INICIAR SESIÓNLa nuit était une plaie ouverte.
Les trois véhicules d’Alexandro glissaient dans l’ombre, phares éteints, moteurs ronronnant à peine. Emilio tenait la tête du convoi, les doigts blancs sur le volant. Devant lui, la grosse voiture noire roulait sans se douter de rien.
Plaque B-Z1324-5.
La cible.
— Il ne va pas tarder à sentir qu’on le suit, murmura Leon depuis le siège passager.
— Qu’il sente, répondit Emilio sans quitter la route des yeux. Ça le rendra plus facile à coincer.
La voiture noire tourna soudain à droite, sans clignotant, s’engageant sur une route plus étroite bordée d’entrepôts désaffectés. Un endroit parfait.
Pour une embuscade.
Ou pour une mort.
Emilio accéléra légèrement, fit signe aux deux véhicules de se disperser. L’un partit sur la gauche, l’autre coupa par un chemin parallèle.
Ils allaient l’encercler.
À l’intérieur de la cible, l’homme au volant semblait calme. Trop calme. Comme s’il savait.
Il jeta un coup d’œil dans son rétroviseur, aperçut les phares qui se rapprochaient, et poussa un léger soupir.
— Ils sont venus plus vite que prévu, dit-il dans son téléphone.
Une voix, à l’autre bout, répondit avec une froideur presque amusée :
— Alors montre-leur ce que tu sais faire. Mais ne le tue pas. Alexandro veut le voir vivant… pour l’instant.
L’homme raccrocha, serra les dents, et écrasa la pédale d’accélérateur.
La voiture noire bondit en avant, moteur hurlant dans la nuit vide.
Emilio jura.
— Il nous a vus. Accélérez !
Le convoi se lança à pleine vitesse.
Les moteurs déchirèrent le silence. Les phares s’allumèrent d’un coup, éclairant la route défoncée. La voiture noire zigzaguait, tentant de semer ses poursuivants, mais les deux autres véhicules d’Alexandro avaient déjà bloqué les issues.
Devant, un mur d’entrepôt.
L’homme n’eut pas le temps de freiner.
Il tenta un dernier créneau, trop brusque. Le flanc de sa voiture heurta un poteau métallique dans un bruit assourdissant de tôle froissée. Le véhicule pivota sur lui-même, s’immobilisa en travers de la route, moteur fumant.
Emilio freina à quelques mètres.
— Sors, dit-il en descendant, arme à la main.
Les autres hommes l’entourèrent aussitôt, formant un demi-cercle mortel.
La portière de la voiture noire s’ouvrit, lentement.
Un homme en sortit, les mains levées.
Grand, le visage dur, les yeux clairs. Pas de peur sur son visage. Plutôt une sorte de résignation calme.
— Vous êtes rapides, dit-il simplement.
Emilio s’approcha, le canon de son pistolet pointé entre les yeux de l’inconnu.
— Qui t’envoie ?
— Tu veux mon nom ou celui de mon patron ?
— Les deux.
L’homme eut un sourire presque ironique.
— Marco Veltrano. C’est lui le cerveau. Moi, je ne suis qu’un livreur.
Emilio ne cilla pas.
— Où est-il ?
— Quelque part où vous ne le trouverez pas.
Un bruit sec. Emilio venait de frapper l’homme en plein visage avec la crosse de son arme. Le sang jaillit de la lèvre fendue.
— Je n’aime pas les réponses évasives.
L’homme cracha un peu de sang, garda son calme.
— Tu peux me frapper autant que tu veux. Je ne sais pas où il se cache. Personne ne le sait. C’est comme ça qu’il reste en vie.
Emilio fit un geste. Deux hommes saisirent le prisonnier par les bras, le traînèrent jusqu’au coffre de l’une des voitures d’Alexandro.
— On le ramène au maître, ordonna Emilio. Et qu’on fouille cette épave. Tout. Papiers, téléphone, même les cendriers.
Les hommes se mirent au travail, méthodiques.
Emilio sortit son téléphone, composa le numéro d’Alexandro.
Une sonnerie.
Deux.
— Oui.
La voix d’Alexandro, basse, attentive.
— Maître, on l’a. Ce n’est que le livreur. Mais il a parlé d’un certain Marco Veltrano.
Un silence, à l’autre bout.
Alexandro répéta le nom, comme pour le mémoriser.
— Marco Veltrano…
— Vous connaissez ?
— Non. Mais il va me connaître. Ramenez le prisonnier. Je veux l’interroger moi-même.
