LOGINQuatre jours après l'accident. Villa des Vane – 24 novembre, 16h00.
L'annonce est tombée la veille. Marcus ne remarcher jamais. La famille Vane est en état de choc. Julian dort mal. Charles ne parle plus. Eleanor pleure en silence, le soir, quand elle croit que personne ne la voit.
Alex est là. Tous les jours. Elle ne s'impose pas. Elle apporte des repas, du café, des épaules sur lesquelles pleurer. Elle est devenue indispensable sans jamais le réclamer.
Aujourd'hui, Julian lui a demandé un service.
— Ma sœur Sophia est à la maison. Elle ne sort pas de sa chambre. Elle ne répond pas à mes messages. Tu pourrais lui parler ? Elle t'aime bien.
— Bien sûr, a répondu Alex. Je vais la voir.
---
La chambre de Sophia est au premier étage, au bout du couloir. Des portes en chêne massif. Une plaque en laiton gravée à son nom – comme un hôtel de luxe.
Alex frappe doucement.
— Sophia ? C'est Alex. Je peux entrer ?
Un grognement étouffé. Pas un "non". Elle ouvre.
La pièce est un désastre. Des vêtements par terre, des tasses de café froides, des post-it sur le miroir. L'écran d'un ordinateur portable veille sur un bureau couvert de flacons de parfum et de bijoux jetés en vrac.
Sophia est allongée sur le lit, enroulée dans une couverture rose pailletée. Ses cheveux blonds – habituellement lisses et brillants – sont sales, emmêlés. Son maquillage a coulé la veille et n'a pas été retouché.
— Tu es venue me faire la morale ? demande-t-elle d'une voix cassée.
— Non. Je suis venue te demander comment tu vas.
— Comment tu crois que je vais ? Mon cousin est paraplégique. Ma mère ne parle plus. Mon père est en train de devenir fou. Et Julian passe tout son temps à l'hôpital avec toi.
Alex ne relève pas le "avec toi". Elle s'assoit au bord du lit, à distance respectueuse.
— Tu as mangé aujourd'hui ?
— Je sais pas.
— Je vais te faire monter quelque chose.
— J'ai pas faim.
Alex la regarde. Sophia a les yeux rouges, le visage gonflé. Elle a pleuré. Beaucoup. Mais elle pleure pour elle-même. Pour l'attention qu'elle ne reçoit plus. Pour le vide que l'accident a creusé dans sa vie de fille gâtée.
Parfaite, pense Alex. Naïve, faible, égoïste. Je vais en faire ce que je veux.
— Je comprends, dit Alex à voix haute. Tu as l'impression que tout le monde pense à Marcus et que personne ne pense à toi.
Sophia la regarde, les yeux écarquillés.
— Comment tu sais ?
— Parce que c'est ce que je ressentirais à ta place.
Mensonge. Alex n'a jamais rien ressenti de tel. Mais Sophia a besoin qu'on valide sa souffrance. Alex va la valider. Point par point.
— Tu veux qu'on parle ? propose Alex. De toi. Pas de Marcus. Pas de l'hôpital. De toi.
Sophia hésite. Puis elle se redresse un peu, s'adosse à la tête de lit.
— Je sais pas par où commencer.
— Par le début.
Sophia parle. Elle parle de sa mère qui la critique tout le temps. De son père qui préfère Julian. De son travail d'influenceuse que personne ne prend au sérieux. De ses dettes – parce qu'elle a dépensé trop, trop vite, et que son père a réduit son allocation "à cause de la conjoncture".
Alex écoute. Elle hoche la tête. Elle pose les bonnes questions.
— Tu as combien de dettes, Sophia ?
— Je ne préfère pas dire.
— Tu peux me le dire. Je ne jugerai pas.
— Quarante mille. Un peu plus, peut-être.
Alex fait mine d'être surprise. Elle ne l'est pas. Elle l'a deviné dès la première fois qu'elle a vu les sacs à main de Sophia.
— Ce n'est pas si terrible, dit Alex. On peut trouver des solutions.
— Genre quoi ? Je vais pas demander à mon père. Il va me tuer.
— Pas à ton père. À d'autres personnes.
Sophia la regarde, soudain attentive.
— Tu connais des gens ?
— Des investisseurs. Des gens qui prêtent de l'argent à des jeunes femmes ambitieuses.
— Je ne veux pas d'un prêt. Je veux un sponsor.
— C'est encore mieux. Je connais quelqu'un.
Alex sort son téléphone. Elle fait semblant de chercher un contact.
— Un ami. Il s'appelle Marc. Il est français. Il cherche des marques à financer dans la mode.
