LOGINANGÈLELa douleur.Une douleur qui n'a pas de nom dans aucune langue humaine. Une douleur qui transcende les mots, qui les pulvérise, qui les rend ridicules et vains. Une douleur qui part du bas du ventre, de ce point précis où la vie s'accroche, et qui irradie partout. Dans le dos, le long de la colonne vertébrale, comme une coulée de lave. Dans les cuisses, qui tremblent et qui brûlent. Dans la poitrine, qui se comprime. Jusque dans les dents, dans les cheveux, dans les ongles. Une douleur qui prend toute la place, qui efface tout le reste, qui réduit le monde à cette seule sensation : une contraction, une vague, un tsunami à l'intérieur de mon corps qui veut expulser cette vie qu'il a portée pendant neuf mois.— Respire, Angèle. Respire.La voix de la sage-femme. Lointaine. Comme si elle venait d'une autre planète. Comme si elle me parla
Sa voix est un phare dans la tempête. Un fil d'Ariane dans le labyrinthe de la douleur. Il respire. Il souffre. Il survit. Minute après minute. Seconde après seconde.Moi, je les regarde depuis le seuil de la porte. Eux deux. L'ancien ennemi et la femme que j'aime. L'homme qui a détruit sa famille et celle qui reconstruit la mienne. Unis par la douleur. Unis par la vie qui s'en va. Unis par l'amour qu'ils n'osent pas nommer mais qui est là, palpable, visible, éclatant comme un soleil au milieu de cette chambre obscure.Un soir, après une crise plus violente que les autres. Une crise qui a duré des heures, qui a nécessité deux doses de morphine, qui a laissé mon père épuisé, vidé, transparent. La nuit est tombée depuis longtemps. La chambre n'est éclairée que par la veilleuse, une petite lumière orange qui projette des ombres
RABISOn s'installe chez lui.Ce n'est pas une décision qu'on prend. C'est une évidence qui s'impose. Comme la gravité. Comme la mort. On ne peut pas le laisser seul. Pas maintenant. Pas après tout ce qui a été dit. Pas après ces vingt ans de silence qu'on vient de briser dans une chambre qui sentait l'oxygène et les larmes.On prend la chambre d'amis. Celle qui donne sur le jardin. Celle où je n'ai jamais dormi enfant parce que c'était "la chambre des invités" et que je n'étais jamais un invité dans cette maison. J'étais un meuble. Un héritier. Une déception. Un problème à gérer. Aujourd'hui, je dors à deux pas de sa chambre. Pour être là s'il appelle. Pour être là s'il tombe. Pour être là quand la douleur devient trop forte et qu'il a besoin d'une main à serrer.
Ma voix me surprend. Elle est douce. Ferme. Vivante. Elle traverse le silence de la chambre comme une lame de lumière traverse l'obscurité.Néron me regarde. Ses yeux brillent d'une lueur humide. Ses lèvres tremblent.— Tu es gentille, Angèle. Tu l'as toujours été. Même quand tu jouais les dures. Même quand tu m'as tenu tête dans mon bureau, avec tes yeux qui lançaient du feu et ta voix qui ne tremblait pas. Même quand tu m'as dit que j'étais un monstre, que je détruisais tout ce que je touchais, que je ne méritais pas l'amour de mon fils. Tu as toujours été gentille. Et c'est pour ça que mon fils t'aime. Parce qu'au milieu de toute cette noirceur, de toute cette violence, de toute cette merde, tu es restée pure. Tu es restée toi.Il se tourne vers Rabis. Il tend une main tremblante. Les veines sont bleues, s
Il hausse les épaules. Un geste d'une lassitude infinie, qui en dit plus long que tous les discours. Ses épaules, autrefois larges et puissantes, ne sont plus que des cintres pour sa peau.— Ils ont été clairs. Quelques semaines. Peut-être un mois. Pas plus. Ils m'ont proposé de la chimiothérapie, mais c'était juste pour me donner l'illusion du choix. Pour que je puisse mourir en croyant que je me suis battu. J'ai refusé. Je ne veux pas passer mes derniers jours à vomir mes tripes dans une cuvette. Je veux... je veux être lucide. Pour vous. Pour elle.Ses yeux se posent sur mon ventre. Mon ventre rond de sept mois, tendu comme un fruit mûr, qui porte la vie au milieu de cette chambre qui pue la mort. Mon ventre qui est la preuve que le monde continue, que l'amour gagne, que rien n'est jamais fini tant qu'il y a quelqu'un pour porter la flamme.Les mots tombent dans la chambre
ANGÈLEIl nous a invités.Pas par texto, pas par un appel bref qu'on aurait pu manquer. Il a envoyé une lettre. Une vraie lettre, sur du papier épais, presque cartonné, avec son écriture tremblée qui danse sur la page comme si les mots eux-mêmes avaient bu pour se donner du courage. L'enveloppe était lourde. Pas à cause du papier. À cause de ce qu'elle contenait. La fin d'un monde. Le début d'un autre.La maison de Néron est silencieuse. Un silence qui n'est pas le silence paisible d'une maison qui dort. C'est le silence d'une maison qui retient son souffle. Le silence d'une maison qui attend la mort.Avant, cette maison bourdonnait. Le bruit des affaires, le claquement des talons des secrétaires sur le marbre, les portes qui s'ouvraient et se fermaient comme les valves d'un cœur mécanique, le bourdonnement sourd du pouvoir qui circule dans les veines des murs. Aujourd'hui, on entend le parquet craquer sous nos pas. On entend le vent dans le
NéronLe refus de Rabis reste suspendu dans l'air du bureau, une particule toxique que je ne peux ni absorber ni expulser. Les murs en verre ne reflètent plus que mon propre visage, pâli par la lumière froide des écrans boursiers. Pour la première fois, ce reflet me semble étranger. Un stratège san
AngèleLa voiture s’arrête devant l’immeuble que je n’ai pas revu depuis trois jours. Depuis avant. Depuis que je suis entrée dans cette guerre sans savoir que je n’en sortirais pas la même. Le chauffeur, un homme silencieux engagé par Néron lui-même pour cette ultime course, hoche simplement la tê
AngèleIl se rapproche, autant que ses chaînes le lui permettent. Son souffle chaud caresse ma tempe.— Mais il ne voit pas ce qui se passe vraiment entre nous. Il ne voit pas que chaque coup, chaque humiliation, chaque chose qu’il nous arrache… ça nous lie davantage. Ça attise notre feu. À nous de
AngèleLes menottes sont froides, métalliques, cruelles. Elles mordent la peau fine de mes poignets, les serrent jusqu’à me rappeler, à chaque mouvement, que je suis captive. Prisonnière. Mais le froid du métal n’est rien comparé au gel qui s’est installé dans mes veines depuis que j’ai vu le carne







