LOGINMarchand blêmit. Littéralement. Son teint passe du rose au gris en une fraction de seconde. Il sait. Il sait qu'elle a les preuves. Les relevés bancaires. Les montages juridiques. Les noms des paradis fiscaux. Les dossiers qu'elle a compilés nuit après nuit, pendant que je massais ses pieds gonflés et que je lui préparais du riz blanc.
Il se passe la main dans les cheveux, frustré, dépassé.— Angèle, je t'aime. Il n'y a que toi. Tu le sais.— Je le sais. Mais savoir ne suffit pas. J'ai besoin de le sentir. J'ai besoin que tu le montres. J'ai besoin que tu protèges ce qu'on a.— En virant une assistante compétente ?— En virant une menace. Réelle ou perçue, peu importe. Elle était une menace pour moi. Pour nous. Et tu ne l'as pas vue.Il se tait. Il me regarde. Ses yeux sont pleins de colère, d'incompréhension, mais aussi de quelque chose d'autre. De la tristesse.— Tu ne me fais pas confiance, dit-il doucement.— Ce n'est pas de toi que je me méfie. C'est d'elle. C'est du monde entier. C'est de moi, qui ne suis plus la femme que j'étais avant Louise. Qui a des kilos en trop, des vergetures, des cernes jusqu'aux genoux. Qui n'es
Midi. Angèle m'envoie une vidéo. Louise sur le tapis d'éveil, qui attrape un hochet, qui le secoue, qui gazouille de plaisir."Elle a attrapé son hochet toute seule !!!"Je regarde la vidéo en boucle. Cinq fois. Dix fois. Je montre la vidéo à mon assistant, qui entre dans mon bureau pour me parler d'une réunion. Il regarde, sourit poliment, ne comprend pas pourquoi son patron, l'héritier de l'empire Valesco, est en train de regarder en boucle une vidéo de bébé.Je m'en fous. Je suis un père. Avant d'être un patron. Avant d'être un héritier. Je suis un père, et ma fille a attrapé un hochet toute seule, et c'est l'événement le plus important de ma journée.Treize heures. J'appelle Angèle pendant ma pause déjeuner.— Comment ça va ?— Épuisée
Je ris, je m'approche, je m'assois à côté d'eux. Louise finit son biberon, rote bruyamment. Rabis la prend contre son épaule, lui tapote doucement le dos.— Tu es un bon père, dis-je.— Tu crois ?— Je sais. Meilleur que le tien. Meilleur que ce que tu imagines.Il ne répond pas. Mais ses yeux brillent. Il dépose un baiser sur le front de Louise.— Je fais de mon mieux, dit-il. Chaque jour.— C'est tout ce qu'on peut faire.On reste là, tous les trois, dans la lumière du matin. Louise s'endort contre l'épaule de son père. Rabis me prend la main. Nos doigts s'entrelacent.Vie ordinaire. Vie précieuse. Vie magnifique.RABISPremier jour sans elle.Enfin, sans elles. Angèle et Louise. Ma femme et ma fille. Les deux moitiés de mon cœur.Je suis d
ANGÈLETrois heures du matin.Louise pleure.Pas un petit pleur plaintif, pas un gémissement timide. Un cri à pleins poumons, un hurlement de sirène, un vacarme qui déchire le silence de la nuit et qui dit : j'ai faim, j'ai peur, j'ai besoin de toi, maman, je suis là, je suis vivante, occupe-toi de moi.Je me lève en titubant. Mes yeux refusent de s'ouvrir complètement. Mes jambes sont en coton. Mon cerveau est embrumé par le manque de sommeil. Ça fait trois semaines que je n'ai pas dormi plus de deux heures d'affilée. Trois semaines de nuits hachées, de réveils en sursaut, de tétées nocturnes, de bercements sans fin.— J'arrive, mon bébé, murmuré-je. J'arrive.Je la prends dans son berceau. Elle est chaude, toute chaude, emmitouflée dans sa gigoteuse. Ses petits poings sont serrés, s
Le notaire hoche la tête, continue la lecture des dispositions secondaires. Des legs à des œuvres de charité. Des indemnités pour les anciens employés. Des instructions pour les funérailles, que nous avons déjà suivies.Je n'écoute plus vraiment. Je regarde Angèle. Elle tient Louise contre elle, le regard perdu dans le vide. Elle pense à la lettre. Elle pense à mon père. Elle pense à tout ce chemin parcouru depuis ce jour où elle est entrée dans nos vies, pleine de haine et de feu, déterminée à détruire l'homme qui avait ruiné son père.Et aujourd'hui, cet homme lui lègue tout. Lui donne les clés de son empire. Lui confie son fils.La vie est étrange. La vie est ironique. La vie est belle.La lecture se termine. On signe les papiers. Des dizaines de papiers. Chaque
RABISLe notaire est un homme petit, rond, avec des lunettes en demi-lune et une calvitie naissante. Il porte un costume trois pièces qui a dû être taillé sur mesure il y a vingt ans et qui flotte maintenant sur son corps amaigri. Il nous reçoit dans son étude, rue de Rivoli, un appartement haussmannien transformé en bureau, avec des boiseries sombres, des tapis persans, des rideaux de velours. L'odeur du vieux papier, de la cire, de l'argent ancien.— Monsieur Valesco, Madame, dit-il en nous serrant la main. Veuillez accepter mes condoléances. Votre père était un grand homme.Je hoche la tête sans répondre. "Grand homme". L'expression me hérisse. Mon père était beaucoup de choses. Grand n'en faisait pas partie. Puissant, oui. Riche, oui. Terrible, oui. Mais grand ? La grandeur suppose une noblesse d'âme qu'il n'a jamais eue. Ou qu'il n
AngèleLes jours qui suivent ma visite à Rabis se déroulent dans un silence de cathédrale. Néron ne mentionne plus l'incident, mais sa présence est devenue plus lourde, plus intrusive. Il me surveille non plus comme un projet, mais comme un risque. Un investissement volatil.Je travaille. Je code.
NéronLe refus de Rabis reste suspendu dans l'air du bureau, une particule toxique que je ne peux ni absorber ni expulser. Les murs en verre ne reflètent plus que mon propre visage, pâli par la lumière froide des écrans boursiers. Pour la première fois, ce reflet me semble étranger. Un stratège san
AngèleLa routine est devenue une seconde peau, une armure que j’enfile chaque matin. Je suis le modèle de l’employée dévouée, l’architecte repentie et brillante. Néron observe, analyse, et je sens son regard satisfait peser sur moi comme un soleil mort. Il croit avoir gagné. Il croit avoir canalis
ANGÈLEOn se réveille en fin d'après-midi.La lumière a changé, elle est dorée maintenant, presque rouge. Le soleil se couche sur Paris et ça colore toute la pièce.Rabis dort encore. Je me lève sans