— Français ? Il est beau ?
— Très. Et très riche.
Sophia sourit pour la première fois. Un sourire fragile, presque enfantin.
— Tu ferais ça pour moi ?
— Tu es la sœur de Julian. Bientôt, on fera partie de la même famille.
Sophia se jette à son cou.
— T'es la meilleure, Alex ! La meilleure !
Alex lui rend son étreinte. Par-dessus l'épaule de Sophia, son regard est vide.
La meilleure pour toi, pense-t-elle. La pire pour ta famille.
---
Ce soir-là, Alex appelle Ours.
— J'ai besoin d'un homme.
— Un homme ? Pour Julian ?
— Non. Pour Sophia. Un faux investisseur. Français, de préférence. Beau, riche en apparence, charmeur. Il doit la faire tomber amoureuse d'ici trois mois.
— Et ensuite ?
— Ensuite, il lui fait signer des papiers. Des contrats qu'elle ne lira pas. Elle s'endettera. Elle trahira sa famille pour éponger ses dettes. Et quand tout s'effondrera, il disparaîtra.
— Tu veux qu'il couche avec elle ?
— Si c'est nécessaire. Mais qu'elle croie qu'elle est aimée. C'est plus cruel.
— Je connais quelqu'un. Un escroc marseillais. Il a déjà fait le coup à Cannes.
— Envoie-lui une photo de Sophia. Qu'il sache à qui il a affaire.
— Et toi, Alex ? Tu vas bien ?
— Je vais très bien, Ours. Pour la première fois depuis quinze ans, je vais très bien.
Elle raccroche.
Elle se regarde dans le miroir. Lentilles noisette. Cheveux blonds. Un sourire doux.
Sophia Vane. Première de la famille directe. Tu ne sais pas encore que tu es déjà morte.
---
Deux jours plus tard, Alex reçoit un message de Sophia.
« J'ai rencontré Marc. Il est PARFAIT. Merci merci merci !!! »
Alex répond : « Je suis heureuse pour toi. Raconte-moi tout au café demain. »
Elle pose son téléphone. Elle sourit.
Les dominos commencent à tomber. Un par un. Lentement.
Newport Beach – 28 février, 23h00.Thomas Whitmore n'a pas dormi depuis trois jours.Il est dans une chambre d'hôtel qu'il n'a pas payée. Les murs sont blancs, les draps sont froissés. Il y a des bouteilles vides partout. Des verres. Des cendriers.Lola n'est pas là. Elle a dit qu'elle viendrait. Elle a dit qu'elle voulait le voir. Thomas attend. Il boit. Il fume. Il tremble.Soudain, la porte s'ouvre.Ce n'est pas Lola. C'est une autre fille. Petite, brune, des yeux noirs comme du charbon. Elle lui ressemble. Mais ce n'est pas elle.— Qui t'es ? demande Thomas, la voix pâteuse.— Une amie de Lola. Elle m'a dit de passer.— Elle a dit quoi ?— Que t'avais besoin de compagnie.Thomas éclate de rire. Un rire amer.— Besoin de compagnie. Oui. C'est le moins qu'on puisse dire.La fille s'approche. Elle est douce, lente, précise. Elle sait ce qu'elle fait.— Laisse-toi faire, murmure-t-elle.Elle pose une main sur sa poitrine. Il ne résiste pas. Il est trop fatigué pour résister.Bien, pen
Newport Beach – 20 février, 21h00.Thomas Whitmore n'a pas quitté son appartement depuis trois jours.Les stores sont tirés. Les bouteilles vides s'accumulent sur la table basse. Les journaux traînent par terre – des titres sur son père, sa mère, son frère. Sa photo, à lui, n'est pas encore dans les journaux. Mais il sait que ce n'est qu'une question de temps.Il se lève. Il titube. Il a besoin d'air. Il a besoin d'oublier.Il enfile un jean, une chemise froissée. Pas de cravate. Il sort sans se raser, sans se coiffer. Il s'en fout.Le bar s'appelle The Black Door. Une porte noire, sans enseigne. Il faut connaître. Thomas connaît. Il y est allé cent fois. Mais jamais comme ça.À l'intérieur, la lumière est rouge, tamisée. Des filles en robe courte se déhanchent sur une piste minuscule. Des hommes d'affaires en costume noient leur solitude dans du whisky trop cher. Thomas s'assoit au comptoir.— Un double Jack, dit-il.— Sans glaçon ? demande le barman.— Sans rien.Il boit cul sec. Il
