MasukRABISOn s'installe chez lui.Ce n'est pas une décision qu'on prend. C'est une évidence qui s'impose. Comme la gravité. Comme la mort. On ne peut pas le laisser seul. Pas maintenant. Pas après tout ce qui a été dit. Pas après ces vingt ans de silence qu'on vient de briser dans une chambre qui sentait l'oxygène et les larmes.On prend la chambre d'amis. Celle qui donne sur le jardin. Celle où je n'ai jamais dormi enfant parce que c'était "la chambre des invités" et que je n'étais jamais un invité dans cette maison. J'étais un meuble. Un héritier. Une déception. Un problème à gérer. Aujourd'hui, je dors à deux pas de sa chambre. Pour être là s'il appelle. Pour être là s'il tombe. Pour être là quand la douleur devient trop forte et qu'il a besoin d'une main à serrer.
Ma voix me surprend. Elle est douce. Ferme. Vivante. Elle traverse le silence de la chambre comme une lame de lumière traverse l'obscurité.Néron me regarde. Ses yeux brillent d'une lueur humide. Ses lèvres tremblent.— Tu es gentille, Angèle. Tu l'as toujours été. Même quand tu jouais les dures. Même quand tu m'as tenu tête dans mon bureau, avec tes yeux qui lançaient du feu et ta voix qui ne tremblait pas. Même quand tu m'as dit que j'étais un monstre, que je détruisais tout ce que je touchais, que je ne méritais pas l'amour de mon fils. Tu as toujours été gentille. Et c'est pour ça que mon fils t'aime. Parce qu'au milieu de toute cette noirceur, de toute cette violence, de toute cette merde, tu es restée pure. Tu es restée toi.Il se tourne vers Rabis. Il tend une main tremblante. Les veines sont bleues, s
Il hausse les épaules. Un geste d'une lassitude infinie, qui en dit plus long que tous les discours. Ses épaules, autrefois larges et puissantes, ne sont plus que des cintres pour sa peau.— Ils ont été clairs. Quelques semaines. Peut-être un mois. Pas plus. Ils m'ont proposé de la chimiothérapie, mais c'était juste pour me donner l'illusion du choix. Pour que je puisse mourir en croyant que je me suis battu. J'ai refusé. Je ne veux pas passer mes derniers jours à vomir mes tripes dans une cuvette. Je veux... je veux être lucide. Pour vous. Pour elle.Ses yeux se posent sur mon ventre. Mon ventre rond de sept mois, tendu comme un fruit mûr, qui porte la vie au milieu de cette chambre qui pue la mort. Mon ventre qui est la preuve que le monde continue, que l'amour gagne, que rien n'est jamais fini tant qu'il y a quelqu'un pour porter la flamme.Les mots tombent dans la chambre
ANGÈLEIl nous a invités.Pas par texto, pas par un appel bref qu'on aurait pu manquer. Il a envoyé une lettre. Une vraie lettre, sur du papier épais, presque cartonné, avec son écriture tremblée qui danse sur la page comme si les mots eux-mêmes avaient bu pour se donner du courage. L'enveloppe était lourde. Pas à cause du papier. À cause de ce qu'elle contenait. La fin d'un monde. Le début d'un autre.La maison de Néron est silencieuse. Un silence qui n'est pas le silence paisible d'une maison qui dort. C'est le silence d'une maison qui retient son souffle. Le silence d'une maison qui attend la mort.Avant, cette maison bourdonnait. Le bruit des affaires, le claquement des talons des secrétaires sur le marbre, les portes qui s'ouvraient et se fermaient comme les valves d'un cœur mécanique, le bourdonnement sourd du pouvoir qui circule dans les veines des murs. Aujourd'hui, on entend le parquet craquer sous nos pas. On entend le vent dans le
Marchand blêmit. Littéralement. Son teint passe du rose au gris en une fraction de seconde. Il sait. Il sait qu'elle a les preuves. Les relevés bancaires. Les montages juridiques. Les noms des paradis fiscaux. Les dossiers qu'elle a compilés nuit après nuit, pendant que je massais ses pieds gonflés et que je lui préparais du riz blanc.— Alors, monsieur Marchand, quand vous parlez d'expérience, vous parlez de quoi au juste ? De l'expérience du vol ? De l'expérience de la trahison ? De l'expérience du mépris des autres, des petits, des employés qui font tourner cette boutique pendant que vous vous gobergez dans vos conseils d'administration ?Elle pose ses deux mains sur son ventre. Un geste protecteur,
RABISL'assemblée générale extraordinaire se tient dans la même salle que d'habitude. La grande salle du conseil, au dernier étage de la tour Faubert. La table en verre qui reflète la lumière crue des néons. Les vingt-quatre chaises en cuir noir disposées autour comme des pions sur un échiquier. Les murs en acajou sombre, les rideaux lourds, l'odeur de cire et de vieux cigares. Rien n'a changé.Et pourtant, tout a changé.Je suis assis à la droite d'Angèle. Pas à la place du président. La place du bras droit, du soutien indéfectible, du roc sur lequel on s'appuie. Elle préside la séance. Elle occupe
NéronLe refus de Rabis reste suspendu dans l'air du bureau, une particule toxique que je ne peux ni absorber ni expulser. Les murs en verre ne reflètent plus que mon propre visage, pâli par la lumière froide des écrans boursiers. Pour la première fois, ce reflet me semble étranger. Un stratège san
AngèleLa voiture s’arrête devant l’immeuble que je n’ai pas revu depuis trois jours. Depuis avant. Depuis que je suis entrée dans cette guerre sans savoir que je n’en sortirais pas la même. Le chauffeur, un homme silencieux engagé par Néron lui-même pour cette ultime course, hoche simplement la tê
AngèleIl se rapproche, autant que ses chaînes le lui permettent. Son souffle chaud caresse ma tempe.— Mais il ne voit pas ce qui se passe vraiment entre nous. Il ne voit pas que chaque coup, chaque humiliation, chaque chose qu’il nous arrache… ça nous lie davantage. Ça attise notre feu. À nous de
AngèleLes menottes sont froides, métalliques, cruelles. Elles mordent la peau fine de mes poignets, les serrent jusqu’à me rappeler, à chaque mouvement, que je suis captive. Prisonnière. Mais le froid du métal n’est rien comparé au gel qui s’est installé dans mes veines depuis que j’ai vu le carne