— Tout de suite, maître.
Emilio raccrocha, jeta un dernier regard à l’épave fumante.
Dans la voiture noire, un de ses hommes venait de trouver un téléphone portable, encore allumé. Sur l’écran, une conversation récente. Un message.
« Ils sont là. Je vais essayer de les semer. Si je ne donne pas signe dans une heure, préviens Yvana. »
Yvana.
Emilio fronça les sourcils. Un nom de femme.
Il rangea le téléphone dans sa poche. On verrait plus tard.
---
Alexandro n’avait pas quitté son bureau.
Il tournait en rond, la cigarette au bord des lèvres, les yeux fixes. La nouvelle du prisonnier l’avait à la fois calmé et rendu plus fébrile.
Marco Veltrano.
Un nom qui ne lui disait rien.
Et ça, c’était dangereux.
Dans son monde, ne pas connaître un rival, c’était déjà lui donner un avantage.
Il écrasa sa cigarette, en alluma une autre.
La porte s’ouvrit.
Emilio entra, suivi de deux hommes qui tenaient le prisonnier à genoux devant le bureau.
Alexandro ne dit rien tout de suite. Il observa l’homme. Le visage tuméfié, mais le regard toujours calme.
— Tu t’appelles ?
— Giorgio.
— Giorgio quoi ?
— Juste Giorgio.
Alexandro s’approcha, se planta devant lui.
— Tu travailles pour Marco Veltrano.
— Oui.
— Où est-il ?
— Je ne sais pas.
La main d’Alexandro s’abattit sur la joue de Giorgio. Un gifle sèche, violente. La tête de l’homme partit sur le côté.
— Mauvaise réponse.
— Je ne sais pas, répéta Giorgio, la bouche en sang. Personne ne sait. Il nous contacte. On ne le contacte pas.
Alexandro se releva, fit quelques pas.
— Et cette marchandise… le pur. D’où vient-elle ?
Giorgio hésita. Une seconde de trop.
Alexandro le vit.
— Emilio, un doigt.
Il appela Emilio – même blessé, Emilio était son homme de confiance. Il lui ordonna de préparer une équipe, des armes, des plans.– Il a dit seul, sans armes, dit Emilio.– Je m’en fous. Je ne vais pas me laisser tuer.– Et Lucia ?– Je vais la sortir de là. Même si je dois y laisser ma peau.Il raccrocha, monta dans sa voiture, et fonça vers la villa. Il devait prévenir Yvana. Il devait la voir, une dernière fois, au cas où.Yvana était dans sa chambre, à lire. Quand il entra, elle leva les yeux, vit son visage défait, et comprit.– Qu’est-ce qui se passe ?– Marco a ma sœur. Il veut m’échanger.– Non, dit-elle en se levant. Tu ne vas pas y aller.– Je n’ai pas le choix.– Si. Envoie tes hommes.– Il a dit seul. Si je viens avec des hommes, il la tue.– Alors laisse-moi y aller à ta place.– Quoi ? (Il la regarda, incrédule.) Non.– Je connais Marco. Je peux le négocier. Je peux le distraire pendant que tes hommes interviennent.– Et s’il te tue ?– Alors je mourrai. Mais Lucia vivra
Il baissa la tête. Pour la première fois de sa vie, il ne savait pas quoi dire. Il avait tué des hommes sans remords, trahi des alliés sans scrupule, mais devant elle, il était nu. Désarmé.– Je ne l’ai jamais fait, avoua-t-il. M’excuser. Je ne sais pas comment on fait.– On dit « je suis désolé » et on ne recommence pas.– Je ne recommencerai pas.– Tu en es sûr ?– Je le jure.Elle le regarda longuement, cherchant le mensonge dans ses yeux. Elle n’en trouva pas. Mais la confiance était brisée, comme une assiette qu’on recolle – on voit toujours les fêlures.– Je te pardonne, dit-elle. Mais je vais garder mes distances. Un temps.– Combien de temps ?– Je ne sais pas. (Elle se leva, posa sa tasse dans l’évier.) Jusqu’à ce que j’arrête d’avoir peur de toi.Elle sortit de la cuisine sans se retourner.Il resta seul, assis à la table, à regarder la place vide en face de lui.Il avait gagné des guerres, perdu des batailles, survécu à des trahisons. Mais cette petite mort – celle de la co
