. Je refusais de les laisser me voir craquer. Je refusais de lui montrer à quel point cela me faisait mal de le voir enlacer une autre fille.

« Deux grandes portions de frites au fromage, trois pichets de soda et tout ce que ma copine voudra », commanda Miller en jetant une carte bancaire sur le comptoir.

Je saisis la commande, les doigts bougeant machinalement.

« Ça fera trente-quatre dollars. »

Pendant que Miller réglait, Chloe se pencha au-dessus du comptoir, un sourire mauvais aux lèvres.

« Tu sais, Olivia, tu as oublié un coin sous mon casier pendant le nettoyage aujourd’hui. Mes pompons étaient couverts de poussière. Pense à bien nettoyer dessous demain, d’accord ? Je détesterais devoir dire à l’entraîneur que tu commences à bâcler ton travail. »

Je serrai les mâchoires, les jointures blanchies contre le bord de la caisse. Je ne répondis pas. Je hochai simplement la tête.

Qu’elle parle. Ses remarques ne paient pas mon loyer. Ce travail, si.

« Laisse-la tranquille, Chloe », marmonna soudain Casper d’une voix basse et sèche.

Chloe cligna des yeux et leva vers lui un regard boudeur.

« Quoi ? Je lui dis juste de faire son travail, chéri. »

Casper ne lui répondit pas. Il s’avança vers le comptoir, dépassant ses coéquipiers jusqu’à se retrouver juste devant moi. Le comptoir était la seule chose qui nous séparait, mais l’air entre nous semblait si épais qu’il m’étouffait.

Sans me quitter des yeux, il plongea la main dans sa poche, en sortit un billet de cent dollars tout neuf et le laissa tomber dans le pot à pourboires en plastique, à côté de la caisse.

« Pour le service supplémentaire », murmura Casper. Son regard s’enfonça dans le mien, chargé d’une colère intense et de quelque chose d’autre, quelque chose qui ressemblait dangereusement à du regret. « Assure-toi d’utiliser ça pour t’acheter un peu de sommeil, Olivia. Tu fais pitié. »

Il pivota sur ses talons et se dirigea vers la grande banquette du coin, entraînant Chloe avec lui. Ses coéquipiers suivirent, ricanant à voix basse tout en jetant leurs lourds sacs sur les sièges.

Derrière la caisse, je restai immobile, les yeux rivés sur le billet de cent dollars dans le pot. Il me brûlait comme une marque au fer rouge, symbole de sa pitié et de sa colère. Une partie de moi voulait le déchirer et le lui jeter au visage. Mais je revis le visage de Caspian. Je pensai au garde-manger vide de notre petit appartement.

J’avalai ma fierté, récupérai le billet dans le pot et le fourrai dans ma poche.

Je survivrai à tout ça, me promis-je en fixant l’arrière de la tête de Casper, de l’autre côté du restaurant bondé. Je prendrai ton argent, je nettoierai tes sols et j’obtiendrai mon diplôme. Et ensuite, tu ne me reverras plus jamais.

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