Newport Beach – 17 février, 3h47.Alex se réveille en sursaut.Sa main cherche la lampe de chevet. Elle la trouve. La lumière est trop vive. Elle cligne des yeux, haletante. Son cœur bat contre ses côtes comme un oiseau en cage.Julian dort à côté d'elle. Il n'a rien entendu. Il ne sait pas.Elle se lève. Ses pieds nus sur le parquet froid. Elle traverse la chambre sans bruit. Dans la salle de bain, elle ferme la porte. Elle s'assoit par terre, le dos contre le mur.Le cauchemar est encore là. Il ne s'efface pas immédiatement. Il reste collé à sa peau, comme une odeur.Elle revoit la corde. Le nœud coulant. Le corps de Clara qui se balance. Ses pieds nus. Ses ongles peints en rose. La lettre, sur son bureau, pliée en quatre.Ses mains tremblent. Elles n'ont pas encore tué personne, ces mains. Elles ont trafiqué des freins, elles ont payé des hommes, elles ont tenu des dossiers compromettants. Mais elles n'ont pas encore pris une vie.Je ne peux pas craquer, se dit-elle. Je n'ai pas le
Newport Beach – 8 février, 23h00.Thomas Whitmore est ivre.Il est affalé sur le canapé de Julian, une bouteille de whisky entre les jambes. Ses yeux sont rouges, gonflés. Il ne pleure plus, il n'en a plus la force. Il fixe le plafond, comme Marcus à l'hôpital. Comme tous ceux qui touchent le fond.Julian est assis en face de lui, gêné. Il n'a jamais vu son ami dans cet état.— Thomas, dit-il doucement. Il faut que tu rentres.— Je peux pas. Mon père est convoqué demain chez le procureur. Ma mère ne parle plus. Nicolas… Nicolas a disparu depuis deux jours.— Disparu ?— Il a dû reprendre de la coke. Quand il est comme ça, on ne le retrouve pas avant qu'il soit en PLS dans un squat.Julian serre les mâchoires. Il ne sait pas quoi dire. Alex est dans la cuisine, dos à eux, elle prépare du café. Elle écoute. Elle savoure.— Tout est tombé d'un coup, continue Thomas. Quelqu'un a balancé des dossiers. Des trucs qui auraient dû rester enterrés.— Tu sais qui ?— Non. Mais je le tuerai. Quan
Newport Beach – 25 janvier, 14h00.Le juge Whitmore habite une maison blanche au bout d'une impasse privée. Grille électrique, caméras, jardinier mexicain qui fait semblant de ne pas voir les allées et venues.Alex ne mettra jamais les pieds là.Elle est dans un café, à vingt kilomètres, un ordinateur portable devant elle. Pas le sien – un modèle jetable acheté cash dans un magasin d'électronique de seconde main. La connexion Wi-Fi est celle du café, ouverte, sans mot de passe. Rien ne peut être relié à elle.Sur l'écran, une cascade de dossiers. Certains sont publics. D'autres non. Ceux qui ne le sont pas, elle les a obtenus par Ours, qui les a obtenus par un contact au greffe du tribunal. Un greffier endetté. Cinquante mille dollars. Une transaction propre, sans nom, sans visage.Le juge Harold Whitmore, 67 ans. Célèbre pour sa sévérité envers les mineurs délinquants. Moins célèbre pour ce qu'il fait dans l'ombre.Alex lit. Elle note. Elle cherche.---Comptes offshore.Le juge Whit
Un mois avant le mariage. Newport Beach – 20 janvier, 22h00.La maison de Julian est calme. Une bouteille de vin rouge ouverte sur la table. Un feu dans la cheminée.Ils sont allongés sur le tapis, face au plafond. Julian a posé sa tête sur l'épaule d'Alex. Il fait tourner l'alliance qu'elle portera bientôt – il l'a glissée à son doigt pour rire, et il n'ose plus l'enlever.— Tu ne vas pas me la voler, si je m'endors ? demande-t-elle en souriant.— Si. Je vais te la voler et te la redemander demain. Comme ça, je t'aurai demandée deux fois.— Tu es idiot.— Je suis amoureux.Il dit ça simplement, sans emphase. Comme une évidence. Alex détourne le regard. Parfois, ces mots-là lui font mal. Pas parce qu'elle hait Julian – elle le hait. Mais parce qu'une partie d'elle, au fond, aurait aimé entendre ça de quelqu'un d'autre. Dans une autre vie.Flashback – Portland, Oregon. Il y a seize ans.L'été. La cour derrière la maison. Alex a douze ans. Clara en a quinze.Elles sont allongées sur l'h