– Si. (Il se tourna vers elle, les yeux rouges, injectés de sang.) J’aurais dû savoir qu’il y avait encore une taupe. J’aurais dû interroger tout le monde. J’aurais dû tuer avant qu’on ne me tue.Il vida son deuxième verre, s’en servit un troisième.– Alexandro, tu devrais te reposer, dit Yvana en s’approchant.– Ne me dis pas ce que je devrais faire.– Je veux juste t’aider.– M’aider ? (Il ricana, un rire amer, sans joie.) C’est toi qui as commencé tout ça. Si tu n’étais pas venue, si tu n’avais pas posé ce micro, si tu n’avais pas couché avec moi pour me trahir… rien de tout ça ne serait arrivé.– Tu sais bien que ce n’est pas vrai.– Si. (Il posa son verre, s’approcha d’elle.) Tout ça est ta faute.Elle soutint son regard, mais elle sentait ses jambes trembler. Il était dangereux quand il buvait. Elle l’avait déjà vu violent, mais jamais contre elle. Jusqu’à ce soir.– Alexandro, recule, dit-elle doucement.– Pourquoi ? Tu as peur ?– Oui.– Bien. (Il leva la main, lui caressa la
L’aube se leva, grise et humide, sur la vallée de la Sorgue. Alexandro était en tête du convoi, trois 4x4 noirs, les phares éteints. Derrière lui, dix-sept hommes – trois étaient restés pour garder la villa. Ils étaient armés jusqu’aux dents, silencieux, tendus.Le chemin de terre était boueux, creusé d’ornières. La grille bleue était fermée, mais un coup de bélier la fit céder. Ils entrèrent dans la cour du laboratoire.Rien.Pas de gardes. Pas de camions. Pas de bâtiment en tôle – il avait été démonté, emporté, ne laissant que des traces dans la boue.– Merde, murmura Alexandro.– C’est un piège, dit Emilio, la voix blanche. Il savait.– Comment il a su ?Personne ne répondit.La première explosion vint de l’est, la seconde de l’ouest. Les 4x4 se soulevèrent du sol, retournés, embrasés. Les hommes qui se trouvaient à côté furent projetés, membres arrachés, chairs calcinées. Le bruit fut assourdissant – des cratères se formèrent dans le sol, de la terre et du gravier pleuvaient.– À
– Je vais te dire ce que je pense, Emilio. Je pense que quelqu’un t’a approché. Marco, peut-être. Je pense qu’il t’a proposé de l’argent. Beaucoup d’argent. Et je pense que tu as accepté.– Vous vous trompez.– Alors prouve-le.– Comment ?– Dis-moi quelque chose que seul un loyal pourrait dire. (Alexandro recula, croisa les bras.) Raconte-moi la première fois qu’on s’est rencontrés.Emilio inspira profondément. Il se souvint. Dix ans plus tôt, dans une ruelle. Alexandro avait besoin d’un chauffeur. Emilio avait besoin d’un job. Il avait accepté sans poser de questions.– Vous m’avez demandé si j’avais peur de la mort, dit Emilio. J’ai répondu que la mort avait peur de moi. Vous avez ri. Vous m’avez dit : « Tu es engagé. »Alexandro hocha lentement la tête.– C’est ça, dit-il. Tu te souviens bien.– Je me souviens de tout, maître.– Alors ne m’oblige pas à te tuer.Il retourna s’asseoir, ouvrit un tiroir, sortit une liasse de billets.– Tiens, dit-il. Pour tes enfants. Pour qu’ils aie
Emilio l’ouvrit. Des liasses de billets. Des centaines de billets. Des milliers, peut-être.– Cent mille euros, dit Marco. Pour commencer.– Je ne trahis pas Alexandro.– Tout le monde trahit, Emilio. C’est juste une question de prix. (Marco sortit une deuxième enveloppe.) Deux cent mille.– Non.– Trois cent mille.Emilio regarda les enveloppes. Il pensa à sa femme, qui le quittait. À ses enfants, qu’il voyait à peine. À ses dettes, qui s’accumulaient. À sa loyauté, qui ne lui avait jamais rien rapporté que des nuits blanches et des balles perdues.– Qu’est-ce que je dois faire ? demanda-t-il.– Rien de dangereux. Me dire où Alexandro déplace ses hommes. Quand il prépare une opération. Des petits riens. (Marco posa une main sur son épaule.) Tu ne tueras personne. Tu ne trahiras personne vraiment. Juste des informations.– Et si je refuse ?– Tu ne refuseras pas. Tu as déjà pris l’argent.Emilio regarda ses mains. Les enveloppes étaient dans ses doigts. Il ne se souvenait pas les avoi







